‹ Julie de LespinasseChapitre 35 sur 38 · FRÈRE HENRY-LAURENT-HILAIRE HUBERT · texte numérisé non relu

FRÈRE HENRY-LAURENT-HILAIRE HUBERT

< Ce même jour, 14 avril 1751, nous soussignés gardien et religieux discrets de la communauté de Saint- Bonaventure de Lyon, déclarons par acte avoir été présents, lorsque le frère Henry-Laurent-Hilaire Hubert a fait les vœux solennels de notre sainte religion, publiquement à l'ofEertoire de la messe, le Saint Sacrement exposé. En foy de quoy nous avons signé le présent acte, avec messieiurs Hector Courbon, marchand et maître passementier, et Antoine Dumas, batteur d'or aux étoffes de soy, qui ont aussi été présents, ce jour, mois et an que dessus. » Suivent les signatures.

(Arch. du Rhône. Gjrdcliers de Saint-Bonaventure. Rég. des vctures et professions, f* 99, n~ 336, 337.)

Étais de services du comte Gaspard- de Vichy.

De Vichy- Champrond (Gaspard-Nicolas), comte de Vichy :

Lieutenant réformé au régiment. Commissaire-général (cavalerie), le 26 octobre 1716.

Capitaine réformé au même régiment, le 30 août 1718.

Mestre-de-camp réformé à !a suite du même régiment, le I" janvier 1723.

Lève par commission une compagnie dans le régiment de cavalerie de Cayeux, le 2 février 1727.

Mestre de camp d'une brigade du régiment royal des Carabiniers, le 20 avril 1734.

Brigadier de cavalerie, le 18 octobre 1734.

Maréchal de camp, le 20 février 1743, se démet de sa brigade, et ne sert plus.

Campagnes : Espagne 171 9 ; Rhin, et siège de Kehl, 1733 î Italie, 1734, 1735, 1736 ; batailles de Parme et de Guastalla. Bohême, 1741, 1742 ; siège de Prague, combat de Sahay.

Blessures : blessé au combat de Sahay.

(Archives du Ministère de la Guerre.)

Lettre de madame la comtesse d\4lbon à la marquise de Vichy.

De Lyon, ce i8 i.

J'aurais répondu plus tôt à votre première lettre, lua chère nièce, si je n'avais voulu auparavant prendre les informations que vous désirez à l'égard de la conduite du vicomte 2. Après l'avoir cherché comme une épingle, on l'a déterré dans la rue du Puis-Gaillot, dans une chambre garnie dont les maîtres sont, à ce qu'il paraît, de très honnêtes gens. La personne que j'ai envoyée demanda si le comte de Vichy n'y était pas logé ; l'hôtesse répondit que oui, qu'elle ne savait pas ce qu'il faisait ici, qu'il était avec un abbé et deux de ses cousines, c'est-à-dire deux espèces de demoiselles qu'il a données pour telles. On n'en sait pas davantage. On dit à la personne que j'ai envoyée qu'il était dans sa chambre, que l'on pouvait entrer ; elle répondit qu'elle reviendrait le lendemain parce qu'elle était très pressée. On lui dit qu'il partait le lendemain et qu'il emmenait ses deux cousines, que l'on ignorait l'endroit où il allait.

Voilà, ma chère amie, tout ce que j'ai pu savoir, et qui me semble s'accorder assez mal avec ce que vous me mandez par votre dernière lettre, par laquelle vous me dites l'avoir vu sur le chemin le 16 de ce mois. C'était hier le 17 que j'ai envoyé dans l'endroit où j'appris ce que je vous dis ; il ne devait donc

^ Bibliothèque de Roanne.

3 II s'agit d' .Alexandre-Mariette de Vichy, fils cadet de Gaspard.

partir d'ici qu'aujourd'hui i8 ; je ne comprends rien à tout cela. Je viens d'envoyer dans le moment savoir s'il était encore dans cette chambre garnie, car plus je réfléchis, et moins je vois clair dans cette afîaire.

Je vais vous parler aussi naturellement, ma chère nièce, que je l'ai fait à la petite soeur. Pour rien dans le monde, je ne voudrais du vicomte tant que j'aurai mon fils auprès de moi. Les raisons qui m'ont empêchée de m'en charger lorsque madame de Vichy m'en pria subsistent toujours ; elles ne sont que fortifiées par le redoublement de mauvaise conduite du vicomte depuis le départ de ses parents. Non, non, ma chère nièce, non, assurément, je ne veux pas qu'il mette les pieds chez moi ; il perdrait mon fils, et je mourrais de douleur s'il ressemblait jamais à son cousin ! A plus forte raison, si j'avais à me reprocher d'en être la cause, pour avoir souffert qu'il fréquente une compagnie aussi pernicieuse, pouvant l'en empêcher. Je serai enchantée de vous voir et votre mari ; rien ne saurait me faire plus (le plaisir, ma chère nièce ; mais, je vous le répète, je ne veux point du vicomte. Je vous jure que je suis bien éloignée d'en parler à sa mère ; je sens la douleur dont cet enfant navre son cœur ; je voudrais de tout le mien pouvoir y apporter quelque remède, mais je n'y puis rien. Vous sentez bien que nous n'aurions pu voir cet enfant sans le faire {mot illisible). M. d' Albon n'a pas été chargé par ses parents, c'est ce qui l'a empêché d'aller lui-même où il logeait.

Bonsoir, ma chère nièce, vous connaissez tous mes sentiments pour vous et mon poupard, que j'embrasse. Votre oncle vous dit bien des choses à l'un et à l'autre. Si j'apprends quelque chose du vicomte je vous le manderai.

(A madame la marquise de Vichy, dans son hôtel, à Roanne.)

Portrait de (VAlemhert, par Vahbc Galiani.

13 mars 1769.

Je satisfais au désir que m'a témoigné Votre Excellence de savoir tout ce qu'on peut connaître de d'Alembert, et je commence par lui envoyer son portrait, qui est assez ressemblant. J'ajoute à la peinture qu'il est de petite taille, de visage enjoué, de manières douces. Il ressemble beaucoup à notre Pascal, si ce n'est qu'il est vif et ardent dans la discussion. Il ne ressemble à aucun Français, et il a les défauts et les qualités d'un Italien plutôt que d'un de ses compatriotes. Par exemple, il n'est jamais bien vêtu, ni de bon goût ; il est mal peigné : en un mot, il n'a pas du tout l'air français. Il est fils de madame de Tencin, sœur du cardinal ; le père est incertain. La mère lui a laissé de quoi vivre. Avec cela, les pensions prussiennes, celle de l'Académie, et quelque salaire de ses ouvrages, il a douze ou quinze mille livres de rente, et vit gaiement, sans aucune espèce d'ambition.

Il cohabite depuis quelques années avec une demoiselle de Lespinasse, noble dame de grand esprit et de grand talent, qui n'a voulu ni se marier ni se faire nonne, et qui vit comme un être à part. Cette dame est généralement aimée et estimée, et toute la meilleure compagnie de Paris va chez elle après dîner, heure oîi elle est toujours au logis. Là on cause, on discute, on parle des nouvelles du jour et des livres nouveaux. Là seulement on voit d'Alembert, et on l'y rencontre toujoiurs ; il ne va point ailleurs. A Naples, on dirait qu'ils sont mariés secrète-

méat ; ici, l'on se dispense de ces paroles superflues, inutiles aux habitudes du pays.

Malgré sa sauvagerie, et bien que peu sociable, d'Alerabert jouit de l'estime et de l'affection générales, étant un homme droit et d'une honnêteté suprême. Dans la conversation, il a la franchise et la bouffonnerie italiennes, et non l'affectation pédante des petits maîtres français. Il conte volontiers des histoires, et avec grâce.

{Ldterc di Ferdiiiando Galiani al marchese Tanucci, publ. par Bozzoni. Florence, 1880.)

Portrait du Dauphin par mademoiselle de Lespinasse i.

1° Les premières études de M. le Dauphin n'ont pas été aussi bonnes qu'on devait l'attendre de ses dispositions et de sa prodigieuse mémoire. Après son premier mariage, il recommença de nouvelles études ; il s'appliqua beaucoup, il dévora tous les livres de belles-lettres. Horace et Virgile étaient ceux auxquels il donnait la préférence parmi les poètes. Il savait par cœur Cicéron, Boileau. Il aimait beaucoup Horace. Il avait commencé le grec, entraîné par son goût pour Homère, mais il abandonna cette étude. C'est ce goût pour Homère qui avait contribué à lui donner le goût de l'anglais, qu'il savait assez bien quand il est mort, pour le lire au moins dans la traduction de Pope. Il regrettait de ne pas savoir le grec. Il savait parfaitement bien le latin et avait même été en état d'écrire bien dans cette langue. Il avait bien su l'espagnol. Il savait un peu d'italien, très peu d'allemand, mais il l'avait commencé, et il l'abandonna, je crois, par le peu de goût qu'il trouva dans les auteurs qu'il avait commencé de lire.

2° Je n'ai jamais entendu M. le Dauphin parler des philo-

^ Inclus dans la lettre de mademoiselle de Lespinasse à Hume du 23 février 1766. Letters of eminent persans cddressed to David Hume.

sophes modernes. Je sais qu'il estimait les ouvrages et le savoir de plusieurs. Il n'aimait pas la morale qu'on leur impute, mais il était l'homme du monde le plus tolérant par caractère : il ne croyait pas tout ce qu'on lui disait contre eux. Son esprit était porté à la philosophie : pendant sa maladie, il a toujours lu l'Entendement humain de Locke, et on pouvait juger de son état par les livres qu'il lisait. Il revenait aux livres de belleslettres quand il était moins bien, et reprenait Locke quand sa tête était plus forte. Je ne sais s'il avait lu Bolingbroke, Sidney, etc. ; mais, je le pense. Je suis sûre qu'il avait lu VEsprit des lois, la plume à la main, et en général tous les livres sur les lois, siur la politique, sur le droit public, etc.

3** Je ne sais rien de sa politique ; malgré sa familiarité, il était très réservé. Il respectait les lois; ce respect s'étendait jusqu'aux magistrats qui se tenaient dans leur état et qui étaient fidèles à leur devoir. Il aurait été, je crois, très ferme pour l'autorité, mais elle aurait été très douce entre ses mains. La bonté, la facilité, la gaîté étaient le caractère distinctif de son âme et de son esprit. Sa mort fait assez connaître s'il y joignait le courage.

4° Sa religion était sincère, profonde, raisonnée. Il l'avait étudiée sous tous les rapports. Il l'avait considérée relativement à son influence, soit en bien, soit en mal, siu: le peuple. Il existe de sa main des réflexions concises sur tous ses effets, mais ce recueil est entre les mains de madame la Dauphine. Sa religion était facile. Il n'était sévère pour personne que poiir lui-même. Il n'avait aucune des petitesses des dévots. Tout le monde s'est trompé sur son compte : les prêtres croyaient qu'il était tout à eux, mais il n'était qu'à la religion ; les philosophes le croyaient fanatique, et il n'aurait jamais tourmenté personne pom: ses opinions, pourvu qu'on les fît tenir dans des bornes sages, et jamais il n'aurait été persécuteur ; son caractère et ses principes y étaient également contraires. Il louait saint Louis d'avoir soutenu les droits de sa couronne contre le pape, et jamais les prêtres n'auraient entrepris sur son autorité. Il n*avait aucune petite pratique de religion. Il n'a mis aucune petitesse dans tout le temps de sa longue maladie. Sa religion était grande, toute pour lui, rien au dehors que de la simplicité

et de la fermeté ; une fermeté et une gaîté même, dont il y a peu d'exemple, une bonté et une douceur que rien n'a pu altérer. C'est cette simplicité, cette force, cette résignation ferme, qui a fait dire qu'il était mort en philosophe ; et en effet il n'y a jamais eu de mort aussi ferme.

LETTRES DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE AU MARQUIS ET A LA MARQUISE ABEL DE VICHY, AINSI QU'a LA COMTESSE GASPARD DE VICHY, NÉE d'aLBON 1.

Au marquis de Vichy.

Ce I*' avril (i755).

Si je n'avais pas eu de vos nouvelles par madame votre tante, je n'aurais pas attendu que vous remplissiez votre engagement ; je vous aurais fait des reproches de votre paresse et j'aurais satisfait mon goût en vous marquant de l'intérêt et de l'amitié. Je suis fâchée et inquiète de ce que vous me dites de votre tante, mais j'espère que le régime et une vie réglée la rétabliront bientôt ; celle que vous avez menée ici était un peu vive, surtout à la suite de la fatigue de la campagne. Je ne doute pas, mon cher ami, que vous obteniez la prolongation de congé que vous désirez ; soyez bien sûr que madame du Deffand ne négligera ni les grandes, ni les petites occasions de vous faire plaisir. Vous lui plaisez, elle vous aime, cela prévient tout et répond à tout, mais nous voyons l'une et l'autre avec chagrin que vous avez abandonné le projet de repasser par Paris. Cela est raisonnable sans doute, puisque cela vous convient et à madame votre mère ; aussi n'entreprendrons-nous pas de combattre votre résolution, mais je ne puis pas m'empêcher

J Bibl. de Roanne, et arch. du marquis de Vichy.

de vous parler de mon regret.] Vous pouvez juger s'il est sincère par le plaisir que vous avez vu que je prenais à être avec vous ; je n'ai pas du moins à me reprocher d'en avoir perdu une occasion.

L'ambassadeur qui avait bien voulu s'employer pour ma négociation me répondit de son succès; je suis comblée de ce que vous m'affirmez que madame votre mère me conserve toujours un peu de bonté et d'amitié. Parlez-lui bien, je vous supplie, de ma reconnaissance et de ma sensibilité ; vous l'exprimerez comme je la sens, et je n'aiurai rien à retirer. J'espère que la fluxion de M. de Vichy n'aura pas eu de suite ; ça été la maladie universelle, et le temps qu'il fait est bien propre à l'entretenir ; il ne l'est guère pour aller à la campagne. Cependant nous allons samedi, pour jusqu'au jour de Pâques, à Montmorency. C'est une grande affaire pom* madame votre tante qu'un pareil déplacement ; mais elle a été tellement pressée qu'il a fallu céder. D'ailleurs, elle y trouvera toutes ses commodités comme chez elle. M. et madame la maréchale de Luxembourg y sont pleins d'attention ; nous y serons avec toutes les personnes avec qui nous vivons le plus : M. le Président, mesdames de Mirepoix et de Boufflers, M. de Pont-de- Veyle, etc., etc.

Vous ne me dites pas un mot de madame Hiie ; cependant vous aviez bien voulu me charger de mille tendresses pour elle et je les lui ai mandées. Vous ne me dites rien non plus de monsieur votre frère ; comment l'avez-vous trouvé ? Je souhaite quil vous ressemble, ou du moins qu'il vous prenne pour modèle ; il ne pourrait jamais mieux faire. Mon cher ami, il faut que vous ayez aussi la bonté de me dire un mot de votre Vondière et de mon ami Le Fèvre ; je ne les ai point oubliés ; ils vous sont attachés et je les aime. Hé bien, madame la comtesse de Vauban est-elle toujours Artémise ? Tâchez, monsieur, de la divertir et de la distraire, pour empêcher qu'elle ne meure comme elle ; ce serait une manière bien cruelle de se rendre célèbre. Avez-vous su que cette jolie, cette jeune madame 1... est partie

Wk ' Nom illisible.

à la suite de cet accident dont vous avez été témoin ? vous aviez bien raison de dire que cela ferait une histoire : en effet, il y en a eu une, et toute des plus ridicules ; la fin en a été trop tragique.

Je me suis bien gardée de me vanter à M. l'abbé de Chamron d'avoir eu de vos nouvelles ; je n'ai point voulu avoir cet avantage sur lui et risquer de vous donner ce petit démérite. Vous devriez lui écrire ; il sera touché de votre attention et il la mérite. Bonjour, mon cher ami, car je trouve que Monsieur est trop froid ; je sais bien que vous êtes bien grand, bien conséquent eux, mais souvenez-vous que je vous ai vu pas plus haut que cela, que j'étais alors votre bonne amie de nom et qu'actuellement je le suis de fait. Ainsi, je vous en prie, ne nous interdisons pas des noms qui servent à exprimer notre amitié. Je ne veux point de mademoiselle dans vos lettres. En public, il faut bien se conformer à l'usage ; mais, de vous à moi, je ne veux rien perdre. Voilà une bien longue lettre, et j'ai, je vous assure, bien peu de temps ; cela doit vous prouver le plaisir que j'ai à causer avec vous. Madame la duchesse de Choiseul soupe ici ce soir, mais avec plus de monde que la dernière fois ; vous n'y serez pas, mon cher ami, je ne trouverai que vous à dire.

De Montmorency, le 13 juin (1760)-

Vous m'avez fait grand plaisir, mon cher ami, de me dire vous-même de vos nouvelles, mais ce que vous m'en mandez m'inquiète et m'afflige ; cependant je ne doute pas que du repos et surtout de la dissipation n'achèvent votre guérison. Je connais par expérience les maux de nerfs ; j'en ai eu des attaques si vfol entes, que je ne comprends pas encore comment* le fonds de ma santé n'en est pas resté altéré : mais cette sorte de maux a du moins l'avantage de n'avoir nulle suite ; ainsi, au moment que vous en serez quitte, vous vous trouvère-

comme devant et vous serez en état de réparer le temps que cela vous a fait perdre ; car, dans tous les temps de la vie, j'appelle temps perdu celui qu'on n'employé pas à ce que le devoir et l'honneur exigent. Aussi suis-je bien persuadée que vous êtes extrêmement contrarié de ne pas être à l'armée ; mais, mon cher ami, il ne faut pas que cette idée voua occupe tant ni vous tourmente, parce que, comme ce n'est point par votre faute, vous serez plaint sans être blâmé.

Je ne me ferai point valoir de votre réconciliation avec madame du Deffand ; ce que vous m'avez donné à faire n'est pas autre chose que d'enfoncer une porte ouverte ; Vous étiez à merveille avec elle ; vous ne lui avez point déplu ; elle s'inté* resse tendrement à tout ce qui vous touche ; elle vous dit son avis avec sincérité et liberté, parce qu'elle vous croit très digne d'en profiter ; ainsi, mon cher ami, n'ayei ni remords, ni inquiétude ; non seulement vous êtes pardonné, mais fort aimé.

L'aventure de monsieur votre frère m'avait attendrie ; je voyais ce pauvre enfant arrivant à son régiment sans connaissance ni argent, et avec ime espèce de honte d'avoir été la dupe d'un fripon. Non, mais je vous avoue que cette faute m'intéresse et me le fait estimer; il est dans l'âge où l'on ne doit connaître ni la défiance ni la prévoyance. C'est le mouvement d'une âme honnête de se fier à son semblable ; il faut qu'il en coûte pour acquérir de l'expérience et, lorsqu'on en sait profiter, on a déjà beaucoup perdu de cette candeur qui fait le charme de la jeimesse. Je suis ravie de ce que vous m'apprenez de la santé de M. et madame de Vichy, je comprends aisément l'inquiétude que votre état leur cause; je vous supplie, mon cher ami, de leur faire agréer mille tendres e^ sincères compliments.

Madame votre tante vous embrasse de tout son cœur, je m'unis à elle et je vous prie de croire que j'aurais un très grand plaisir à vous embrasser réellement. Vous ne voulez donc pas me dire un mot de votre ami Le Fèvre ?

(L'adresse est ainsi libellée : « A monsieur le marquis de Vichy au château de Chamron, à Roane en Forêts. »)

Au même.

Ce 18 mars 1765.

Voyez, mcmsieur, ce que l'on gagne à s'établir la réputation d'un paresseux. Je ne vous ferai point de reproches de m'avoir fait attendre aussi longtemps de vos nouvelles, mais je vous fais de tendres remerciements de m'en avoir donné. Je suis fâchée que vous souffriez des yeux ; je vous plains d'autant plus que c'est une incommodité qui me désole depuis plusieurs années. Je n'ai point de nouvelles de Provence ; je me suis plainte amèrement il y a quelques jours; je me flatte que madame votre mère vaincra sa paresse, car j'espère que ce n'est point le dérangement de sa santé qui est la cause de son silence. Je trouve que les plaintes de madame du Deffand à monsieur son frère sont bien modérées ; apparemment qu'elle a senti la malhonnêteté de sa conduite avec vous ; votre liaison avec moi n'avait point influé dans votre première ni seconde visite, et il me semble qu'elles ont été tout aussi ridicules que celles qui ont suivi l'aveu de votre crime ; oui, votre crime, car c'en est un que de ne pas avoir la bassesse de servir la haine d'une personne qui semble n'exister que par ce sentiment. Cette manière d'être affectée venge de reste tous les gens à qui elle voudrait faire mal ; heureusement son grand crédit ne s'étend pas jusqu'à pouvoir nuire à personne ; elle souffre sans doute de cette impuissance, mais c'est de ces maux dont on n'oserait se plaindre !

M. le marquis de Saint- Vincent vous a-t-il dit le chagrin que j'ai eu ? J'avais im assez joli petit lévrier blanc ; il avait de beaux yeux noirs quand on me l'a donné ; deux jours après que je l'ai eu, im de ces beaux yeux est devenu bleu trouble. J'ai fait appeler les médecins : les ims ont dit que ce n'était qu'une taie et qu'il guérirait, les autres ont décidé qu'il était borgne incurable ; on a pourtant fait des remèdes, mais ils ont été inutiles, et il m'a fallu faire les plus vives représentations poiur engager l'ancien maître du petit chien à lui donner hospitalité. Il voulait me rendre responsable de cet œil perdu.

que j'aurais tant voulu conserver pour pouvoir vous envoyer un lévrier. En attendant que ma chienne ou Sophilelte veuillent bien vous faire deux prodiges de beauté, comptez que j'ai plus d'impatience que vous n'en avez de satisfaire votre fantaisie ; je fais des bassesses à tous les gens qui ont des lévriers pour en obtenir, et l'on nie promet les premiers-nés ; il faut donc attendre.

Votre silence sur monsieur votre frère n'est pas de bon augure, mais je ne conçois pas pourquoi vous ne me dites pas tout ; vous savez bien que je suis sûre. Je suis ravie que la santé de madame de Vicby et celle de vos chers enfants soient bonnes. Soyez tous aussi heureux que je le souhaite et que vous le méritez. Conservez-moi votre amitié, assurez-m'en quelquefois, et vous me ferez un plaisir sensible, car je vous aime de tout mon cœur. Madame de Clémon est morte ; la Reine est dans un état dangereux.

Au même.

Ce 25 janvier 1768.

Je veux vous demander de vos nouvelles, monsieur, avant que vous partiez pour la Provence. J'en ai reçu hier une lettre. Madame votre mère imaginait que vous seriez peut-être encore à Paris. Elle se doutait poiurtant bien de l'impatience que vous aviez de rejoindre madame votre femme ; comment l'avezvous trouvée ? Lui avez- vous dit que vous veniez de quitter quelqu'un à Paris qui avait un sincère regret de n'avoir pas l'honneur de la connaître et d'être privé du plaisir de cultiver ses bontés et son amitié ? C'est bien là, je vous assure, ce que mon cœur sent ; tout ce qui vous intéresse m'est cher, et je trouverai qu'il manquera toujours quelque chose à mon bonheur, tant que je serai condamnée à vivre éloignée de vous. Dès votre plus tendre enfance, je vous ai aimé de tout mon cœur, mais il s'est joint à ce sentiment l'estime qu'inspire toujours un caractère ferme uni avec une âme honnête.

Madame la maréchale de Luxembourg, qui a su votre conduite avec vos chères tantes, me dit l'autre jour devant quinze personnes que, quoiqu'elle vous connût peu, elle était sûre que vous aviez de l'esprit et un caractère bien décide, que, si vous habitiez ce pays-ci, elle serait ravie de vous voir beaucoup. < Sans doute, dit-elle, que, si il était arrivé avant le bailli d'Aulan, celui-ci n'aurait pas osé avoir une conduite si plate, et puis je le crois bien vieux : certainement il faut qu'il soit bailli, pour avoir consenti à servir la haine d'une personne qu'il n'cime ni n'estime point ; aussi je n'ai rien à lui dire lorsque je le rencontre, parce que je ne pourrais lui -parler que pour lui dire ce que je pense de sa plate conduite. > Et tout le monde d'applaudir et de demander ce que vous aviez donc fait : « Une chose bien simple, reprit madame de Luxembourg, il n'a pas voulu être l'esclave de la haine de sa tante, qui a été si honteuse de n'avoir pas réussi, qu'elle ne m'a pas dit un mot de cette scène. > C'est apparemment madame de la Perrière qui lui a tout conté.

Mandez-moi ce que fait monsieur votre frère ; vous suivra-t-il en Provence ? Monsieur d' Albon doit être guéri ou mort, car la goutte ne reste pas impunément dans la poitrine.

Il y eut hier une petite pièce nouvelle à la Comédie- Française, qui a eu le plus grand succès. Elle s'appelle Les fausses infidélités. Mercredi, il y en a une nouvelle à la Comédie Italienne, qu'on nomme Les Moissonneurs. Vous verrez les extraits de ces pièces dans les journaux.

J'ai récrit pour mander que, si mademoiselle Sophitette i avait la moindre envie de se marier, on l'envoyât vite ici, parce que madame de Brienne a im mari très beau. Je voudrais bien qu'elle eût cette fantaisie, car la mienne serait de vous envoyer de beaux chiens. Adieu, monsieur, donnez-moi de vos nouvelles et soyez persuadé qu'elles ne peuvent faire plus de plaisir à personne au monde.

1 Petite chienne de mademoiselle de Lespînasse.

Au même.

Ce 19 février (1768).

Enfin, i'ai eu de vos nouvelles, monsieur ; elles m* ont fait un plaisir bien sensible ; si je me livrais à mon sentiment, je vous parlerais encore du regret que j'ai de ne vous point voir. Quoique bien peu accoutumée à ce plaisir, je sens qu'il manquera toujours à mon bonheru: ; mais c'est le vôtre qui est intéressant et qui m'occupe beaucoup. Je suis si aise de voir que vous jouissiez de celui qui n'est fait que pour les cœurs sensibles et les âmes honnêtes, ce bien si doux et si peu connu d'être à la fois bon mari, bon fils et bon père ; vous seriez aussi bon ami, car l'amitié est une vertu. Je suis ravie que vous ayez trouvé tout ce qui vous est cher en bonne santé ; je conçois combien vous êtes contrarié de ne pas aller voir madame votre mère, mais il faut bien savoir céder aux circonstances ; il y a quelque temps que je n'ai eu de ses nouvelles ; j'espère bien que ce n'est pas sa santé qui en est cause. Quand est-ce qu'ils doivent revenir ? Vous ne me dites pas un mot de monsieur votre frère ; ce n'est pas bon signe pour lui. Vraiment il n'est pas en mon pouvoir de vous envoyer Le dîner du comte de Boulainvilliers ; ces livres scandaleux sont plus rares à Paris que dans les villes de province. Il serait d'ailleurs dangereux de les envoyer par la poste, ils seraient au moins arrêtés. Il ne tiendra pas à moi que vous n'ayez des lévriers ; j'en demande à tout ce que je connais, car mademoiselle Sophil^Ue me paraît fort déterminée à ne point se marier.

Vous savez que le pape vient d'excommunier le duc de Parme et son conseil ; on est fort occupé de cet événement dans ce pays-ci ; on n'en sait la nouvelle que d'hier.

Il y a une pièce nouvelle aux Italiens, qui vous plaira beaucoup. C'est le tableau de la vie de la campagne. Il y a im seigneur de château qui serait digne d'être de vos amis, il est rempli d'esprit et de bienfaisance. La pièce est intitulée Les Moissonneurs. Vous me comblerez de joie si vous me donnez de vos nouvelles, mais comme je sais que vous êtes paresseux, je ne

veux pas vous contraindre. Je vous demanderai seulement de me conserver votre amitié et d'être bien persuadé de la tendresse et de la sincérité de mes sentiments.

(Lettre adressée à « M. le marquis de Vichy, guidon de gendarmerie, à Roanne-en- Forêts >. C'est par une indication manuscrite du secrétaire du marquis de Vichy que cette lettre est donnée comme étant écrite en 1768.)

Au même.

Ce mercredi 23 mai (1768).

J'ai cru que vous m'aviez oubliée, monsieur ; cela m'affligeait beaucoup, mais j'ai eu la raison de ne pas me plaindre ; cela n'est bon à rien, sinon à se rendre importune, et je serais bien fâchée de vous le devenir. L'état de vos yeux m'inquiète, mais je ne puis croire qu'à votre âge il n'y ait bien des ressources ; n'y faites point de drogues, excepté l'eau de rose avec quelques gouttes d'eau de vie, tout le reste peut être dangereux; vous auriez dû consulter Chancera, qui est le meilleur oculiste de ce pays-ci ; il habite ordinairement ime terre qui est près de Chartres, et il y va beaucoup de monde. En donnant un écu par joiu:, on est noxirri et logé ; avant que de retovuner chez vous, vous devriez y aller faire un tour.

Je n'ai point su que madame votre mère ait été malade ; sa dernière lettre était du 13 avril et je ne l'ai reçue qu'il y a huit jours ; elle l'avait adressée avec un paquet à im homme qui a été à la mort pendant trois semaines et qui ne pouvait songer à m'envoyer ma lettre. J'y ai répondu sur-le-champ, mais à Roanne, parce que je n'ai pas douté que madame de Vichy ne fût au terme de toutes ses courses ; je suis bien affligée de ce qu'elle est encore sujette à ces violentes maladies ; cela prouve que son sang n'est pas encore adouci ; vous avuriez bien dû me mander oh l'on pouvait lui écrire. '

Vous ne me dites pas un mot de madame la marquise de Vichy ou de vos enfants, je juge que c'est bonne marque pour leur santé. Vous savez bien que madame d'Aulan retourne à Avignon et pour toujours. Mademoiselle Sanadon prendra son appartement, et elle le posséderait déjà si madame d'Aulan n'était pas tombée malade depuis huit jours. Je ne sais ce que c'est que la maladie, mais je répondrais bien qu'elle n'a pas deux ans à vivre ; elle a habituellement une maladie fort dangereuse. Madame sa soeur se porte à merveille, et elle rajeunit tous les jours. Le président Hénault a été à la mort, mais il en a rappelé : il est fort bien, et il aura le malheur de survivre à la Reine ; je crois pourtant qu'il s'en consolera ; à cet âge les chagrins ne font pas impression profonde.

Ce que vous m'affirmez de monsieur votre frère ne m'étonne pas, mais me fâche fort ; comment a-t-il pu rejoindre son régiment ? S'il n'est pas remplacé, on ne le recevra pas, et que deviendra-t-il ? Il faudrait pourtant que M. le comte de Vichy fît quelque chose poiur lui ; on ne saurait abandoimer à luimême un homme de cet âge et entraîné aussi fortement par ses passions. Savez-vous à quoi montent ses dettes ? Ne pourriezvous pas venir encore à son secours? Bien entendu que cela serait pris sur ce que vous lui devrez un jour ; je voudrais que le malheur ne le réduisît pas à prendre quelque parti violent qui, en le rendant malheureux, rejaillira sur ses parents.

Soyez tranquille sur les bruits de guerre, ils sont sans fondement ; mais je vous assure que, si vous aviez à prendre un parti, il vaudrait mieux ne pas les attendre, car il est de mauvaise grâce de se retirer alors. Vous feriez peut-être bien, après vos quatre mois de résidence, d'engager vos parents à acheter votre guidon pour monsieur votre frère. Peut-être cela le ferait-il rentrer dans l'ordre, et il sera assez riche un jour poiu: pouvoir se soutenir dans ce corps-là ; en un mot je voudrais qu'il tînt au service ; il l'aime, et il ne faut pas lui fermer cette porte de la fortune. Pour vous, mon cher ami, vous ne sauriez trop vous examiner poiu: savoir si vous n'aurez point de regret un jour d'avoir renoncé à un moyen de fortune qui est regardé comme un grand avantage dans le monde ; ce n'est pas tout, il faut tâcher de vous transporter au temps où vous serez sans

passion pour madame votre femme et voir alors si vous serez content de n'avoir rien à faire ; car il ne faut pas croire que les occupations que vous donnent des terres soient suffisantes à une âme active. Cela vous suffit actuellement, parce que vous êtes occupé d'une passion vive ; elle sera suivie d'une confiance extrême et de l'amitié la plus vraie, je n'en doute pas ; mais, encore une fois, vous sentirez du vide, qui serait rempli par l'occupation que vous donnerait le métier de la guerre. Une autre réflexion à faire, c'est qu'en abandonnant le service vous rendez la fortune de vos enfants bien difficile, surtout en ne vivant pas dans ce pays-ci ; au lieu qu'en restant dans le service et les y mettant vous-même toutes les difficultés s'aplanissent, et cela vous met dans le cas de vous retirer avec de la réputation et de la considération, qui serviraient à l'avancement de vos enfants. Après avoir bien réfléchi, si vous persévérez, je crois que vous pourrez vous répondre de n'avoir point de regret, parce que vous me paraissez avoir le caractère assez décidé et l'âme ferme ; j'ai voulu vous dire encore une fois tout ce que ma tendre amitié me dictait pour vous ; je voudrais que vous fussiez heureux et c'est ce que je désire par-dessus tout ; maïs je voudrais que vous ne prissiez pas légèrement un parti qui doit influer sur le reste de votre vie et qui décidera peut-être du sort de vos enfants. Quand on est père de famille, on n'est plus libre, on se doit à ses enfants ; mais, à la vérité, on ne leur doit pas le sacrifice de son propre bonheur.

Bonjour, monsieur, je n'ai pas besoin de vous dire que je vous aime de toute la tendresse de mon cœur ; je crois vous le prouver par ma confiance et par la sincérité de mes conseils. La longueur de cette lettre vous fera, j'espère, honte de votre paresse. Voyez-vous beaucoup M. de Saint- Jean ? Il est très aimable et fort honnête ; vous avez sûrement M. de Savine, que vous aimez beaucoup.

29 juin 1768.

Voilà, monsieur, la recette que vous désirez, mais avant que

de s'en servir il faut ôter le rouge avec un frottoir, puis mettre de cette pommade et l'ôter avec un linge fin ou de la mousseline. Voilà ce qu'il faut mander ou dire à madame votre femme. Je voudrais bien être assez heureuse pour la connaître. Je sais qu'elle est charmante et que vous l'aimez comme elle mérite de l'être. Vous allez bientôt être père ; vous sentez-vous déjà, mon cher ami, les sentiments paternels, et ne vous trouvez-vous pas un personnage bien grave ? Jugés ce que je dois me croire, moi qui vous ai vu pas plus haut que cela (vous voyez le geste). C'est cette ancienne connaissance qui va me donner le droit de vous accabler de questions. D'abord, mon cher ami; je veux savoir comment vous vous portez actuellement, car vous venez d'être un peu malade ; en tout, votre santé s'estelle fortifiée? Êtes- vous aussi incommodé et aussi noir que vous l'étiez ici, et êtes-vous aussi désolé ? Je me flatte que vous en avez rabattu quelque petite chose ? Avez- vous le bonheur et le bon goût d'être amoureux de madame votre femme ? Quel est son caractère ? Est-elle vive, gaie ? En un mot, mon cher ami, puisque je ne la puis voir, faites-la-moi connaître, faitesmoi son portrait, et vous me ferez un sensible plaisir. Ce n'est pas son portrait physique que je vous demande, c'est le moral, parce que c'est celui-là qui est le plus important à votre bonheur, et qu'après madame votre fenmie, personne ne s'y intéresse plus tendrement que moi.

Vous n'êtes pas quitte de mes questions. Je vous prie de me dire comment vous êtes avec monsieur votre frère ? A-t-il pris quelque goût pour la lecture ? A quoi s'occupe-t-il ? Et est-il encore amoureux de madame de Saint- Pierre ? Et comment êtes-vous avec monsieur votre père ? Je sais qu'il aime beaucoup madame sa belles fille, cela doit vous plaire.

Je finis par l'article le plus important de tout, c'est celui de la santé de madame votre mère, dont je suis véritablement inquiète, surtout s'il est vrai, comme je l'ai appris ces jours'ci, qu'elle a eu une attaque d'apoplexie à votre mariage. Je savais bien qu'elle avait été très malade, mais j'ignorais cet accident, «t même je ne le crois pas exact. C'est chez madame du Defïand que cela s'est dit et j'espère qu'elle est mal informée. Lui écrivez-^ vous souvent, et a-t-elle fait quelques présents à madame votre

femme ? Je ne vous demande pas si vous êtes en correspondance avec votre chère tante d'Aulan et votre oncle l'abbé. C'est d'étonnantes gens !

J'ai prié le comte de Saint-Chamans, qui vous aime beaucoup, de vous parler de moi ; c'est un homme d'esprit et de mérite. Je me flatte, mon cher ami, que vous me donnerez de vos nouvelles actuellement que vous êtes en cartier. J'ai eu la discrétion de ne vous en point demander à Chamron, parce que je me doutais bien que vous aviez mieux à faire. Conservezmoi toujours un peu d'amitié, je la mérite par tous mes sentiments pour vous.

Au même.

Ce 26 octobre (répondu le 2 novembre 1768).

Je ne suis pas fière, je ne crains point de faire les avances avec vous, monsieur, à qui je devrais faire bien des reproches ; vous m'aviez fait espérer de me donner très souvent de vos nouvelles de Lunéville, et vous m'avez oubliée absolument ; pour moi, j'ai demandé de vos nouvelles à tous les gens qui ont été en Lorraine, et en dernier lieu j'en ai appris de votre santé qui me fâchent fort. L'on m'a dit que vous aviez été incommodé d'une ancienne incommodité dont vous vous croyiez guéri il y r. quinze ans ; cela m'inquiète ; dites-moi si cela a eu des suites et cpmment vous êtes actuellement ? Êtes-vous enfin rendu à Chamron ? Il y avait mille ans que vous étiez séparés de vos parents ; les avez- vous trouvés en bonne santé ?

Vous savez aussi bien, et peut-être mieux que nous, les nouvelles de la Corse ; les dernières sont bien affligeantes ; sans doute vous vous êtes bien informé si cette malhemreuse affaire n'amènerait point une guerre générale ; il y a des paris ouverts pour et contre, et je suis bien embarrassée de prendre un parti, d'après ces probabilités. Cependant si j'avais envie de quitter le service, je ne balancerais pas ; car n'y eût-il que la raison qu'il y a déjà eu six ans de paix, cela suffit bien pour croire

qu'elle ne durera pas longtemps. Mais peut-être avez- vous changé d'avis, et je le souhaiterais, car cela fera une grande différence pour vos enfants. Tout est si difficile, quand on ne vit pas dans ce pays-ci et qu'on ne tient pas au service ! La naissance, la richesse ne suppléent point. Mais vous ne devez pas le sacrifice de votre bonheur à vos enfants. Il faut seulement bien vous consulter avant de prendre un parti aussi important. Faites-moi part de vos vues, de vos projets ; l'intérêt tendre et sincère que je prends à tout ce qui vous touche me rend digne de votre confiance. Adieu, monsieur, conservez-moi votre amitié, et donnezm'en des preuves en m'instruisant de l'état de votre santé.

Ma vieille Sophilette, qui est retirée à la campagne, n'a pas voulu se marier depuis près de deux ans, et ma chère Théntise ne s'est point mariée depuis votre départ, faute de trouver un parti convenable. Cela me contrarie bien ; je voudrais pouvoir vous envoyer un petit ménage. Vous voudrez bien dire mille choses tendres de ma part à monsieur et madame de Vichy. Où est monsieur votre frère ?

(La lettre est adressée « à M. le marquis de Vichy, guidon de gendarmerie, à Chamron, par Roanne-en- Forez »,)

Au mêmt.

Ce jeudi lo novembre 1768.

Je suis charmée, monsieur, de ce que vous rendez justice à la tendresse et à la sincérité de mes sentiments, et j'apprends avec le plus grand plaisir que j'aurai bientôt le plaisir de vous voir. Puisque vous avez pris votre parti après de longues et sérieuses réflexions, il n'y a plus rien à vous dire ; je vous crois si honnête et si sensible, que je suis persuadée que vous n'auriez pas été heureux si vous n'aviez pas eu l'approbation de tout ce qui vous est cher, mais il faut bien vous attendre à être blâmé hautement dans ce pays-ci : on y juge de presque tout relativement à la vanité, on ne connaît de bonheur que celui

de vivre dans l'opinion des gens du monde ; en un mot, on sacrifie tout aux apparences et au bon air ; et on a raison, car on est à mille lieues de savoir ce que c'est que le bonheur domestique, ce que c'est que de jouir doublement de la fortune en faisant du bien dans ses terres et à tout ce qui vous environne. Monsieur, nous avons tant raffiné sur tout, que nous sommes parvenus à n'ignorer que les goûts simples et les choses naturelles; c'est l'heureux fruit du luxe sans borne et de la dissipation effrénée où nous sommes livrés. Il ne faut pas vous en fâcher, et encore moins vous en affliger, mais il faut que les gens sensés soient heureux à leur manière ; j'approuve fort la vôtre, et la vie que vous allez mener est celle qui est faite pour contenter et remplir une âme sensible et vertueuse. Mais, comme il ne faut pas braver les préjugés reçus, je vous conseille de dire ici que c'est la faiblesse de votre santé qui voua force à quitter un métier que vous comptiez faire toute votre vie, tant par goût que par intérêt pour vos enfants. Croyez qu'on peut se permettre cette espèce de fausseté, qui ne nuit à personne, et qui vous sert auprès de beaucoup de gens; c'est un propos décent à votre âge et qui vous laissera jouir sans aucun regret du parti que vous prenez.

Vous m'avez permis de dire tout ce que je pense ; vous voyez ma confiance ; elle est extrême, car je vais me mêler de ce que je n'ai que faire : c'est du sort de monsieur votre frère qui, je vous l'avoue, m'intéresse toujours. Je ne saurais croire que ce jeune homme soit sans ressource ; j'en voudrais tenter une, à votre place, qui serait digne de votre raison et de votre générosité : ce serait de lui faire passer votre guidon. Je crois que cela ne serait pas bien difficile. Il faudrait plus encore : c'est que quand vous l'auriez obtenu, il faudrait engager vos parents à lui donner de quoi se soutenir dans le service, car il ne faudrait pas le mettre dans l'embarras d'aucune manière. Monsieur, je ne saurais croire qu'il ne fut pas pénétré d'une pareille marque de bonté et d'intérêt ; et si son cœur est encore sensible, il n'y a encore rien de gâté. Faites cette digne action. Que M. et madame de Vichy vous doivent le repos de leur vie, et monsieiu: votre îrère le bonheur de la sienne ; vous vous rembourserez vous-m^me un jour des avances que vous lui ferez, et vous

aurez par devers vous un procédé si honnête, que, même en supposant l'impossible, qui est que cela tournât mal, vous auriez toujours à vous applaudir du motif qui vous aurait déterminé. Ah ! mon Dieu, qu'il doit être doux de tirer du malheur son frère ! Ma tendresse pour vous me fait désirer que vous jouissiez de ce bonheur. Voilà, mon cher ami, le fond de mon âme ; je vous estime tant, que je me serais reproché de ne vous pas dire tout ce que je pense ; si vous en faites usage, j'en aurai ime joie sensible ; si au contraire vous rejetez mon conseil, je vous croirai de bonnes raisons pour en agir ainsi, et je ne vous en aimerai pas moins tendrement.

Adieu, portez-vous bien et revenez ; je ^ ous embrasserai de tout mon cœur. Je suis fâchée que vous arriviez tout juste le jour du départ du roi de Danemark ; on lui donne tous les jom:a les plus belles fôtes ; il a le plus grand succès ; le Roi l'a comblé d'amitié et des plus magnifiques présents. Il est d'une figure agréable et d'une politesse extrême. Les affaires de Corse vont toujovurs de mal en pis; cela est désolant et rend presque la guerre inévitable ; le séjour du roi de Danemark fait diversion à un aussi grand malheur. Vous savez si je suis tendrement attachée à M. et madame de Vichy. — Adieu, adieu.

A madame la comtesse Gaspard de Vichy.

Ce 4 décembre (1768).

Mon attachement pour vous, madame, est trop vrai et trop tendre pour qu'il soit besoin de vous dire que je partagerai toute ma vie bien tendrement tous les événements qui pourront vous affecter. Je sens tout votre chagrin 1, je ne chercherai point à l'adoucir par des réflexions qui seraient déplacées dans

1 Alexandre-Mariette de Vichy, fils cadet de Gaspard, venait de mourir, à vingt-cinq ans, après avoir mené la plus diplorable existence.

ce moment-ci ; vous êtes mère, votre cœur n'a que des larmes pour la perte de votre fils ; mais, madame, il vous en reste un qui fera non seulement votre consolation, mais qui vous fera encore sentir un bonheur sensible. Quelque désir que j'aie de le voir, je ne peux pourtant pas m' empêcher de lui faire faire une observation q\ù ne m'est venue que d'hier : c'est qu'il me semble que le genre d'affaires qu'il a à traiter dans ce pays-ci seraient moins embarrassantes, peut-être même plus décentes, à traiter de loin que de près. Il compte sans doute faire entrer dans les motifs qui le décident à quitter le service la faiblesse de sa santé ; cette raison a toute la force qu'elle peut avoir dans l'éloignement, au lieu qu'en se montrant elle est détruite ; car, dans ce pays, on ne juge que le moment. D'ailleurs, il évitera la critique de ses parents, qui ne verront dans cette démarche que ce qui peut y avoir qui blesse leiu: vanité ; car il ne faut pas croire qu'ils jugeront monsieur votre fils comme vous et moi ; ils ne sont pas animés des mêmes sentiments. Je croirais donc qu'il faudrait envoyer sa démission, en écrivant une lettre bien courte, bien pleine de regrets et bien honnête à M. le duc de Choiscul, et, par le même courrier, ime lettre très succincte à madame du Deffand et une à M. l'abbé de Chamron. Cela éviterait bien des discours qui pourront déplaire à monsieur votre fils. Voilà ma manière de voir cette affaire ; j'en juge peut-être mal, mais je me crois obligée de dire tout ce que je pense aux personnes que j'aime. Je ne suis jamais ni blessée, ni étonnée que mes avis soient rejetés; il me reste toujours la satisfaction d'avoir prouvé la tendresse et la sincérité de mes sentiments.

Permettez-moi, madame, de faire mon compliment bien sincère à M. le comte de Vichy; je vous demande en grâce de me donner de ses nouvelles et des vôtres.

(Lettre adressée à madame la comtesse de Vichy, à Chamron, par Roanne-en-Forez.)

(A cette lettre est jointe la suivante, adressée au marquis de Vichy.)

Ce 4 décembre.

Mon Dieu, que je voudrais que ma lettre vous trouve encore à Chamron, monsieur ! J'ai fait des réflexions sur votre voyage, que vous n'avez peut-être point faites, et qui peut-être vous paraîtraient justes. Je les ai adressées à madame votre mère, parce que j'ai craint que vous ne fussiez en quelque tournée de châteaux ; jamais je ne vous ai donné de preuve d'amitié qui m'ait autant coûtée, car je vous conseille de ne pas venir à Paris de quelque temps, et je vous assure, monsieur, que je désire passionnément de vous revoir. Mais il ne faut point consulter ni son plaisir, ni son intérêt, quand il s'agit du bonheur de ses amis ; le vôtre m'est bien cher. Il serait inutile de vous répéter ce que je dis à madame de Vichy ; elle vous le communiquera s'il en est encore temps. La mort de monsieur votre frère m'a étonnée et affligée ; mais peut-être am-ait-il rendu vos parents et vous bien malheureux ; cette réflexion est cruelle, mais elle se présente après les premiers effets de la sensibilité. Adieu, je vous aime de tout mon cœiu:, et cela me répond de votre amitié, car vous avez l'âme honnête et sensible.

Au marquis de Vichy.

Ce samedi 24 ou 29 décembre (1768).

Je vous ai dit ce que je pensais smr votre voyage ici, monsieur, non povu: l'acquit de ma conscience, comme on dit, mais poiir celui de l'amitié. Mais actuellement le désiu de vous revoir l'emporte sur toutes autres considérations, et je désire vivement que vous^ayez d'assez bonnes raisons pour vaincre les difficultés que je vous ai représentées. Je pense bien, comme vous, que lorsqu'on ne fait rien de malhonnête, on ne doit rien craindre,

mais je "pense aussi qu'il y a une sorte de bienséance à garder, lorsque, même par d'excellentes raisons, on est obligé de braver im préjugé aussi généralement établi que l'est celui du service pour un homme de votre état. Sans doute, vous ne devez pas y sacrifier le bonheur de votre vie, mais au moins vous devez désirer qu'on pense que la faiblesse de votre santé vous a forcé à renoncer à un état pour lequcil vous étiez destiné. En un mot, mon cher ami, je croirais qu'ayant bien réiléchi au parti que vous allez prendre, il vous reste encore à vous occuper de la manière de le prendre qui choquera le moins l'opinion publique. Je sais bien qu'on peut vivre heureux sans l'estime des sots ; mais vous remarquerez qu'ils ont cette opinion de commune avec les gens du plus grand mérite. Quand vous amez réfléchi sur tout cela, je suis sûre que vous prendrez le parti le plus convenable ; je suis trop payée de la tendresse et de la sincérité de mon amitié par la sensibilité dont vous voulez bien y répondre.

Je suis bien enchantée de ce que vous me dites de la santé de madame votre mère ; elle me traite bien mal, en me privant depuis si longtemps du plaisir de recevoir directement de ses nouvelles ; si cependant cela la fatiguait, je ne me plains plus. Je l'aime trop tendrement pour ne lui pas faire le sacrifice de mon plaisir.

J'ai un petit lévrier en pension poiur vous; j'ai aussi un petit chien de Bologne, qui est superbe ; mais, si vous ne veniez pas, il faudrait me mander comment je pourrais vous faire parvenir ces deux pensionnaires, car ils ne sont chez moi ni l'un ni l'autre. Je n'ai tout juste de domestiques que ce qu'il faut poiu: me servir, et les chiens seraient malheureux. Vous ne me parlez ni de la santé de madame votre femme ni de celles de vos chers enfants ; cela me fait espérer que vous êtes content, mais je voudrai» que vous ne le fussiez pas de n'avoir que deux enfants. Je vous en désirerai six, vous auriez de quoi les rendre si heureux ! Adieu, mon cher ami, portez-vous bien, et dites-moi bien \'ite quelle est votre dernière résolution. Je setai la première à vous souhaiter une bonne et heureuse année. Cette formule est bien commune, mais ce qui ne l'est pas, c'est que ce soit l'expressioti du sentiment le plus vrai et le plus

mi

constant. Faites agréer, je vous prie, mon compliment sur la nouvelle année à M. et à madame la comtesse de Vichy ; vous m'avez promis les bontés et Tamitié de madame votre femme, cultivez-les donc, je vous prie.

Au marquis d* Vichy,

Ce ly janvier (1769).

J'avoue, monsieur, que je n'ai pas assez de générosité pour ne pas regretter de vous avoir fait faire des réflexions qui me priveront du plaisir de vous voir, comme je m'en étais flattée. Je suis fâchée, indépendamment de tout intérêt personnel, fque votre voyage soit retardé, non que j'aie changé d'avis sur [vos affaires, mais ce que vous me dites de votre ancienne încomlodité qui se fait ressentir m'aurait fait désirer que vous msul tassiez de très habiles gens qui sont dans ce pays-ci. Au moins consultez-les par lettres ; vous auriez grand tort de négliger de prendre des précautions ; vous avez tant de raison d'être attaché à la vie, qu'il ne faut rien omettre de ce qui peut la prolonger, et surtout de ce qui doit la faire passer sans souffrir. Vous me faites grand plaisir en me donnant de bonnes nouvelles de la santé de madame votre mère ; je suis bien affligée qu'elle me prive de recevoir directement de ses nouvelles, mais, avant tout, je serais désolée de l'importuner. Si elle m'aime, je suis trop heureuse. Je le serais beaucoup si j'étais à portée de cultiver les bontés de madame de Vichy, mais l'amitié que vous voulez bien avoir pour mol la disposera en ma faveur. Vous ne sauriez croûre le bien que vous me faites, lorsque vons me parlez du bonheur et au plaisir que vous avez à l'aimer. C'est bien à votre âge, mon cher ami, qu'il faut être heureux par le sentiment. Le pius grand mconvénient de la vieillesse, c'est de ne pomt aimer ; on connaît trop les hommes, l'âme se dessèche, elle se retire sur elle-même, et on ne vit plus que d'amertume. Conservez bien votre sensibilité ; c'est la source des vrais et

500 ] ULIE DE LESPIN ASSE

uniques plaisirs; elle s'étend à tout, on aime ses amis, ses proches, ses enfants, sa femme, et l'on est bienfaisant pour tout ce qui vous environne. Cette espèce de jouissance vaut mieux que celle dont se repaissent tous les gens de ce pays-ci, qui n'existent que pour la vanité. Madame Du Barry n'est pas encore présentée ; jusque-là on ne peut rien prévoir ; ce qu'il y a de vrai, c'est qu'il y a une grande fermentation à la Cour.

Vous avez deux petits chiens en pension : l'un est une levrette, et l'autre une petite chienne d'Italie, qui sera d'une grande beauté, si elle ressemble à père et mère ; c'est une espèce qui a les plus belles soies et toutes blanches.

Donnez-moi vos ordres, car il ne faut pas les laisser toujours en pension. Je suis sûre eue madame votre mère aimera beaucoup la petite italienne.

Bonjour, aimez-moi un peu.

(Lettre adressée à M. le marquis de Vichy, guidon de gendarmerie, à Roanne-en- Forez.)

Au même.

Ce 3 février (1769).

Je vous réponds sur-le-champ, monsieur, pour vous dire que vous feriez bien d'écrire à M. de Lévis pour l'engager à chercher quelque occasion pour vous faire tenir les deux petits chiens ; sûrement il sait tous les gens qui vont dans votre province. Car je craindrais que le courrier de la poste ne voulût pas se charger de deux chiens, et d'ailleurs je craindrais qu'ils ne pussent pas résister à cette fatigue, et il serait fâcheux qu'ils vous arrivassent comme la jument de Roland. Mandez à M. de Lévis mon adresse, pour qu'il envoie chercher ces deux petits chiens, s'il trouve quelque moyen de vous les faire tenir. Je vais écrire à M. le marquis de Saint- Vincent ; le pis qu'il en puisse arriver, c'est qu'il me refusera.

Je suis bien fâchée de tout ce que vous me dites de la santé de M. et de madame de Vichy, et, quoique je sois rassurée pour le moment présent, je suis affectée en pensant que madame votre mère est aussi souvent souffrante. Je me flattais que sa santé était tout à fait raffermie. Les douleurs de M. le comte de Vichy, ne serait-ce point la goutte dans les entrailles ? Car sûrement ce n'est point les casseroles ; je ne doute pas qu'on ait tous les soins nécessaires pour prévenir tous les accidents qui arrivent du vert- de- gris ; je viens d'entendre dire qu'il y a eu deux personnes qui en sont mortes ces jours passés ; cela me fait toujours craindre, lorsque j'entends parler de douleurs intérieures.

Vous me faites bien plaisir en me disant que vous ne souffrez plus et que vous êtes dans l'intention de prendre les plus grands ménagements ; je crois que vous feriez bien de ne point monter à cheval de longtemps. Le Roi a fait hier une chute de cheval qui a fort effrayé, et il fut sans connaissance longtemps; on craignait qu'il n'eût le bras cassé, mais heureusement il n'a eu que de fortes contusions.

J'ai dîné ces jours passés avec deux de vos camarades de la gendarmerie ; ils dirent qu'ils croyaient que vous alliez quitter. Je répondis que je ne le savais pas, mais que je le désirerais bien pour votre santé. Ils convinrent qu'il était vrai que vous étiez d'une délicatesse extrême et que d'ailleurs votre fortune ne vous laissait rien à désirer.

Adieu, mon cher ami, vous êtes bien aimable d'avoir autant de plaisir à être aimé par la personne du monde qui vous est le plus inutile, mais, à la vérité, qui sent bien tout ce que vous valez. Je m'en rapporte à vous pour dire à madame votre mère tout ce que je pense pour elle, et c'est une grande marque de ma confiance.

(Lettre adressée à M. le marquis de Vichy, guidon de gendarmerie, à Roanne-en-Forez.)

Ail même.

Co 24 février (1769).

Je ne veux pas différer plus longtemps, monsieur, à vous parler de l'affaire qui vous intéresse. I^e jour même que je reçus votre lettre, je chargeai un homme de la Cour, qui me témoigne beaucoup d'amitié, de parler à M. Sénac le fils, sur qui il a du crédit. Voilà la réponse que j'en reçus. Cela ne me découragea point ; je priai une femme qui connaît beaucoup le comte de Noailles de se charger du mémoire pour lui et de la lettre pour M. Sénac, premier médecin, qui est son ami, Voilà la réponse de M. le comte dç Noailles ; elle n'est pas bien satisfaisante, et Je vous assure que ce n'est pas manque d'avoir été pressé vivement. Dès que j'aurai celle de M. Sénac, je vous l'enverrai, mais je crains bien qu'elle ne soit pas telle que nous le désirons ; je dis nous, car j'ai grand plaisir à partager tout ce qui vous Intéresse ; d'ailleurs je désirerais personnellement pour M. Rostini contribuer au succès d'une affaire qui l'intéresse ; je n'ai point oublié les soins qu'il a bien voulu avoir pour moi.

Dites, je vous supplie, à madame votre mère qu'elle m'a fait un plaisir sensible en me disant elle-même de ses nouvelles ; je voudrais bien qu'elles fussent meilleures ; si elle veut me donner ses ordres sur l'affaire qu'elle voudrait traiter au bureau de la marine, je lui réponds, non du succès, mais de la vivacité et de la suite des sollicitations. Je cojmais un ami de M. le duc de Praslin, et elle est bien persuadée, à ce que j'espère, du déçir que j'ai de pouvoir lui prouver mon zèle et mon attachement. Donne?-moi de vos nouvelles et de celles de M. le comte de Vichy, et dites-moi pourquoi vous n'avez pas écrit à M- l'abbé de Chamron et à madame du Deffand que vous étiez dans l'intention de donner votre démission ; il aurait été plus honnête de leur en faire part, et je trouve, mon cher ami, ne vous en déplaise, qu'il faut toujours se piquer de bons procédés. A propos de bons procédés, vous savez celui que M. de Saint-

1 Médecin et ami de la famille de Vichy.

Vincent veut avoir avec vous ; ne manquez pas de lui écrire. Bonjour, je n'ai que le temps de vous dire que je vous aime de tout mon cœur. Le bras du Roi va mieux. On dit la présentation poiu: aujourd'hui ; elle a le même appartement qu'avait madame de Pompadour ; il a été ôté à madame Adélaïde qui l'avait depuis trois ans.

Au même.

Ce 3 juillet 1769.

Avant tout, il faut que vous sachiez, monsieur, que vous lurer. le 6, à Moulins, le petit chien. C'est M. l'abbé de Con-

ison qui s'en est chargé ; je ne sais quel soin il prendra pour TOUS le faire parvenir de là ; il a im compagnon de voyage qui

)it aller à Saint-Marcel, peut-être l'en chargera- t-il ; mais je vous assure que M. votre père ne s'en serait sûrement pas embarrassé. Madame de Vichy ^ se porte assez bien, elle va beaucoup dans le monde, mais tout ce qu'elle fait lui coûte des efforts, et je trouve que cela diminue bien le plaisir. Pour moi, cela le détruirait tout à fait, mais elle a plus de goût pour la dissipation que moi ; cependant elle dit sans cesse que la vie de Paris ne lui convient point. Je suis pourtant bien sûre que c'est celle qui lui conviendrait le mieux ; sa santé y serait moins mauvaise ; le mouvement et la dissipation lui sont bons, et si elle était établie à demeure, elle arrangerait sa vie de manière à avoir plus de plaisir et moins de fatigue.

Pour vous, je conçois que vous n'aimiez point Paris; vous avez une assez bonne santé, vous avez de l'activité, les occupations de la campagne vous plaisent, vous avez des enfants, ime femme que \ous aimez, cela remplit votre cœur et votre vie, et vous n'éprouvez ni l*ennui de l'oisiveté, ni le vide de la dissipation ; mais quand on vieillit et qu'on est infirme, on a plus de besoin de la société et des ressources qu'elle procmre.

1 La comtesse Gaspard de Vichy, mère d'Abel de Vichy.

Vous croyez bien que je n'ai seulement pas essayé d'ébranler la résolution de vos parents ; vous les aurez sûrement avant la fin du mois ; je sais combien tous mes efforts auraient été impuissants. Si leur séjour a été beaucoup plus court que je n'aurais souhaité, au moins je n'aurai pas le regret de n'en avoir pas profité. Je les vois tous les jours, et nous parlons sans cesse de vous ; vous avez bien raison de les aimer tendrement ; ils sentent tout ce que vous valez et votre bonheur leur est bien cher. Si nous avons dit beaucoup de bien de vous, nous avons dit beaucoup de mal de votre écriture. Je ne devrais pas oser la critiquer, mais je crois que si la mienne est plus mauvaise, elle est plus lisible, et voilà l'important. En vérité, si vous traitiez des affaires, votre écriture serait un grand inconvénient. C'est que vous écrivez trop vite, car le fond de l'écritiure est bon. Je trouve que M. et madame de Vichy sont bien hem-eux de s'être attaché l'abbé Denis ; il me paraît plein de sens et de raison, et il a le meilleur ton et la meilleure contenance ; il a, de plus, vis-à-vis de moi, le mérite de vous être fort attaché. J'ai vu hier à l'Opéra, où j'étais avec M. et madame de Vichy, votre ami le comte de Lévis ; il . me paraît bien bon et bien obligeant. Adieu, mon cher ami, portez-vous bien et continuez à aimer les gens qui vous aiment ; je serai contente. Vous me direz des nouvelles de madame votre femme et de vos petits enfants ; je vous l'ai dit, je crois que c'est trop peu que deux, mais vous savez mieux que moi votre compte.

(Lettre adressée à M. le marquis de Vichy, au château de Montceaux, à Charolles en Bourgogne.)

Au marquis Aheî de Vichy.

Mardi, i8 juillet 1769.

Vous aurez bien du plaisir, monsieur, le jour ou la veille que vous recevrez cette lettre. J'ai la plus grande impatience

d'apprendre comment la santé de madailne votre mère aura soutenu la fatigue du voyage. Heureusement la chaleur est devenue supportable. Ce départ m'a laissé bien des regrets, et vous les croirez sans peine ; vous connaissez ma tendresse et mon attachement pour madame votre mère. Elle m'a comblée de marques de bonté et d'amitié, et, quoi qu'elle se soit refusée à faire le bonhem* de ma vie, par ime délicatesse très respectable sans doute, mais dont peut-être elle aurait trouvé le dédommagement dans le bien qu'elle m'aurait fait, je n'aurai point de regret à ce que je lui ai sacrifié, si j'ai pu la persuader par là que mon attachement pour elle est certainement plus vif et plus sincère que celui des gens à qui elle a fait elle-même les plus grands sacrifices. Tout cela, mon cher ami, est peut-être encore ime énigme pour vous ; mais madame votre mère vous en dira le mot. En grâce, donnez-moi de ses nouvelles, si vous allez à Saint-Marcel avec elle ; car M. l'abbé Denis n'ira pas, et je serais privée trop longtemps d'un plaisir qui est nécessaire à mon bonheiu:. N'êtes-vous pas dans le transport de joye d'avoir le portrait de M. le comte de Vichy et de madame votre mère ? Je les trouve fort ressemblants, et je suis bien assurée que de votre vie vous n'avez reçu de présents qui vous fussent plus chers.

Je souhaite bien que les eaux de Saint- Alban aient fait tout le bien que vous espériez à madame votre femme. Demandez de ma part à madame la comtesse de Vichy si elle veut venir ]eudi à Lucile dans la loge de M. le prince de Conti ; il y aura aussi pour vous ime place ; venez-y, mon cher ami, amenez madame votre femme. Je serai ravie d'avoir l'honneur de faire connaissance avec elle ; l'amitié que madame de Vichy a pour elle, tout le bien qu'elle m'en a dit, a encore ajouté si possible à l'empressement que j'avais de la voir.

Je crains bien que M. l'abbé de Contenson n'ait laissé à Moulins, non pas le diable boiteux, mais le joli petit lévrier boiteux ; il est beaucoup trop jeune pour être mari, et notre Sophilette beaucoup trop jeune pour être mariée ; quand on les marie si jeunes, ils font des chiens gros comme des ânes. M. Denis m'a remis trente-neuf livres ; vous trouveriez l'éducation de ces enfants im peu chère, si je ne vous disais que vous

go6 JULIE DE LESPINASSE

avez fait en même temps une œuvre de charité. Adieu, mon cher ami, je suis toujours charmée quand vous me dites combien vous êtes heureux ; personne après vous n'en est plus aise que moi. Dites à madame votre mère que je ne lui écris pas, pour lui laisser le temps de respirer ; parlez de moi, je vous prie, à M. le comte de Vichy ; je suis bien touchée des marques de bonté qu'il m'a données. Mille compliments à M. l'abbé Denis, je vous prie.

(Lettre adressée à M. le marquis de Vichy, à Saint-André, par Roanne-en- Forez.)

Au même.

Ce 14 décembre 1769.

J'avais été bien longtemps sans savoir de vos nouvelles directement, monsieur ; je m'affligeais de votre paresse ou des occupations qui me privaient du plaisir de recevoir des marques de votre amitié. Vous passerez donc votre hiver dans votre nouveau château. Je suis persuadée que, de tous ceux que vous avez, c'est celui que vous aimez le mieux ; c'est celui qui vous a fait connaître le premier le plaisir de la propriété, qu'on dit être un très grand plaisir. Il y a apparence que je mourrai sans l'avoir connu ; je ne désirerais pas de grandes propriétés, mais j'avoue que je commence à être un peu lasse de ma pauvreté. En vieillissant, elle deviendra un vrai malheur. Mais à chaque jour sufiit son mal ; ma manière n'est pas de me tourmenter de l'avenir. Vous auriez tort de ne pas vous occuper du vôtre, et il ne doit vous présenter que bonheur et plaisir. Je trouve que votre ami Lévis n'a pas eu une conduite bien excellente avec sa femme ; elle a été à la mort pendant trois mois, et c'est le temps qu'il a pris pour être absent. Je sais bien qu'on est pas maître d'aimer ou de ne pas aimer, mais on l'est toujours d'avoir les bons procédés que les circonstances exigent, et, dans ce pays-ci, on met les points sur les * en fait de bien-

séances. Cela tient même lieu du sentiment, (jui vaudrait mieux. La petite vérole est épidémique et elle est assez malheureuse ; je suis révoltée contre les gens qui en meurent. Il est Inouï d'être la victime d'un préjugé absurde et de se refuser à l'avantage démontré de l'inoculation. A bon entendeur salut, entendezvous, mon cher ami. Vous n'avez pas eu la petite vérole, et vous avez des enfants, cela vaut la peine d'y penser.

J'ai vu plusieurs de vos camarades de la gendarmerie qui m'ont demandé de vos nouvelles avec beaucoup d'intérêt. Je crois qu'il n'y aura point encore de croix de Saint-Louis cette année ; mais je vous promets de le savoir plus positivement et de vous informer à temps pour que vous puissiez avoir le temps d'écrire à M. le duc de Choiseul. Car, si vous faites bien, vous traiterez directement avec lui, en lui rappelant le regret mortel que vous avez eu d'être forcé à abandonner le service. Cela n'est pas vrai, mais n'importe ; voilà le cas où il est convenable de s'écarter de l'exacte vérité.

Il n'est point encore question d'une grande promotion qui est attendue impatiemment des militaires ; celle de la marine n'est pas faite non plus, et M. de Contenson n'est pas oublié. Nous attendons de nouveaux édits; ils ont bien de la peine à paraître. On dit que M. d'Invaux demandera sa retraite, s'ils ne sont pas acceptés.

Adieu, mon cher ami ; parlez-moi de vous et de tout ce que vous aimez ; c'est ce qui intéresse le plus tendrement mon cœur. J'attends des nouvelles de madame votre mère. Si vous la voyez, parlez-lui de moi et de mon attachement.

(Lettre adressée à M. le marquis de Vichy, au château de Montceaux, par Charolles en Bourgogne.)

Au mitne^

Mardii 16 janvier 1770.

Vous avez su tous les changements qui se sont faits dans la gendarmerie. Ces messi«urs viennent de présenter un mémoire

au Roi ; on ne sait quel en sera l'effet ; mais, quoi qu'il en arrive, M. d'Autichamp éprouvera bien des dégoûts, et je n'entends pas qu'on veuille aucun avantage à pareille condition. On n'a point donné de croix de Saint-Louis, mais si vous faisiez bien, vous écririez à M. de Ray pour lui faire votre compliment, et en même temps vous lui rappelleriez qu'il avait bien voulu se charger de vos intérêts auprès de M. le duc de Choiseul. Il a dit plusieurs fois qu'il ne donnerait de croix de Saint-Louis que l'année prochaiine, mais il n'y aurait pas de mal de lui en rafraîchir la mémoire. La promotion dans la marine n'est pas encore faite, et on ne sait encore quand elle se fera. Je m'en occupe, parce que je voudrais de tout mon cœm: que le fils de M. de Contenson fût placé. Vous êtes donc toujours en courses? Je vois que les grandes richesses donnent de grandes sollicitudes ; à tout prendre et en tout genre, je crois que la médiocrité rend plus heureux ; on jouit plus tranquillement. Mais, en fait de fortune, ce qui est au-dessous de la médiocrité est malheur.

Je ne m'avise point de juger la conduite de M. de Lévis. En général, je pense comme vous que rien n'est si téméraire que de décider sur des affaires de famille ; mais, au moins, sa conduite avec sa femme est froide, on peut bien se permettre de prononcer sur cela. Elle est encore très mal, elle a un abcès dans les entrailles ; il est abouti, mais il faut savoir si la plaie ne deviendra point un ulcère ; M. Tronchin craint beaucoup. Je sais ces détails par madame de Luxembourg, qui voit tous les jours madame de Lévis ; on attendait hier son mari.

Je suis étonnée que M. l'abbé de Chamron prenne le parti de quitter Paris. Je croyais que les tracasseries de son chapitre étaient une pâture nécessaire à son caractère ; on pourrait dire de lui comme dans la comédie : qu^ est-ce que c'est qu^un caractère ? A-t-on un caractère ? C'est, je vous l'avoue, un pauvre homme, mais voilà tout. Il est comme tous les gens faibles, qui ont les défauts et les vices de tout le monde. Le petit d'Albon est-il mieux ? Et sa poitrine est-elle sans ressource ? Je n'ai jamais vu une figure plus alerte ; si son esprit et son cœur y répondaient, il faudrait mourir de douleur eu perdant ime aussi parfaite créature. Et vos enfants, mon cher ami, comment se portent-

ils? Je n'aime pas que vous omettiez de me parler de ce qui vous touche ; vous savez le tendre intérêt que j'y prends. Dieu veuille que la santé de madame votre mère n'ait pas souffert par l'horrible froid qu'il vienl de faire pendant quiiize jours. Adieu, mon cher ami ; je vous embrasse comme je vous aime, bien tendrement ; mes compliments à M. Denis. J'avais souscrit pour vous pour V Encyclopédie, mais il n'y a rien de gâté, je me suis déjà défait de la souscription. Il paraît un livre sur le commerce des blés qui mérite d'être lu ; il est de l'abbé Galiani, italien. Adieu donc, je me flatte que, si vous voyez monsieur votre père, vous voudrez bien lui parler de ma tendresse et de mon attachement.

(Lettre adressée à M. le marquis de Vichy, au château de Montceaux.)

Au même.

Ce 23 février 1770.

Je me contenterai du pur nécessaire aujourd'hui, monsieur ; je souffre beaucoup d'un mal d'oreille, mais je ne veux pas que vous souffriez de mon silence. Vous êtes peut-être pressé d'avoir la réponse de M. le comte d'Anlezy, qui se nommait autrefois M. de Thianges; voilà une lettre, que je vous envoie ouverte, pom: que vous jugiez vous-même de l'envie que M. d'Anlezy a de faire ce que vous désirez ; vous voudrez bien la cacheter et l'envoyer à son adresse.

A l'égard de la gendarmerie, je vous prierai de m'envoyer un mémoire très court et très clair des raisons qui vous ont engagé à quitter le service ; vous y ferez entrer la promesse que M. le duc de Choiseul vous a faite de vous donner la croix de Saint-I.ouis à votre rang; vous ajouterez que M. le chevalier de Ray s'était chargé de lui rappeler cette promesse, quand il serait temps, mais qu'ayant quitté la gendarmerie, vous vous

adressez à M. de Castries qui la commande et que vous espérez qu'il aura égard à vos raisons, etc.

Ce mémoire sera donné à M. de Castries par un de ses amis intimes, qui est fort des miens : c'est M. le comte de Schomberg, que vous avez sûrement connu à l'armée. Je vous répondrais du succès de votre affaire, s'il ne dépendait que de lui ; mais au moins je vous réponds qu'il fera valoir Vos raisons, non seulement auprès de M. de Castries, mais, s'il est nécessaire, vis-à'vis de M. le duc de Choiseul, avec qui il est fort lié. Vous savez que le petit de Contenson n'a point été de la promotion ; ce n'est en vérité pas faute de sollicitations auprès du ministre et de M. Rodier, sur lequel je comptais. J'ai mandé à M. de Contenson mon regret.

Je vous adresse cette lettre-ci à Cnamron ; je vous y crois, et j'espère que vous voudrez bien parler de mon attachement et de ma tendresse aux seigneurs du château. Bonjour, mon cher ami ; vous connaissez 2a sincérité de mon amitié et vous savez que personne au monde n'est plus sensible que je le suis à la vôtre.

La dernière opération de finance fait jeter les hauts cris à tout Paris. La nation est divisée en deux parties : l'une est à plaindre et l'autre est à craindre. M. Terray n'a touché qu'à la dernière ; il y a à cela du courage et de l'humanité. Je vous dis cela bien à l'oreille.

Voulez-vous bien faire souvenir M. le comte de Vichy de M. Thévenot, son homme d'affaires? Comment se porte toute la famigUa ?

Au mêfne.

Dimanche 8 avril 1770.

Lorsque je vous écrivais ces jours passés, monsieur, je ne croyais pas que j'eusse im besoin si pressant d'avoir la pro-

messe * que vous avez de M. le duc de Choiseul pour la croix de Saint- Louis. J'appris vendredi au soir qu'on en avait donné beaucoup dans la maison du Roi ; en conséquence je ne perdis pas un instant à prier M. le comte de Schomberg de parler à M. de Castries et de lui faire sentir qu'il était impossible d'attendre, pour agir en votre faveur, que le bon M. de Choiseul fût arrivé. Il me promit de faire valoir le mémoire que vous aviez envoyé et qui avait été donné à M. de Castries ; il me répondit de son zèle, de celui de son ami, mais cependant point du tout du succès de ce que je désirais, parce qu'il prétend que tous les officiers qui se sont retirés depuis la paix ont eu la même promesse que vous avez et qu'on préfère toujours d'accorder les grâces à ceux dont le service était actuellement en activité. Je me retranchai à lui dire que tous les gens qui demandaient la même justice, ou grâce s'il voulait, n'avaient pas pour solliciteurs auprès de M. le duc de Choiseul, M. de Castries et M. de Schomberg, et que c'était uniquement dans leiur bonne volonté que je mettais toute ma confiance. Il me quitta pour aller chez M. de Castries, que sans doute il ne trouva pas, car voilà les deux billets que je viens de recevoir. Je vous les envoie, non pas pour que vous preniez de l'espérance, mais pour que vous jugiez qu'il n'y a point de négligence de ma part. Il est incroyable combien il est difficile de réussir à rien ; il n'importe le peu d'importance de ce que l'on demande, il se trouve toujours le même nombre de concurrents. Je n'ai pas le temps d'ajouter un mot, soyez assuré que je mettrai autant de chaleur et d'activité à votre affaire que si le bonheur de votre vie en dépendait. Je sais pourtant bien que vous êtes trop sensé pour n'avoir pas apprécié cela à sa juste valeur; il faut convenir que, de quelque état que Ton soit, c'est une distinction qui n'est pas à dédaigner. Cela prouve qu'on n'a pas mené une vie absolument inutile ; c'est un devoir dont on s'est acquitté envers sa patrie. Bonsoir, mon cher ami ; ma santé est toujours misérable.

1 C'est-à-dire l'engagement écrit.

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