II. — Billet de M. de Castries à M. de Schomberg
Je ne sais point encore si la gendarmerie aura des croix ; je ferai de mon mieux. Je ne sais point davantage le cas où se trouve M. de Vichy eu égard à la gendarmerie, je m'en informerai ; mais ce que je sais très bien, c'est que j'ai grande envie de faire les choses qui peuvent être agréables à M. le Comte ainsi qu'à mademoiselle de Lespinasse, quoique j'aie très peu l'avantage de lui faire ma cour.
Ce dimanche.
Au même.
A Paris, ce 17 avril 1770.
Je suis dans mon lit avec la fièvre, monsieur ; c'est pour la seconde reprise ; il y a deux mois que je suis malade. J'ai reçu votre paquet. M. de Castries a lu les deux lettres de M. de Choiseul ; il a assuré que, si on donnait des croix à la gendarmerie, il rappellerait vos droits à M. le duc de Choiseul et les ferait valoir avec chaleur. Il pense que, si vous faisiez bien, vous devriez écrire promptement à M. Gayot pour le prier de remettre sous les yeux du ministre, quand il en sera temps.
la promesse qu'on vous a faite et qui doit être inscrite dans les bureaux. Comme je crains que votre lettre ne soit trop tardive, je m'en vais prendre la précaution dé faire donner «ne note à M. Gayot sur ces objets et de les* lui faire recommander. Gela ne doit pas vous empêcher de lui écrire. Il me semble aussi qu'il iwrait convenable d'écrire à M. le duc de Ghoiseul, en lui disant que, comme vous avez appris qu'il donnait des crcàx de S^t- Louis, vous espérez qu'il voudra bien ne pas vous oublier. Il serait aussi à propos d'écrire à M. le marquis de Castrie», pour le remercier de la bonne volonté qu'il marque pour vous, en lui témoignant quelque regret que votre mauvaise santé vous ait obligé de quitter le corps avant qu'il fût à la tête. Si vous aviez conservé quelque liaison avec M. le chevalier de Ray, il ne serait peut-être pas hors de propos de lui rappeler la lettre que M. de Ghoiseul lui a écrite. Et puis, monsieur, quand tout cela sera fait, il ne faut pas encore croire votre affaire faite, parce qu'il est très possible que la gendarmerie n'ait point de croix, et très possible encore que ceux qui sont absents aient tort et grand tort. J'en serais aussi fâchée que vous, mais, pour ne pas l'être, je fais de mon mieux et je n'omettrai rien-
Je vais m' occuper des commissions de madame la marquise de Vichy et de celles de madame votre mère; je prévois que tout cela fera une boîte trop forte pour être donnée au courrier ; Il y a des ordres plus sévères que jamais de ne pas abuser des postes. Gela vous sera rendu exactement par le carrosse, ce qui revient au même. Je vous prie de dire à madame votre mère que je n'ai pas l'honneur de lui répondre, parce que j'ai la fièvre. Je suis bien fâchée que sa santé soit aussi mauvaise ; indépendamment du tendre intérêt que je prends à elle, mon expérience me fait beaucoup compatir à cette espèce de malheur. Adieu, monsieiur : je me trouverai bien heureuse si j'ai pu vous prouver mon amitié et mon zèle pour faire ce qui peut vous être a|EF4able.
(Lettre adressée au marquis de Vichy, à Ghamron.)
f5i4 JULIE DE LESPINASSE
Au même.
A Paris, ce 21 avril 1770.
Vous n'aurez qu'un mot de moi aujourd'hui, monsieur, et ce sera pour vous remercier de m' avoir fait part de vos alarmes ; je les partage bien tendrement, et je pense bien comme vous qu'il est impossible actuellement d'avoir im moment de tranquillité sur la santé de madame votre mère. Je suis très fâchée, et pour elle et pour vous, que vous ne viviez plus ensemble ; le moindre éloignement est trop considérable dans certaines circonstances, et vous venez de l'éprouver, vous auriez pu la trouver morte. Je n'entends pas pourquoi on remet au mois de mai pour lui faire prendre les eaux de Balaruc ; on les prend dans tous les temps. Elle aurait besoin d'un régime, auquel je crains bien qu'elle ne veuille pas s'assujettir ; elle est d'une grosseur effrayante et mange trois fois plus qu'il ne faudrait. En grâce, monsieur, donnez-m'en des nouvelles et, si vous ne le pouvez pas, faites-m'en donner par M. Denis. Je l'en ai déjà prié, car je viens d'écrire à madame votre mère ; je joins à ma lettre la petite note qu'on a envoyée à M. Gayot 1 ; elle lui a été recommandée par un colonel qui a du crédit et qui mérite d'en avoir beaucoup.
Je vous ai écrit il y a peu de jours une longue lettre ; j'espère que vous l'avez reçue. J'ai toujours la fièvre, mais les accès diminuent. M. Gatti est en effet mon ami, je le vois tous les jomrs ; mais dans ce moment-ci il va partir avec madame la duchesse de Choiseul pour Chanteloup ; il y sera six semaines ou deux mois ; si vous voulez m' envoyer votre mémoire à son retour, il répondra à toutes vos questions. Ce que je puis vous dire d'avance, c'est que la meilleure préparation à l'inoculation est la bonne santé, et si monsieur votre fils se porte bien, il pourrait être inoculé demain, pourvu qu'il ne fût pas dans
1 Le mémoire dont il s'agit a toujours rapport à la demande de la croix de Saint- Louis formulée par le marquis de Vichy.
l'âge des dents. Adieu, monsieur, vous connaissez ma tendre amitié.
(Lettre adressée à M. le marquis de Vichy, à Montceaux.)
Ce vendredi 4 mai (1770).
Je suis toujours malade, monsieur ; mais, à défaut de secrétaire, je vous préviens que lundi prochain il partira une caisse à votre adresse par le carrosse du Bourbonnais. L'adresse a été mise avec la plus grande exactitude ; j'espère que cela préviendra toute méprise. Vous trouverez les mémoires attachés l'un à la garniture et l'autre aux agréments ; l'un est de cent quatorze livres, l'autre de dix-huit livres quatre sols. Je souhaite que madame la marquise de Vichy soit contente de ses garnitures de robes ; elles m'ont paru jolies, mais il faut que la personne qui les posera sur les robes soit avertie qu'il faut couper tout le {mot illisible) qui est dessous des bouillons d'argent ; en un mot, il faut ne laisser de {mot illisible) que ce qui ne pourra pas absolument se couper sans nuire à la garniture. Par exemple, il ne faut pas couper ce qui tient le milieu de la garniture blanche et argent ; mais tous les bords de la garniture doivent poser sur la robe, et pour cela il faut couper le {moi UlisibU). Je ne sais sur quoi madame de Vichy veut mettre ces garnitiures ; la blanche devrait être sur un taffetas couleur de rose, et il faudrait le demander de tafEetas d'Italie ; les autres sont mous et fanés dans ce moment. La garniture couleur de rose serait à merveille sur une robe de taffetas blanc uni, ou sur un taffetas uni vert d'eau ; voilà comme on les mettrait ici ; je ne sais si ce sera du goût de madame de Vichy. Il faut qu'elle sache que les toques ne tiennent point à demeuse sur les bonnets.
Il n'y a encore rien de décidé sur les croix de Saint-Louis.
5i6 JULIE DE LESPINASSE
M. le marquis de Castries est à la gendarmerie ; il m*a bien promis en partant de ne pas oublier notre affaire, et je compte absolument sur sa parole. Je vous remercie de m'avoir donné des nouvelles de madame votre mère ; vous serez bien aimable de continuer à avoir cette attention pour moi ; je la mérité par mes tendres sentiments pour madame votre mère et pai* mon amitié pour vous. Et moi aussi je prends des eaux, c'est celles de Sedlitz ; elles sont fort purgatives. J'ai la fièvre depuis la seconde semaine du caresme, je suis d'une maigreur et d'une faiblesse extrêmes ; il y a un siècle que je n'ai fait un aussi grand tour de force que celui que je viens de faire pouf vous ! Adieu, mon cher ami, portez- vous bien et songez que, sans ce bonheur, tous les autres sont inutiles.
(Lettre adressée à M. le marquis de Vichy, au château de Chamron, par Roanne.)
A la marquise A bel de Vichy i.
A Paris, ce 5 juin 1770.
Je suis trop heureuse, madame, que la commission dont M. de Vichy m'avait chargée pour vous m'ait procuré une marque de l'honneur de votre souvenir. Je serais bien flattée si je pouvais cultiver vos bontés et votre amitié ; je voudrais au moins pouvoir en entretenir l'espérance. J'espère un peu à l'éducation de messieurs vos fils et au temps où vraisemblablement cette éducation vous amènera à Paris.
1 Cette lettre est la première que mademoiselle de Lespinasse écrivait à madame la marquise de Vichy, et, pour la sceller, elle se servit d'un cachet aux armes des d'Albon. M. le maquis de Vichy mit comme observation sur cette lettre ces mots : Cachet à remarquer. C'est en effet un des rares exemples oîi l'on voit mademoiselle de Lespinasse se servir d'im cachet aux armes des d'Albon dans sa correspondance avec la famille de Vichy.
Je suis bien tentée, madame, de me plaindre à vous de la paresse de M. de Vichy ; il est à Chamron avec madame sa mère, et il y a si longtemps qu'il ne m'a pas donné de ses nouvelles, ni de celles de sa mère, dont il sait bien que je suis très inquiète ! Cependant, comme vous ne me parlez point de sa santé, j'espère qu'elle n'est pas pire ; il est bien difficile, depuis le dernier accident.de madame la comtesse de Vichy, de conserver de la tranquillité.
J'espère, madame, que je n'ai pas besoin de vous répéter que je me trouverais très heureuse si je pouvais vous être utile dans ce pays-ci. Je vous prie de disposer entièrement de moi, et d'être bien persuadée du désir que j'aurais de vous plaire, et de vous convaincre des sentiments de respect et d'attachement avec lesquels j'ai l'honneur d'être, madame, votre très humble et très obéissante servante.
P.-S. — Voulez-vous bien, madame, dire à M. de Vichy que n'oublie point l'affaire qui l'intéresse, qu'il n'y aura point de croix de Saint-Louis données dans la gendarmerie sans qu'il obtienne celle qu'il demande ; M. de Castries m'en a fait encore réitérer ces jours passés la promesse.
(Lettre adressée à madame la marquise de Vichy, au château de Montceaux.) .
Au marquis Abel de Vichy,
^K J'ai demande à >L de Toulouse sa maison à Montpellier, ^fllionsie\if ; il n'en a point à lui, il en loue une pendant les États qui, comme vous savez, durent six semaines. Il donne pour ce temps-là dix-huit cents francs ; si madame de Vichy ne voulait aller à Montpellier que le 12 ou 13 janvier, M. de Toulouse lui ferait avoir sa maison et à bon marché ; mais si, comme je le
5i8 JULIE DE LESPINASSE
crois, elle veut y aller dans le mois d'octobre ou de novembre pour y passer six mois, elle louera fort cher sa maison, parce que les propriétaires des maisons profitent de la circonstance des États pour doubler et quadrupler le prix de leurs maisons. Il faut donc que madame de Vichy s'attende à louer sa maison d'abord le prix qu'elle le serait pendant les États ; le surplus ne sera presque rien, parce que les trois quarts de ces maisons restent vides pendant toute l'année. M. de Toulouse offre à madame de Vichy d'écrire à Montpellier pour lui faire avoir une des maisons les plus commodes ; il lui en mandera le prix et elle ne se décidera qu'après avoir jugé, par les détails qu'on lui enverra, si cela lui convient. Ces maisons sont assez bien meublées. Voilà une réponse bien prolixe, mais, en fait de commissions, il me semble qu'il vaut mieux dire trop que d'omettre quelque chose.
Vous m'avez réellement affligée en ne me donnant pas avec exactitude des nouvelles de madame votre mère ; vous savez que je l'aime de tout mon cœur et que son état peut alarmer; d'après cela, voyez si vous m'avez traitée avec amitié. Je lui ai mandé tout ce que j'espérais pour la croix de Saint-Louis ; vous ne serez pas oublié, et j'ose vous assurer que vous-même n'auriez pas veillé de plus près à vos intérêts que je ne l'ai fait.
Je suis ravie que madame la marquise de Vichy ait été contente de ses ajustements ; il y a deux petits mémoires, l'un de cent quatorze livres, et l'autre, pour les agréments, de dixhuit livres, mais je n'en suis pas pressée. J'ai été obligée de quitter ce matin cette lettre, et dans l'intervalle j'ai eu un accès de fièvre assez violent ; je i'ai encore très fort. Adieu, monsieur.
(Lettre adressée à M. le marquis de Vichy, au château de Montceaux.)
Au même.
Mardi, 3 juillet 1770.
M. le comte de Schomberg m'apprend dans l'instant, mon-
sieur, que vous avez la croix de Saint- Louis. M. de Castries vient de le lui dire, et j'espère que la journée ne se passera pas sans que je puisse vous en envoyer des preuves. Je vais relire l'instruction que vous me donnez à ce sujet, et je m'y conformerai, mais j'étais pressée de vous faire mon compliment. J'espère que je serai la première ; ce qu'il y a au moins de certain, c'est que personne ne prend un plus vif intérêt à tout ce qui vous touche.
Adieu, monsieur, dites-moi donc de vos nouvelles et de celles de madame votre mère ; les miennes sont un peu moins mauvaises : il y a quinze jours que je n'ai eu la ûèvre et c'est beaucoup.
Au même.
Mardi au soir.
Pour moi, j'apprends que la lettre d'avis est partie. Il faudra écrire à M. le duc de Choiseul pour le remercier et pour le prier d'envoyer l'ordonnance à M. le comte de Vichy pour vous recevoir.
Bonsoir, monsieur.
(Lettre adressée à M. le marquis de Vichy à Montceaux.)
Au même.
Ce 13 juillet 1770.
Nos lettres se sont croisées, monsieur, et le jour même que je vous en écrivis, M. de Castries me fit dire qu'il n'avait pas perdu im instant à vous instruire lui-môme. Au moment où j'ai reçu votre lettre, j'ai prié et fait écrire devant moi un officier général, qui a beaucoup de considération, à M. Chariot, chef du bureau des grâces ; il lui a mandé de ne pas perdre un instant à vous envoyer l'expédition, pour que vous puissiez être reçu
chez vous par monsieur votre père. J'ai lu la lettre, et je vous assure qu'elle est pressante ; mais, comme M. le duc de Ghoiseul est allé passer huit jours à Chanteloup avec madame sa femme, il pourrait se faire que cette absence mît du retard dans votre affaire, parce qu'il faut qu'il signe lui-même l'ordonnance. On ne se sert jamais qu'en sa présence de sa griffe. Je vous plî-é viens de ce petit contretemps pour que vous ne vous impatientiez pas trop à attendre. Je ne reçois point vos reraercienierits, je ne les mérite point, et je ne fais pour vous que la seule chose de quoi on ne doive point remercier, c'est de vous aimer de tout mon cœur. Vous vous acquittez de reste, si en effet, comme j'aime à m'en flatter, vous avez un peu d'amitié pour moi.
Je suis ravie que la santé de madame votre mère soit un peu moins mauvaise ; mais, au nom de Dieu, déterminez-la à ne pas passer l'hiver à Chamron ; ce séjour-là lui est mortel l'hiver. Jj jouis d'avance de l'espérance que vous me donnez de vous voir au mois de septembre ; je voudrais bien que vous fissiez un séjour im peu long ici.
Adieu, mon cher ami, faites, je vous prie, tous mes remerciements à madame votre mère et à madame votre femme de l'honnemr de leur souvenir, et rappelez-moi, je vous prie, à celui de M. le comte de Vichy. Vous ne me dites rien de vos enfants ; j'en conclus qu'ils se portent bien; et vous, comment vous portez- vous ? Pour moi je suis mieux depuis quelques jours.
(Lettre adressée à M. le marquis de Vichy, à Montceaux.)
Au même.
A Paris, ce 5 août 1770.
Nos lettres ne se sont point croisées cette fois-ci, monsieur ; je dois réponse à deux. Depuis plusieurs jours, je n'ai pas pu disposer d'un moment, et je suis même obligée, pour ne pas différer plus longtemps, de me servir d'un secrétaire. J'espère que vous avez reçu actuellement l'ordonnance pour votre croix ;
je m'en vais faire récrire à M. Chariot, ou charger un de mes amis qui va à Compiègne de lui parler. Je conçois votre impatience, et je voudrais bien la servir. Vous avez bien fait de ne rien négliger poiu: cette affaire, car un de mes amis, homme de qualité et de mérite, qui a servi vingt-cinq ans dans le régiment du Roi, et qui était parti pour le Languedoc avec la promessiC de la croix dans sa poche, a été oublié. On lui a mandé que ce n'était pas des billets au porteur que ces promesses.
Je suis bien affligée d'apprendre que madame votre mère est toujours souffrante. Je n'entends pas comment elle peut hésiter pour passer son hiver ailleurs qu'à Chamron ; il paraît que les hivers qu'elle y passe sont si malheureux pour elle qu'elle devrait en être dégoûtée. Personne n'a autant besoin que madame votre mère de dissipation et n'en est plus susceptible. J'espère que vous viendrez à bout de la déterminer à aller en chercher cet hiver.
Je me fais un vrai plaisir de vous voir le mois prochain; j'applaudis beaucoup au soin que vous prenez d'un enfant de votre nom ; cela fera prospérer les vôtres ; c'est une manière bien louable de faire usage de ses richesses, mais fort peu de gens riches s'en avisent. Je ne suis point étonnée de ce que vous me mandez de la misère qui règne dans votre province ; elle me paraît générale. Si la récolte est mauvaise, la famine sera dans le royaume. Il me semble qu'il n'y a jamais eu tant de malhemrs et tant de raisons de s'affliger. Puisque vous avez le projet de faire inoculer messieurs vos fils, pourquoi ne les amenez- vous pas ? Ce n'est pas que je croie nécessaire de faire cent lieues pour être bien inoculé, car il faut le faire exprès pour ne pas réussir dans cette oi)ération ; mais vous seriez plus tranquille, et si madame votre femme ne pouvait ou ne voulait pas venir avec vous, en amenant une gouvernante sûre vous n'aiiriez rien à craindre. On est sujet à dire beaucoup de sottises et à être fort hors de propos quand on se parle de cent lieues ;- ainsi pardonnez-moi si je tombe en ce moment dans ce cas.
Vous ne me dites pas si la santé de madame d'Albon est meilleure, et si son fils continue à vouloir être prêtre, ou s'il tranchera la difficulté par momrir de la poitrine ? Ce serait
bien dommage, au moins quant à la figure, car je n'en ai jamais vu une plus agréable.
Je vous rends mille grâœs de l'intérêt que vous me marquez pour ma santé ; elle est toujours mauvaise, mais je suis pourtant quitte de la fièvre. Adieu, monsiem: ; vous connaissez la tendresse de mes sentiments, et leur durée sera celle de ma vie. Je vous supplie de me rappeler au souvenir de tout ce qui vous est cher : père, mère et femme.
(Lettre adressée à M. le marquis de Vichy à Montceaux.)
BILtETS ADRESSÉS PAR MADEMOISELLE DE LESPINASSE A M. LE MARQUIS DE VICHY PENDANT LE SÉJOUR DE CELUI-CI A PARIS.
(Septembre-octobre 1770.)
Au marquis et à la marquise de Vichy.
Je vous rends mille grâces, monsieur et madame. J'ai été prise tout à coup d'un violent mal de gorge ; j'ai espéré jusqu'à près de neuf heures que je pourrais sortir ; mais j'ai la fièvre et je ne saurais ni avaler, ni parler ; j'ai les pieds dans l'eau, j'ai été deux heures dans le bain, je voudrais éviter la saignée. Cet état de souffrance ne m'a pas empêchée de m' occuper de votre loge ; j'ai envoyé chez cette jeune femme qui m'a promis la sienne ; elle était sortie. On a écrit chez son suisse que j'attendais demain matin ce billet, et je vous réponds que je la persécuterai et que vous l'aurez ; envoyés demain à midi. Voilà deux billets pour dimanche et lundi ; vous en avez pour mardi. J'ai bien du regret au plaisir que je perds ce soir.
Aux mêmes.
Mercredi.
J'en suis véritablement désolée, mais cette jeune femme me mande qu'elle ne peut disposer de sa loge ; elle me l'a offerte pour dimanche, je l'ai acceptée, mais ce n'est pas là ce que nous voulions. Je joins ma quittance. Bonjour, à demain, je passerai une bonne journée.
Au marquis Ahel de Vichy.
Mardi.
Je n'ai pas encore de réponse peur la loge que j'ai demandée pour demain ; vous n'avez pas voulu celle d'aujourd'hui. Enfin je compte avoir le plaisir de passer la soirée avec vous ; vous voudrez bien m' envoyer chercher, mais après huit heures, car je ne rentrerai chez moi qu'à cette heure-là.
Bonjour, monsieur, à ce soir.
(M. le marquis de Vichy, rue de Richelieu.)
Au marquis Abel de Vichy.
Midi, samedi.
Voilà enfin ce billet ; il faudra demander la loge de M. le comte de Cossé ; je ne sais où elle est, mais cela ne sera pas difficile à savoir. J'ai toujours fort mal à la gorge, mais je suis sans fièvre et, si je ne l'ai pas ce soir, je compte aller à huit heures et demie chez madame d'Héricourt, qui est seule. Ainsi je serais désolée que M. et madame de Vichy se donnassent la peine de venir chez moi.
Je relus votre billet hier au soir, je ne comprenais pas ce que voulait dire partir comme un éclair, et puis j'ai vu que le
baron de Wimpfen, que j'avais chargé d'envoyer chez vous, a apparemment été lui-même.
Au marquis et à la marquise de Vichy.
Dimanche au soir.
Il y a bien longtemps que je ne vous ai vus, monsieur et madame, mais ce n'est ni ma faute, ni manque de bonté de votre part. Je vais demain passer la journée à Chaton, mais, si vous voulez de moi mardi à souper, je serai fort aise. S'il n'y a pas relâche au théâtre mardi, dites si vous voulez une loge. Voilà les mitaines de madame votre mère et voilà le mémoire de vos dettes. Bonjour, monsieur.
(M. le marquis de Vichy, hôtel de Mars, rue de Richelieu.)
Au marquis Abel de Vichy.
Si vous n'aviez pas disposé de votre loge à la Comédie italienne, je vous la demande. On donne une pièce que j'aime beaucoup : le Tableau parlant. Si vous avez la bonté de me donner votre loge, je vous prie de m'envoyer le billet tout de suite.
Je n'irai pas à la Comédie française et je vous donnerai une loge pour jeudi et vendredi. Si je vais à la Con édie italienne, je me ferai ramener chez ^ ous ; si je n'y vais pas, et vous le savez mieux que moi, je vous prierai de me venir prendre chez moi en sortant de la Comédie française, car mon projet et mon plaisir est bien de passer la soirée avec vous et madame de Vichy.
Réponse, s'il vous plaît ; vous savez bien que vous n'aimez pas l'incertitude ; je suis de même, mon cher ami. Bonjour.
Au même.
Ce dimanche.
Je suis bien fâchée de l'incommodité de madame de Vichy. Je viens d'envoyer chez madame de Saint-Chamans pour savoir la demeure du meilleur chirurgien de Paris pour la saigner. I^ mien est fort bon pom: moi ; c'est celui de ma rue ; il s'appelle M. SotUoul et demeure rue de V Université, près de la rue de Beaune, à côté d'un pâtissier. Madame de Saint-Chamans ni ses gens ne savent pomt où dememre M, Codet, chirurgien, mais il est frère de celui qui est apothicaire, et là vous saurez son adresse, ou peut-être même votre hôte vous l'indiquera. M. Codet, apothicaire, demeure rue Saint-Honoré, et il est connu de tout le monde, ainsi que son frère le chirurgien. On lui donne six livres, et au mien trois livres, ainsi qu'à tous les chirurgiens du coin de la rue. Je ne lui écris pas parce que peut-être madame de Vichy préférera- t-elle Codet, qui a beaucoup de réputation.
Vous voudrez bien m'envoyer votre carrosse à huit heures et demie. Bonjour, monsieur. N'avez-vous pas reçu hier un billet de Comédie ?
Faites demander au suisse de l'hôtel de Choiseul la demeure de Codet, chirurgien. Je crois qu'il loge près de vous.
Au même.
Et moi aussi, vraiment, je suis bien fâchée de voir mon plaisir retardé. Si j'avais un carrosse, je serais auprès du lit de madame de Vichy au moment de son réveil, mais je la prie de recevoir les assiurances de mon regret et de mon bien tendre hommage. Pour vous, mon cher ami, je vous embrasse avec toute la tendresse de mon coeur.
Jeudi au soir.
Au mime.
J'allais vous envoyer proposer une petite loge à la Comédie française pour aujourd'hui ; si cela vous convient, vous l'aurez encore deux jours dans cette semaine. SI vous en voulez une à l'Opéra, je ferai en aorte d'en avoir.
Je vous ai espéré et attendu hier toute la matinée, mais je comprends à merveille que vous ne soyez pas maître de votre temps. Oui, mon cher ami, j'attendrai votre carrosse à une heure et demie, car, si vous faites bien, vous ne viendrez pas vous-même et vous emploierez ce tems k vous promener aux Tuileries ou au Palais- Royal avec madame de Vichy. Bonjour ; je serai charmée de passer quelques heures avec vous.
Dimanche matin.
Mardi.
Mademoiselle de Lcspinasse envoyé savoir des nouvelles de monsieur de Vichy ; la dernière fois qu'il est venu chez elle, il était incommodé ; elle craint qu'il ne soit malade, elle le prie de lui donner de ses nouvelles, ou de lui en venir dire, ce qui lui fera encore plus de plaisir.
(Billet adressé à M. le marquis de "V^chy, hôtel de Lévis, rue de Grammont.)
Au même.
Ce lundi 22 octobre 1770.
Vous êtes bien aimable, monsieur, de m' avoir donné des nouvelles de madame de Vichy ; je méritais cette marque d'amitié et d'attention, car j'étais désolée de la voir partir dans cette mauvaise disposition, et je craignais que la fatigue ne l'augmente beaucoup. Je voudrais la savoir arrivée à Mont-
ceaux, à se reposer des fatigues de Paris ; je ne dis pas des plaisirs, car elle doit en être dégoûtée, tant elle s'en est donné I Je meurs de peur que la vie active qu'elle a menée ne lui donne de l'éloignement pour Paris ; cela ne serait pas juste. Si vous n'étiez pas de bonne foi dans tout ce que vous faites, je vous soupçonnerais d'avoir eu le projet de ces mères qui veulent faire leurs filles religieuses ; pour avoir l'air de n'avoir rien à se reprocher, elles les mènent dans le monde, elles leur donnent de la dissipation, de la parure et des spectacles jusqu'au dégoût, et puis les pauvres créatiures entrent dans leur couvent, persuadées qu'elles connaissent bien le monde et qu'elles n'y étaient pas propres. Si cette espèce d'illusion pouvait durer, il n'y aurait pas grand mal, mais c'est qu'il n'y en a point de durable. Je prie donc madame de Vichy de ne point juger de la vie de Paris par celle qu'elle a menée ; s'il n'y avait que cette manière d'y vi\Te, j'avoue que, pomr moi, je trouverais moins austère de me faire carmélite, tant je me sens de répugnance pour la vie active.
J'ai eu aujourd'hui des nouvelles de madame de Vichy 1. J'en suis assez contente et je vois avec grand plaisir que M. de Vichy ne la quittera pas.
Vous êtes bien honnête et bien aimable de me parler de regret ; je ne vous dirai jamais bien tout celui que j'ai d'être privée du plaisir de vous voir et de cultiver les bontés de madame de Vichy. Je suis comblée d'avoir eu l'honneur de faire connaissance avec elle ; donnez-m'en des nouvelles, mon cher ami, et soyez bien sûr que personne ne vous aime plus tendrement que moi. Je suis bien sensible à l'honneur du souvenir de M. Rostin. Je vous demande de ne pas démeubler entièrement Chamesson. Gardez un petit appartement de concierge meublé ; vous savez bien que je vous ai proposé une concierge ; je ne vous réponds ni de son talent, ni de son activité, mais bien de son zèle ; elle sera toute dévouée à monsieur et à madame ; d'ailleurs c'est une bonne créature, qui ne troublera pas la paix de la basse-cour.
1 La comtesse Gaspard de Vichy.
Par charité, par pitié pour mon aveuglement, ayez la bonté de m'écrira moins fin. Je n'ai point de loupe, mon cher ami, mes yeux se refusent à ce secours ; venez au mien, vous serez bien bon et bien honnête.
(Lettre adressée à M. le marquis, de Vichy, chez M. Tévêque de Dijon.)
Au même.
Ce 24 novembre 1770. .
Vous voilà rendu à vos dieux pénates, monsieur ; vous êtes tranquille, vous êtes heureux, vous avez oublié les regrets que vous avez laissés à Paris, et je vous le pardonne si c'est eu embrassant vos jolis enfants. Je sens que je les aimerais à la folie. J'espère recevoir bientôt de vos nouvelles... Vous savez quel tendre intérêt je prends à tout ce qui vous touche, et combien je désire d'apprendre que madame de Vichy est arrivée en bonne santé. Le docteur Rostin vous a-t-il quitté ? Et a-t-il été bien gai tout le temps de votre voyage? C'est un homme d'esprit et de mérite, mais je trouve que sa société serre le cœur.
J'ai eu bien en détail des nouvelles de madame votre mère. M. d'Alembert l'a vue plusieurs fois à Montpellier; il ne l'a pas trouvée mal, et son médecin, qui est le meilleur de la ville, lui a assturé qu'avec des ménagements elle pouvait vivre longtemps ; mais elle ne veut pas se soumettre au régime qu'il lui a ordonné. Elle a dit à M. d'Alembert qu'elle mangerait toujours à sa faim. C'est comme si elle disait qu'elle se résoud à mourir bientôt, et son médecin ne le lui a pas caché. M. de Vichy était dans la meilleure santé. La mienne est toujovu^ bien misérable. Vous savez bien qu'il est décidé que nous n^aurons plus la guerre; c'est un grand bien que d'avoir échappé à un aussi terrible malheur; c'est à M. le duc de Choiseul que nous en avons l'obligation ; la nation devrait l'adorer.
Avez-vous vu M. le comte de Lévis ? Je vous prie en grâce de me rappeler à l'hoimeur de son souvenir ; je désire fort qu'il
se souvienne de la promesse qu'il m'a faite ; je serai charmée d'avoir l'honneur de le voir, nous parlerons de vous, mon cher ami. D'ailleurs, il a une franchise et une bonhomie que j'aime à la folie, et qui est trop rare dans ce pays-ci, où tout le monde a la même manière et est taillé siur le même modèle. Nous sommes tous singes, et nous n'avons pas autant de grâces qu'eux.
Adieu, monsieur, dites bien à madame de Vichy combien je serai sensiblement touchée si elle veut bien me conserver une petite part dans son amitié. Je mettrai mon bonheur et mon plaisir à la cultiver. Vous connaissez la tendresse et la sincérité de mes sentiments pour vous ; leur durée sera celle de ma vie.
Mon ami, je vous en prie à genoux, écrivez-moi un peu moins pieds de mouche ; vous achevez de m' aveugler, et cela est cruel. Demandez plutôt à madame de Vichy si c'est une fantaisie de ma part, et si en effet il ne faudrait pas avoir recours aux experts pour vous lire. Je suis vieille ; il faut me pardonner mes infirmités et mon rabâchage. Adieu, je vous embrasse tendrement.
(Lettre adressée à M. le marquis de Vichy au château de Montceauûc.)
Au marquis Abel de Vichy.
Ce II décembre 1770.
Vous m'allarmez beaucoup, monsieur, sur votre santé ; j'espère cependant que votre maladie n'a pas été une attaque d'apoplexie ; les maux de nerfs y peuvent ressembler. J'en ai eu bien des attaques, qui m'ont laissé plusieurs fois le bras gauche sans mouvement, et il en est même resté plus faible. Il est bien heiureux que vous ayez eu avec vous le docteur Rostin ; je ne doute pas que les douches qu'il vous a ordonnées ne vous guérissent radicalement ; vous avez bien fait d'épargner à madame de Vichy l'inquiétude de votre maladie ; le nom que vous lui donnez est si effrayant, que je la trouve heureuse
d'avoir été à portée de juger elle-même de votre état. Je suis persuadée qu'elle ne croit point du tout que ce soit une attaque ; pour moi, je désire bien que vous vous soyez un peu exagéré ce que vous avez éprouvé, qui certainement n'était en soi que trop alarmant. En grâce, mon cher ami, donnez-moi de vos nouvelles bien exactes et bien détaillées, vous savez que j'y prends un bien tendre et bien sincère intérêt. Vous me direz aussi de celle de madame de Vichy et vous lui parlerez quelquefois du désir que j'ai qu'elle me conserve ses bontés et combien j'aurais de plaishr à les cultiver. J'ai eu des nouvelles de madame votre mère ; elle est mieux, je viens de lui écrire, je lui parle de vous, mais je me suis bien gardée de lui prononcer ce vilain mot, qui l'aurait fait mourir de peur et pour elle et pour vous. Vous avez grande raison de tenir à la vie ; vous êtes fort heureux, et fort aimé, cela doit remplir votre âme d'une manière bien douce, et dont vous jouirez bien longtemps, je vous assure ; votre régime et votre constitution en sont de sûrs garants.
Il y a trois ou quatre ans que le président Hénault était perdu pour ses amis ; son existence était cruelle à voir ; je ne sortais jamais de chez lui que le cœur navré ; sa mort n'a rien ajouté aux regrets que j'avais depuis plusieurs années. Madame du Deffand, qui y soupait souvent, regrettera peut-être cette ressource, mais je crois qu'elle n'a pas eu d'autres regrets. Il n'a nommé personne dans son testament, pas même madame de Jonsac, qui dit honnêtement qu'elle avait exigé de lui qu'il ne lui donnerait rien ; il a récompensé magnifiquement tous ses gens, et d'ailleurs son testament est selon les lois. C'est M. de Jonsac et madame d'Aubeterre qui sont ses héritiers.
Hé ! mon Dieu, non, la paix n'est pas faite ; je crois au contraire que la guerre est sûre ; elle n'est pourtant pas encore déclarée. Nous préparons notre marine, et nous faisons partir beaucoup de troupes poiu: l'Amérique. La misère, le malheur est partout ; je ne sais ce qu'il faudra devenir pendant la guerre. Vous êtes bien heureux, vous pouvez venir au secours des misérables que vous verrez souffrir.
Adieu, mon cher ami, portez-vous bien, dissipez-vous ; le plus grand mal possible est de trop s'occuper de ses maux, tant moraux que physiques. Je vous remercie de m' avoir oarlé
de vos enfants ; je sens que je les aimerais de tout mon cœur, d'abord parce qu'ils sont vos enfants, et puis parce qu'ils sont aimables et que je ne trouve rien dans le monde d'aussi intéressant que les enfants ; je vous aimais à la folie à cet âge, mon sentiment est le même, et il durera autant que ma vie.
Le Parlement a donné sa démission ; on croit qu'il sera exilé dans deux jours.
Au même.
Dimanche, 27 janvier 1771.
Vous vous portez bien, tant mieux, mon cher ami ; vous n'êtes plus frappé de l'accident que vous avez éprouvé, tant mieux encore ; mais, si ma lettre a pu inquiéter un instant madame de Vichy 1, c'est certainement bien tant pis ; loin de m'en punir, comme je l'aurais méritée, elle m'a écrit la lettre la plus aimable et la plus remplie de bonté. Je ne saurais vous dire l'attrait qu'elle m'a inspirée et combien cela mettrait de douceur dans ma vie si je pouvais me flatter d'être à portée, quelque jour, de cultiver son amitié et de la mériter. Pourquoi cela n'arriverait-il pas ? Vos enfants vous amèneront dans ce pays-ci, malgré votre horreur pour Paris. Je me suis occupée de vous chercher un gouverneur, et j'ai déjà deux nommes en vue, que M. d'Alembert connaît et dont il vous répondrait, si cet arrangement avait lieu ; mais voici les questions préliminaires : êtes-vous attaché à avoir un prêtre, de préiérence à un séculier? Assureriez- vous à cet homme une pension après l'éducation finie de vos enfants ? Et quels honoraires lui donneriez-vous pendant l'éducation ? Vous voyez bien qu'il tant savoir tout cela avant que d'aller plus avant ; d'ailleurs, il faut que vous me disiez dans quel temps vous le voudriez, parce qu'il y a tel homme qui ne voudrait pas attendre des années et qui peut être pressé par l'intérêt de sa fortune.
^ La marquise Abel de Vichy.
Répondez à toutes ces questions, dites- moi toutes vos volontés, et comptez sur mon zèle et sur mon tendre intérêt.
J'ai eu des nouvelles de madame votre mère ; elle est mieux, mais en tout son état m'inquiète, parce que je l'aime tendrement. Elle m*a donné deux commissions un peu difficiles : c'est de faire nommer M. de Lamare premier médecin du Roi, et de faire recevoir sa fille à Saint-Cyr. Convenez, mon cher ami, que, si j'avais ce crédit, je devrais être bien vaine ; mais malheureusement je n*ai aucun prétexte de l'être. Je voudrais que mes amis en eussent assez pour faire réussir tout ce que madame de Vichy peut désirer, mais vous connaissez ce pays-ci, et vous savez qu'à moins d'intriguer on ne réussit à rien.
Enfin la paix est décidée, le courrier qui en a apporté la nouvelle n'est arrivé que vendredi au soir ; c'est un grand bien que d'avoir échappé à un malheur aussi accablant ; il aurait fallu mourir de douleur et de misère.
Vous savez il y a longtemps que tout le Parlement a été exilé dans des lieux affreux ; il y a plusieurs de ces messieurs qui touchent vos terres ; je ne doute pas que, si vous pouvez leur être de ressource, vous ne veniez à leur secours. Vous avez su aussi que c'est le Conseil qui a remplacé le Parlement ; cela souffre de grandes difi&cultés. On assure que M. le duc d'Aiguillon sera déclaré demain ministre des Affaires étrangères et qu'il entrera ce soir dans le Conseil.
J'ai vu M. de Lévis, nous avons beaucoup parlé de vous. Je l'aimerais, n'eût-il que le mérite d'être votre ami, et il a de plus celui d'être parfaitement honnête et d'une simplicité qui me plaît beaucoup ; vous me feriez plaisir de lui dire, quand vous lui écrirez, que je vous ai remercié de m'avoir fait faire connaissance avec lui.
Je croyais le petit d'Albon déjà placé ; il est bien heureux qu'il soit guéri de la fantaisie de se faire prêtre. Savez-vous quel rapport M. d'Albon a avec M. de Castries ? C'est un excellent homme que M. de Castries, je le connais beaucoup ; nous avons des amis communs.
Je ne suis qu'une bête, j'ai oublié, et c'est à la lettre, oublié de vous parler, tandis que vous étiez ici, de quelque chose qui m'intéresse ; mais nous nous retrouverons, j'espère ; les choses
de discussion et de confiance sont insupportables à traiter par lettre. Adieu, mon ami, je crois fermement à votre amitié, d'abord parce que vous me le dites, et puis parce que mon tendre sentiment pour vous m'en rend digne. De vos nouvelles et de celles de tout ce qui vous est cher. J'ai encore été malade ces temps passés ; c'est im affreux malheur qu'ime mauvaise santé !
A la marquise Ahel de Vichy.
Lundi, 22 avril 1771.
Je n'ai point attendu, madame, que vous me parlassiez de l'affaire de M. Rostin pour faire agir auprès de M. le duc de la Vrillière ; je savais bien l'intérêt que vous et M. de Vichy preniez à M. Rostin ; d'aillevus je me trouverais bien heureuse de pouvoir l'obliger, pour lui personnellement, et il ne tiendra pas à moi qu'il n'obtienne ce qu'il demande et qui me paraît juste. La personne qui s'est chargée de cette affaire a tout crédit sur M. de la Vrillière, et j'espère par là réussir, bien plus que par la justice qu'il y aurait à accorder ce que demande M. Rostin. Je n'ai point encore de réponse, parce que dans ce moment-ci M. de la Vrillière est accablé de presque toutes les affaires du royaume; mais cependant on fera en sorte de lui faire trouver le temps de faire celle de M. Rostin ; elle est entre les mains de quelqu'un d'actif et dont je connais la bonne volonté.
Je vous rends mille grâces, madame, des nouvelles que vous voulez bien me donner de madame de Vichy 1 ; j'en ai reçu ces jours-ci par M. Denis ; les détails de son état ne sont pas consolants. Je ne sais si elle aura le coiurage de quitter le médecin en qui elle a mis toute sa confiance.
J'imagine que M. de Vichy 2 est enfin rendu chez lui avec vous ; quoiqu'il m'ait bien mal traité, puisqu'il y a près de six
1 La comtesse Gaspard de Vichy.
2Abel.
mois qu'il ne m'a écrit, je ne m'en intéresse pas moins à tout ce qui le touche, et je voudrais qu'il fût assez aimable et asse^ honnête pour répondre à mon tendre intérêt par les plus grands détails sur la disposition de son âme et de sa santé. Au moins, madame, je me flatte que vous ne me laisserez pas ignorer ce qui vous intéresse et que je saurai par vous si vous êtes contente de son état ; permettez-moi de l'embrasser tendrement, et agréez les assurances des sentiments bien tendres et bien respectueux que je vous ai voués pour ma vie.
Nos lettres se sont croisées ; je- prenais la liberté dans la dernière de vous prier de faire dire à l'homme d'affaires de M. de Vichy de me payer les trois cents livres que M. d'Albon me doit tous les ans ; je vous demande pardon, madame, de mon importunité.
(Lettre adressée à madame la marquise de Vichy à Montceaux.)
Au marquis Abel de Vichy.
A Paris, ce 9 mai 1771.
Je croyais, monsieur, que vous m'aviez bien oubliée, et j'en aurais beaucoup souffert, si je n'avais pas eu de vos nouvelles par madame de Vichy, qui a eu la bonté de se prêter aux besoins de mon amitié. J'apprends avec le plus grand plaisir que votre voyage vous a réussi, que votre santé et votre âme sont en bon état. Conservez bien cette bonne disposition, et je crois que vous le pouvez, en ne vous excédant point de fatigue, et efl mêlant Un peu de dissipation à l'occupation de vos affaires. ACcoutiimés-vous de bonne heure à vous croire riche, et à vous en procurer les commodités. Croyez qu'à beaucoup d'égards l'oeil du maître suffit, et qu'il y a beaucoup de détails qu'il faut savoir laisser aux gens dont ce travail fait la fortune. Je n'ai point demandé les cent écus ; je vous ai prié simplement de mander à M. Lambert de me faire payer les quartiers quand ils sont échus, c'est-à-dire cinquante écus le i" avril, et cinquante
écus le I" octobre ; en conséquence, j'ai envoyé à M. Lambert la quittance dont vous m'aviez donné le modèle, pour vous, pour M. d'Albon et pour M. Lambert, et il m'a envoyé les cent cinquante livres qui étaient échues le i®"^ avril. Ainsi me voilà au courant, et je vous rends mille grâces de l'avance que vous vouliez bien me faire. Cette quittance répond à toutes vos vues, et c'est ainsi qu'elle était faite dans le temps que M. Thévenot, homme d'affaires de M. le comte de Vichy, me payait pour M. d'Albon. A l'avenir, je profiterai de vos bontés, et je continuerai à m' adresser à M. Lambert pour être payée.
Il faut vous dire aussi qu'il m'a remis six livres pour une commission de madame votre mère ; il y a longtemps que je n'en ai eu des nouvelles directes, et je suis bien affligée et bien inquiète de son état. Il me paraît qu'elle est dans l'impossibilité de revenir chez elle, et je crois que cela contrariera beaucoup M. le comte de Vichy. Je ne suis pas étonnée que vous ayez trouvé vos enfants grandis ; ne songez- vous pas à les faire inoculer ? Au moins prévenez les malheurs autant qu'il sera en vous. Si vous pouviez en faire autant pour vous, cela serait bien sage.
La misère est donc dans votre pays comme partout ; au moins vous avez le bonhemr de pouvoir un peu la soulager. On est fort peu occupé ici du mariage de M. le comte de Provence ; il n'y aura presque point de fêtes ; chacun songe à ses malheurs. Vous aurez lu dans les papiers publics les protestations des princes. Le Châtelet a quitté ses fonctions, voilà où nous en sommes.
J'espère réussir dans l'affaire de M. Rostin. M. de Gastine en a rendu un compte favorable à M. le duc de la Vrillière, et on espère en conséquence un arrêt de conflit, tel qu'il le désire. Je suis charmée d'avoir réussi, et pour lui, et pour l'intérêt que vous y prenez.
Adieu, monsieur, parlez de mon attachemept à madame de Vichy, et donnez-moi de temps en temps de vos nouvelles et de celles de madame votre mère ; vous savez le tendre intérêt que j'y prends.
(Lettre adressée par M. le marquis de Vichy, au château de Montceaux, à Charoîles, en Bourgogne.)
Au même.
Ce 23 septembre 1771.
Vous êtes trop aimable de me parler avec autant d'intérêt de ma santé et de mon bonheur ; mais, mon ami, vous prenez mon état pour une disposition du moment, et vous m'exhortez à ne pas me livrer à la tristesse, parce que vous en avez seifti l'inconvénient. Mais il y a cette différence de vous à moi, c'est qu'il ne vous manque que de vous bien porter poiur jouir de tous les bonheurs ; et moi, il ne me manquerait que de n'avoir point d'amis pour avoir tous les malheurs ensemble, souffrance, mauvaise santé, pauvreté, etc. Il faut couper court sur des détails aussi tristes et que vous auriez la bonté de sentir et de partager ; croyez qu'il y a peu de personnes qui eussent tiré un meilleur parti de la cruelle situation où j'ai été condamnée ; je me plains rarement, mais il y a des temps où je trouve la vie un peu pesante ; le voisinage de la vieillesse m'effraye, parce que les besoins augmentent et que M. l'abbé Terray m'a déjà retranché quatre cents livres de rente. Cela est pitoyable à citer, mais quand cela est pris sur le nécessaire étroit, cela se fait sentir.
Vous savez déjà que madame la baronne de la Garde, amie de monsieur le Contrôleur général, a été renvoyée à Sancy (?) pour quelques affaires d'argent qui ont fait scandale.
N'est-il pas bien tard pour prendre des douches? Mais sans doute que vous vous conduisez d'après les avis de M. Rostin. Je souhaite bien que vous en soyez soulagé ; il me paraît impossible qu'à votre âge vous ne retrouviez pas la santé, surtout n'ayant pas de chagrins. Vous me faites bien plaisir en me disant du bien de l'état de madame votre mère, mais cependant il est bien difficile d'y prendre une certaine confiance ; pour madame votre femme, c'est différent, elle est jeune et ce n'était qu'un accident, qui ne se répétera pas avec toutes les précautions qu'on a prises.
N'est-ce pas bientôt le temps du retour de M. le comte de Lévis ? Au moins avez-vous bien profité du voisinage ? Où
comptez- vous passer votre hiver ? Je serais fâchée pour vous et pour madame de Vichy que ce fût à la campagne, les soirées sont bien longues. D'ailleurs croyez qu'il faut mettre im peu de variété dans sa vie ; cela est salutaire pour la santé ; vous devriez aller tous les deux à Montpellier ou en Provence ; le beau ciimat vous ferait du bien, vous vous amuseriez ; vous êtes trop jeune et trop vif pour vous borner à la seule occupation des affaires ; vous serez vieux et dégoûté de tout avant que d'avoir joui de rien. Oh ! mon Dieu, qu'il y a peu de gens qui prennent les moyens d'être heureux ! Je voudrais, mon cher ami, que vous les connussiez tous et que la vie fût pour vous un bonheur continuel ; pour moi, vous êtes assuré de m'en faire éprouver un très sensible lorsque vous me flattez de votre amitié. Donnez-moi de vos nouvelles de Bourbon. Adieu.
(Lettre adressée à M. le marquis de Vichy, au château de Montceaux.)
Ce 26 novembre 1771.
Il y a cinq jours que la soie que madame votre mère désirait est partie par le courrier de Montpellier ; vous me manderez si elle l'aura reçue exactement, car il y a bien longtemps que je n'ai eu de ses nouvelles directement. J'en ai été cependant très bien informée par M. l'archevêque de Toulouse, qui a passé six semaines à Montpellier; mais, comme dans peu de temps je n'aurai plus cette ressource, je compte faire des reproches à M. Denis, qui m'avait promis de me mieux traiter. Je savais l'accident du retour de Balaruc (?), cela est affreux ; mais ce que je ne comprends pas, c'est comment madame de Vichy, dans l'état où elle est, n'a qu'une seule femme de chambre, car à présent que Bessenai est hors d'état de la servir, à qui a-t-elle recours ? A quelques créatures qui ne sont pas au fait
de son service et qui la font souffrir par leurs gaucheries ; ce malaise journalier ajoute beaucoup de peine aux maux réels dont elle n'est déjà que trop accablée ; son existence me paraît une douleur continuelle.
Je suis bien aise de ce que vous me dites de votre santé et de celle de madame de Vichy; elle aura bien besoin de se ménager c«t hiver ; \m rhiune serait une maladie après l'accident qu'elle a eu. Je viens d'apprendre par un homme de mes amis, qui est ici et dont toute la famille est dans sa terre auprès de Beaucaire, que ses deux enfants viennent d'y être inoculés, et qu'ils s'en portent à merveille ; ils n'ont pas été un instant dans leur lit. Il y a dans ce pays-là un fort bon inoculateur, et si j'avais été à votre place, j'aurais été avec toute ma famille passer l'hiver à Montpellier. Ce climat aurait fait du bien à la poitrine de madame de Vichy, à vous aussi ; et vos enfants et vous avuiez été inoculés. Sans inquiétude ni pour vous ni pour eux, croyez-moi qu'il n'y avait de parti sage que celui de vous délivrer de cette crainte et de ce danger, qui n'est plus rien par l'inoculation. On dit qu'il ne faut point donner de conseil siu: cela, et moi je dis tout au contraire que c'est sur cela même qu'il faut insister avec les gens qu'on aime, parce que cela est important à leur bonhem: et peut-être à leur vie. Voilà, mon cher ami, ce qui me détermine à vous prier et à vous presser de prendre ime précaution qui vous mettra à l'abri de la plus cruelle de toutes les maladies. J'en parle avec connaissance ; je ne suis pas encore consolée d'avoir cru jadis faussement que j'avais eu la petite vérole. Mon Dieu, que je me serais évité de maux et de malheurs ! Pensez bien à ce que je vous dis là, et allez après cela consulter M. Rostin, qui vous dira partez, ou plus tôt restez, et qui vous inoculera aussi bien que le plus habile inoculateur. Adieu, je suis bien bavarde sur le même sujet, mais c'est qu'il m'importe infiniment, puisqu'il vous intéresse d'une façon si intime.
Le petit d' Albon est-il dans le service ? Et la santé de madame sa mère est-elle rétablie ? A-t-elle hérité de M. de Chevrigny ? Le connaissiez- vous ? N'était-il pas assez aimable ? On dit qu'il a été lort regretté de toute sa famille. Il me semble que vous ne voyez guère ou point vos parents d' Albon ; cela viendrait-il
de ce que vous ne vous en souciez guère ? Cela serait bien naturel.
(Lettre adressée à M. le marquis de Vichy, à Montceaux.)
Quittance de mademoiselle de Lespinasse.
Je reconnais avoir reçu de M. le marquis d'Albon des deniers de M. le marquis de Vichy par les mains de M. Lambert la somme de cent cinquante livres pour les six mois de pension que M. le marquis d'Albon me doit, et qui sont échus le premier octobre mil sept cent soixante-douze, laquelle présente quittance ne servira que d'une seule et même, quittance avec une pareille que j'ai signée ce trois octobre rail sept cent soixantedouze à Paris.
Au même.
Ce vendredi 20 d'août 1773.
Je vous avais prié de faire mon compliment à monsieur votre père ; je vous disais pourquoi je ne le lui faisais pas moimême ; est-ce que vous m'avez oublié auprès de lui ? Car vous ne me répondez pas un mot sur cet article ; cependant vous ne doutez pas que je n'y misse de l'intérêt. Je crois sans peine à vos regrets et à votre douleur, mais l'état affreux où depuis longtemps était madame de Vichy ^ doit un peu calmer l'amertume de votre chagrin ; d'ailleurs la nécessité où vous êtes de vous occuper de vos affaires fera diversion à la tristesse de vos pensées. Je suis charmée que vous soyez content de votre santé, et que vous le soyez aussi de celle de madame de Vichy 3,
1 La comtesse Gaspard de Vichy, qui venait de mourir.
2 La marquise Abel de Vichy.
à qui je vous supplie de dire mille choses tendres et respectueuses de ma part.
Vous me dites que monsieur votre père n'a pas encore formé de projet ; est-ce qu'il en aurait d'autres que celui de vivre avec vous? Il serait bien fâcheux pour lui de se priver d'une consolation aussi douce que celle de vivre avec des enfants qui le chérissent. Est-ce vous ou lui qui jouissez du bien de madame votre mère ? Cela dépend souvent du contrat de mariage. A-t-elle laissé quelque chose à Le Fèvre ? J'y prendrai toute ma vie intérêt ; c'est la plus ancienne connaissauce que j'aie dans le monde ; d'ailleiurs, c'est im si honnête homme ! Vous l'aimez aussi.
Ma santé est si mauvaise, et dans ce moment-ci je souffre tant de la poitrine, que je suis obligée de finir, en vous répétant, ce que vous savez bien, que personne ne vous aime avec plus de tendresse et de sincérité. Vos enfants ont-ils été à Saint- André avec madame de Vichy? Madame votre mère a-t-elle fait un présent par son testament à M. Rostin ? Il aurait bien mérité cette marque de son amitié.
(Lettre adressée à M. le marquis de Vichy à Montceaux.)
Ce lo janvier 1774.
Dans quelque temps que m'arrivent les marques de votre amitié, monsieur, elles me seront toujours chères et sensibles. Je croyais que vous m'aviez absolument oubliée, et par discrétion, par égards pour vous, je ne vous en faisais aucun reproche ; en général je crois qu'il ne faut point courir après les gens qui s'éloignent. J'étais si sûre de n'avoir point mérité cette négligence et cet oubli de votre part, que je cherchais à me l'expliquer par un conte qui vous rendait moins coupable. Je me disais que telle était ma destinée, que j'aiurais toute m.a vie à me plaindre de tout ce qui porte le nom d'Albon, ou qui y appar-
tient ; je subissais donc mon sort, en m' affligeant cependant de ce que vous m'aviez enlevé le plaisir de continuer à vous prouver le tendre intérêt que j'ai eu toute ma vie pour vous et pour tout ce qui Vous touche, et qui m'a fait apprendre avec une sensible joie que madame de Vichy était contente de sa santé ; elle m'a paru si honnête, si remplie de douceiir et de bonté, qu'elle m'a inspiré pour jamais le plus tendre intérêt ; j'en prendrai toujours un bien vif à vous, monsieur ; ainsi je vous demande de me faire part des projets que vous formez et dont vous ne m'instruisez pas.
Qjnservez-moi un peu d'amitié, et soyez bien persuadé que j'y réponds par les sentiments les plus tendres et les plus sincères.
(Lettre adressée à M. le marquis de Vichy, à Montceaux.)
Au même.
Ce 20 mars 1774.
Et moi aussi, monsieur, j'ai été malade ; je viens d'avoir la fièvre, et c'est presque pour moi un mal habituel ; cela me met dans im état d'abattement qui ne me permet pas d'écrire, ni de m' occuper de rien dans le monde. Je suis bien affligée que vous soyez aussi dans le cas de vous plaindre de votre santé. On ne jouit de rien quand on souffre ; il n'y a plus de situation heureuse ; mais cependant vous êtes assez jeune pour pouvoir espérer de vous rétablir tout à fait ; je le désire vivement. Ce que vous me dites du meilleur état de madame de Vichy me fait un plaisir sensible ; il est impossible, quand on la connaît, de n'être pas animé pour elle du plus sincère intérêt. Vos projets sur l'éducation de vos enfants me paraissent fort raisonnables ; mais je n'aurais pas cru que votre mauvaise santé et la régie de vos livres vou^ laissent assez de temps pour vaquer avec suite aux détails qu'entraîne l'instruction de deux entants. Mais, cet obstacle levé, je conçois qu'ils seront très bien auprès de vous et de madame leur mère. Cependant ils seront privés de maîtres qui ne laissent pas que de former
et le corps et l'esprit ; mais, dès que votre projet est de les amener à Paris à douze ans, cela réparera le temps perdu ; et ce que je trouve d'infiniment raisonnable, c'est de venir vous établir ici les trois ou quatre ans nécessaires pour achever leur éducation et leur faire faire leur académie. C'est le moyen de prévenir tous les abus et de vous délivrer de l'inquiétude que vous causerait un aussi grand éloignement.
Vous ne me dites rien de monsieur votre père, cela prouve que sa santé est bonne.
Je vous avais fait des questions auxquelles vous n'avez pas répondu. Si c'est par oubli, cela me paraît bien simple ; si c'était à dessein, je vous avoue que votre prudence et votre réserve me paraîtraient outre mesure. Mais soyez persuadé que, quel qu'en soit le motif, je ne m'en plains pas ; je suis loin de vouloir forcer ni même exciter la confiance ; je ne suis point curieuse, et je sais modérer mon intérêt. Ainsi croyez que je jouirai toujours avec plaisir des marques de votre amitié et que je ne me plaindrai jamais de ce que vous me laisserez à désirer à cet égard. Les gens qui, comme moi, ont beaucoup souffert, qui ont connu le monde, qui en sont dégoûtés et désabusés, sont tous faciles dans le conmierce ; ils désirent peu et ne se plaignent de rien.
Adieu, monsieur ; je vous souhaite une meilleure santé ; donnez-m'en quelquefois des nouvelles, ce sera répondre au tendre intérêt que j'ai toujours pris à ce qui vous a touché.
(Lettre adressée à M. le marquis de Vichy, à Montceaux.)
Note relative au marquis Ahel de Viçhy ^,
Abel-Claude-Marie, marquis de Vichy, demanda, en 17S5, à partir comme volontaire dans l'expédition placée sous la direction de La Pérouse.
Pour ce faire, il adressa la demande suivante à M. le maréchal de Castries.
Monseigneur,
Livré depuis vingt-deux ans à Tétude de l'histoire naturelle, principalement de la chimie applicable à la minéralogie, je me suis convaincu qu'on ne pouvait point remplir son objet, si l'on ne joignait la pratique à la théorie et si l'on ne jugeait pas soi-même de l'aspect de la nature sous différents climats.
Le Roi, toujours occupé du bien et du progrès des sciences, vient d'ordonner à M. le chevalier de La Peyrouse un voyage qui, fait sous la direction d'im homme tel que lui, remplira en entier l'objet du monarque bienfaisant. Si j'osais espérer que monseignem: le maréchal de Castries voulût m' accorder une place de passager pour moi, mon domestique, mes hardes, des livres et quelques instruments d'observation, je tâcherais par mon étude, mon exactitude, mon travail et mon obéissance aux ordres de mon supérieiur, de prouver le désir que j'ai d'être utile à ma patrie. Obtenir la grâce que je demande est la seule récompense que je désire.