Julie
Par une belle matinée du mois de mai , deux hommes à cheval gravissaient un chemin pierreux qui montait en serpentant le long d'une colline. A la position respective des cavaliers, on pouvait juger que l'un était le maître et l'autre le valet; à leur tournure , tous deux étaient ou avaient été militaires. Le premier, monté sur un très-beau cheval arabe, pouvait avoir trente ans. Il était blond, mais l'épaisse moustache et la royale qu'il portait avaient une couleur fauve qui donnait une expression presque farouche à sa physionomie ; des yeux d'un bleu gris, un nez aquilin, ajoutaient à cette expression , qui n'était tempérée que par la grâce particulière de la bouche. Le soleil de l'Afrique avait donné au visage du cavalier cette teinte ardente et brune qui est devenue presque familière aux yeux des Français , depuis quelques années. Cet homme portait une redingote boutonnée jusqu'au menton, avec ce soin qui dénote l'habitude de l'uniforme. Un simple petit bout de ruban rouge était noué à sa boutonnière. Son compagnon, ou plutôt le soldat qui lui servait de donlestique, avait, comme son maître, la
moustache et l'impériale. C'e'tait un petit homme noir, maigre , fluet , toujours en mouvement sur sa selle , démangé d'une terrible envie de parler, car il ne rencontrait pas une personne sans s'informer de la distance qu'il y avait à parcourir de l'endroit où il se trouvait jusqu'à la ferme de Lavordan. Quant à son maître, il paraissait préoccupé d'une pensée triste, et rendait à peine aux paysans le salut que ceux-ci ne manquaient jamais d'adresser à un homme monté sur un beau cheval et portant un ruban rouge.
Ils arrivèrent enfin à la partie la plus élevée de la colline qu'ils gravissaient. A cet endroit le chemin se trouvait resserré entre un rocher presque perpendiculaire qui le dominait à gauche, et un château à tourelles qui le bordait ù droite. Soit que le maître voulût contempler ce spectacle, soit qu'il voulût laisser reposer son cheval, il s'arrêta et jeta sur le paysage qui s'ouvrait devant lui un regard curieux et. presque menaçant. Puis un sourire amer glissa sur ses lèvres, et il allait continuer sa route, lorsqu'une voix joyeuse se fit tout à coup entendre au-dessus de sa tête. Elle partait du vieux château placé à sa droite. En effet, pendant que nos voyageurs gravissaient la montée, un jeune homme se promenait sur une espèce de terrasse qui joignait les deux principales tours de ce quadrangulaire. Il était en robe de chambre de brocart, portait une espèce de calotte grecque magnifiquement brodée, et fumait un cigare. Ce passage était la clef.de la vallée qu'ils venaient de parcourir et d'une seconde vallée qui se déploya dans toute sa magnificence aux yeux des voyageurs. C'était aussi un homme de vingt-huit à trente ans, d'un charmant visage, d'une taille parfaite , d'une élégance affectée, mais qui allait à merveille à son air presque féminin : il était brun et d'une pâleur délicieuse. En allant et venant sur la terrasse, il avait aperçu de loin les deux cavaliers, mais il n'y avait pas d'abord fait grande attention, tant il paraissait lui même absorbé par une préoccupation inquiète. Cependant, la tournure des arrivants l'ayant probablement frappé , il était entré dans une des tours qui étaient à chaque bout de la terrasse... 11 y avait pris une
longue-vue et avait examiné les deux cavaliers. A l'étonîiement qui se peignit sur son visage, il était facile de comprendre qu'il les avait reconnus, mais qu'il ne s'expliquait pas le motif de leur arrivée. 11 reprit son cigare et sa promenade, et attendit que les deux cavaliers fussent arrivés à l'espèce de détroit dont nous avons parlé ; alors il s'accouda sur le mur de la terrasse e t se mit à crier de toutes les forces d'une voix douce et sonore :
— Eh! colonel?...
Le cavalier n'entendit pas.
— Eh ! mon hrave Thomas Rien ?...
Celui qu'on appelait ainsi leva la tête pour voir d'où partait celte voix.
— Par ici, mon lion du désert, reprit le jeune homme.
— Monsieur de Brias, je crois?... dit le colonel.
— Moi-même... Que diable venez-vous faire dans ce pays perdu, dans ce sauvage Morvan ?...
— Vous dites?...
— Tenez, reprit monsieur de Brias, sortez de ce coupegorge, tournez à droite, et à quarante pas vous trouverez la grille Louis XV qui a remplacé la herse de ce gothique manoir; on vous ouvrira sans qu'il soit nécessaire que vous sonniez du cor... Aly-Muley, car je reconnais votre fidèle spahi, mettra à l'écurie Mogador et Penny, car je reconnais aussi vos deux illustres coursiers, et si vous n'avez pas un engagement de plaisirs ou d'affaires, si vous ne venez pas chercher ici une maîtresse ou un héritage, nous mangerons ensemble un bout de hure de sanglier, arrosé d'un vieux madère que j'ai gagné à Gibraltar à un gentleman qui prétendait que les Français ne visaient pas juste, et à qui j'ai parié deux cents bouteilles de cet excellent vin, que je lui casserais le bras gauche à cinquante pas, ce que j'ai fait.
Le colonel écoutait le jeune homme en souriant amicalement.
— Vous dites adroite... une grille Louis XV... très-bien. Il lança rapidement son cheval et arriva en un instant à
la grille ; il sauta à terre pendant que Aly-Muley lui disait avec un accent gascon très-prononcé :
— Déjeunons-nous ici?
— Oui , lui dit le colonel, mais on ne s'y grise pas.
— On ne se grisera pas, répondit Aly.
Un moment après, le colonel Thomas Rien était près de son hôte, sur une autre terrasse qui dominait la vallée où il allait entrer, lorsqu'il avait été arrêté parla voix de Brias.
— Je n'en voulais pas croire ma fidèle longue-vne , dit Brias au colonel. Je vous savais à Paris , mais je ne me serais jamais douté que , n'ayant qu'un mois à passer en France, vous viendriez en perdre la plus petite partie dans cet ahominahle pays.
— Magnifique , lui dit le colonel. Ces collines hérissées de hois et semées de belles habitations, cette petite rivière toute coupée de chaussées et qui coule dans la vallée, ces élégants moulins perdus dans le pale feuillage des saules, ces vastes et fraîches prairies dessinées par leurs vertes allées de peupliers, forment un spectacle qui repose agréablement les yeux d'un soldat qui, depuis près de quinze ans, n'a vu que le ciel brûlant et les campagnes desséchées de l'Algérie.
— A votre aise, colonel. Mais je suis meilleur diplomate que vous n'êtes bon soldat. Je hais les sites de ma patrie, attendu qu'ils me disent trop...
— Que vous êtes sans emploi...
— Précisément...
— J'ai entendu parler de cela à Paris...
— Et qu'en dit-on"?...
— On dit que vous avez des dettes...
— Tout se sait. Et puis ?
— Que le ministre vous supplie de mettre ordre à vos affaires.
— Il raconte donc tout, le ministre? en ce cas , je n'ai plus rien à vous apprendre sur les causes de mon séjom' ici... Et maintenant, colonel, si vous voulez , nous nous mettrons à table dans cette tourelle.
— Ne pouvez-vous nous faire servir sur cette terrasse ?
— Très-bien. Vous y jouirez tout à votre aise de cette stupide verdure nationale. Et moi , en vous regardant, je me croirai au bivouac de lTsly. Vous êtes magnifiquement
teinté, colonel ; vous avez dû avoir un succès fou à Paris.
— Le maréchal Soult m'a bien reçu, et le roi m'a témoigné sa satisfaction de la façon la plus bienveillante.
— Bien ! très-bien! dit Brias, en servant le colonel, toujours le même homme, mystérieux et impénétrable. Il en résulte que je retire la question que je vous ai adressée du haut de cette muraille , et par laquelle je vous demandais ce que vous veniez faire dans ce pays maudit.
— Je suis tout prêt à vous le dire. Mais avant de vous répondre catégoriquement, je désirerais d'abord avoir quelques renseignements...
— Habitude militaire; vous ne voulez pas vous engager avant d'avoir consulté la carte du pays. Eh bien ! mon cher Thomas Rien , je vais vous faire la description historique , topographique et psychologique de cette contrée. Nous sommes admirablement situés pour cela. Si vous n'avez pas d'assez bons yeux pour me suivre , voici ma longuevue qui vous aidera à reconnaître les positions ; voulezvous que je commence ou préférez-vous m'interroger?
— Je vous écoute.
Brias reprit en se tournant du côté de la vallée qui s'étendait à leurs pieds :
— Eh bien , donc , voyez-vous à droite, là-bas, sur le levers de la colline qui nous fait face, ce château avec ses pignons aigus, ses girouettes, son colombier, et cette vaste pièce d'eau encadrée de marbre? vous ne la voyez pas, mais elle y est.
— Je vpis les pignons et le colombier.
— Eh bien ! c'est là le séjour de monsieur le vicomte Hector de Montaleu.
— Ah ! dit le colonel que ce nom parut frapper.
— C'est le fils du frère cadet de monsieur le marquis de Montaleu, pair de France, président du conseil général de la Nièvre, dont je vous montrerai tout à l'heure la demeure.
— Cet Hector de Montaleu, quel est-il ?
— Cinq pieds huit pouces, blond ardent, front bas, fort comme feu le maréchal de Saxe , buvant comme un trou l'ait dans le sable , mangeant comme un clerc invité à la table de son patron , chasseur terrible , bête pour vous et
pour moi , mais très-spirituel pour les paysans qu'il attrape toujours dans les marchés qu'il fait avec eux. 11 a quelque trente-cinq ans , et a fait d'excellentes humanités au collège de Juilly. On le soupçonne capable de tuer d'un coup de poing un homme qui gênerait ses projets.
— 11 est sans doute très-bien avec son oncle le pair de France ?...
— Interrogez-vous , ou écoutez-vous ?
— J'écoute.
— A la bonne heure ! Continuons et suivons la colline qui nous fait face. Regardez , je vous prie, cette immense construction dont les pieds sont perdus dans des nuées de jasmins, de clématites, de glycinées, et dont les vastes fenêtres , encadrées de brique , nous regardent d'un air si curieux.
— Ah ! dit le colonel en prenant la longue-vue , quelle est cette maison ?
— Ce castel, voulez-vous dire... C'est là qu'habite depuis tantôt deux siècles la famille des Rudesgens. Monsieur Annibal-César de Rudesgens a été page de Louis XVI, puis émigré, puis capitaine dans l'armée de Condé, puis colonel au service de l'Autriche, puis enfin, en 1813, marié à mademoiselle Yan Marken, fille du fournisseur de ce nom, lequel, si vous avez quelque bon souvenir des histoires de ce temps, est mort dans un cul de basse-fosse, à Cologne, sans que le grand Napoléon pût lui faire rendre* la moindre parcelle des millions qu'il avait volés. Il en résulta que la belle Arthémise Van Marken apporta à son séducteur,- car il y eut séduction , une dot de quatre millions , avec laquelle monsieur le marquis de Rudesgens racheta le château de ses pères , et devint l'un des plus riches propriétaires des environs. Or, dans quelques jours il y a lête au château , et comme je me propose de vous présenter, je dois vous dire à qui vous aurez aflaire. Le vieux marquis est une espèce de nain qui raconte qu'il a été fait à peindre, qu'il dansait à ravir, qu'il tirait l'épée comme Saint-Georges , et qu'il séduisait comme Lauzun. A l'en croire , il lui reste beaucoup de toutes ces qualités, ce qui fait naitre de la part de madame de Rudesgens des scènes de jalousie tout à fait
grotesques. C'est une grande Allemande , longue , plaie , sèche , busquée , avec des yeux amoureux , et quarantecinq ans de jeunesse perdus dans les chagrins que lui ont causes les infidélités de son mari, et femme à les rattraper si quelqu'un voulait s'accrocher à ses minauderies osseuses.
— Et c'est à la tète que doivent donner ces deux vénérables débris d'un siècle passé que vous voulez me conduire?
— C'est qu'à côté de ces deux meubles gothiques il y a, dans le château, la fille et le gendre de monsieur de Rudesgens, monsieur et madame de Champmortain.
— Ah ! il y a une jeune femme?
— Belle comme les anges, spirituelle, même avant de naître, car elle a pris à monsieur son père tout ce qu'il prétend avoir eu de bonne grâce, de tournure, d'esprit et de séduction, et à sa mère tout ce qu'elle n'avoue pas avoir eu de passion, de volonté et de résolution, et cela en leur laissant leurs ridicules.
— C'est, à ce qu'il parait, une femme accomplie.
— Hélas! non... Elle a des principes d'une rigueur inattaquable et une teinte de dévotion exaltée qui permettent à Champmortain de se livrer à toutes les extravagantes aventures où il passe sa vie, sans aucun risque pour son honneur, et sans que sa femme même y voie la moindre chose. Hors son livre de messe, elle ne regarde rien ni personne.
— N'est-ce pas une femme blonde?
— Oui.
— Coiffée avec de longs cheveux à la Louis XIV ?
— Oui.
— Eh bien ! mon cher Brias, si elle ne regarde pas ce qui se passe chez.elle, elle regarde volontiers ce qui se fait chez les autres, et si la longue-vue dont elle se servait tout à l'heure est aussi bonne que la vôtre, elle doit nous voir déjeuner...
— Vous croyez? dit Brias d'un air troublé...
— Voyez vous-même... Car à l'œil nu... il me semble que j'aperçois encore une femme à la fenêtre qui fait l'angle...
— C'est possible, dit Brias, elle épie peut-être le retour
de son mari qui, sous prétexte qu'il s'égare à la chasse dans les bois, ne rentre pas toujours exactement.
Le colonel s'inclina, et, venant en aide à l'embarras de son hôte, il lui dit :
— Monsieur de Champmortain n'est donc pas aussi épris qu'il le faudrait des charmes de madame de Champmortain?
— Le comte, reprit Brias, arrivé à l'âge où l'embonpoint empâte les allures galantes, le comte, dis-je, s'est marié pour rompre tout à fait avec ses habitudes du Jockey-Club, de l'Opéra, du café de Paris, etc. 11 a tenu bon trois ans. Mais un beau jour, il y a de cela deux ans à peu près, il a rencontré une certaine madame Victor Amab... *
— Victor Amab ! dit le colonel avec une légère émotion dans la voix; vous m'avez, ce me semble, parlé de cela en Afrique : c'est un peintre qui a épousé une certaine madame de Cambure.
— Précisément, c'est elle, regardez toujours sur la colline en face, mais tout là-bas, à gauche; voyez ce château renaissance avec ses toits de plomb : c'est là que demeurent monsieur et madame Victor Amab... C'est l'ancien château des Monrion qui a pas*é aux mains de ladite dame par suite de...
— Vous m'avez raconté tout cela en Afrique, dit le colonel froidement; vous m'avez appris aussi le singulier mariage in extremis du dernier Monrion avec la fille d'un marchand de vaisselle, une petite niaise...
— Silence, colonel, ou bien je me fâche. Respect, amour, admiration à la plus parfaite beauté, à l'esprit le plus exquis, à l'élégance la plus achevée, à la grâce la plus séduisante, à la vertu la plus pure, à tout ce qui est charmant et divin à la fois... à la comtesse Julie de Monrion.
Le colonel fronça les sourcils et reprit cependant d'une voix assez calme :
— C'est donc un miracle que cette femme?
— Et d'abord sa position tient du miracle. Elle est veuve, et si vous vous rappeliez bien l'histoire que je vous ai racontée, elle pourrait marcher à un second hymenée avec la couronne virginale qu'elle portait au premier. C'est donc une jeune fille ingénue avec un titre, un rang, une liberté
qui, presque toujours, supposent une expérience qu'elle n'a pas. Oh! colonel, si vous la voyiez dans le salon du vieux marquis de Montaleu faire les honneurs de la maison avec cette aisance supérieure, cette autorité bienveillante, ce goût parfait qui ne semblent appartenir qu'à une femme que rien ne doit surprendre ; et si vous voyiez en même temps ses étonnements, son embarras, à certaines questions; si vous voyiez cet esprit déjeune fille, ce corps déjeune fille, ce regard déjeune fille, portant légèrement son nom et son titre, portant mieux encore l'éclatante parure de la plus grande dame, devinant, sans souvent les comprendre, les petits secrets qui s'agitent autour d'elle... Ah! colonel... je ne puis pas bien vous dire cela, mais c'est d'un charme si particulier, si original...
— Elle est donc ici avec le marquis de Montaleu ?
— Depuis un mois.
— Et sans doute elle a amené avec elle quelqu'un de son honorable famille...
— Ce qui la rend une merveille accomplie, colonel, c'est que, pendant que je vous racontais son histoire, il y a de cela près de trois ans, son père et sa mère périssaient dans cette épouvantable catastrophe du chemin de fer de Versailles. Elle est orpheline... C'est alors que monsieur de Montaleu l'a prise avec lui. 11 en raffole et il a raison ; mais il ne veut pas entendre parler de second hyménée... Voici la seconde fois qu'il l'amène dans ce pays, et c'est, je le pense, pour la soustraire aux séductions qui l'entouraient à Paris ; car il en est jaloux comme un avare de son trésor.
— Et ce trésor, mon cher Frédéric de Brias, n'est-il pas pour quelque chose dans votre exil ici ?
Le jeune diplomate poussa un gros soupir.
— Vous êtes homme d'honneur, colonel, et je puis vous dire que j'avais espéré pouvoir suivre les bons avis du ministre et arranger ici mes affaires. La comtesse a hérité d'une fortune personnelle de vingt-cinq mille livres de rente ; les débris de l'ancienne splendeur de Monrion lui en ont donné à peu près autant, ce qui la constitue déjà un excellent parti; mais elle héritera du vieux Montaleu, j'en suis sûr...
— Vous croyez ? dit le colonel en souriant amèrement.
— Ce qui en fait une conquête à être enviée par un prince. Montaleu a plus de trois cent mille livres de rente.
— Mais il a aussi son neveu, Hector de Montaleu.
— Lequel, s'il savait que son oncle a fait un testament en faveur de la comtesse, serait capable d'étrangler la pauvre enfant pour annuler l'acte; et, d'un autre côté, s'il était sûr qu'il n'y a aucun testament de fait, serait encore capable d'ouvrir ses di oits à la succession du marquis par quelque coup de fusil égaré...
— Impossible, dit le colonel.
— Je vous assure que c'est une sorte d'animal sauvage qui n'a pas assez de cœur pour craindre Dieu, et pas assez d'esprit pour avoir peur du procureur du roi... C'est une brute enragée... bridée jusqu'à présent par son incertitude.
— Et que fait-il ?
— Ce qu'il fait ! ne s'est-il pas imaginé qu'il pourrait obtenir l'héritage en obtenant l'héritière !
— Il est donc amoureux ?
— Ne profanez pas ce mot, colonel... Monsieur Hector de Montaleu n'avait guère élevé ses désirs au-dessus des charmes de quelque belle fille de basse-cour, jusqu'au jour où il est parvenu à égarer la tète de la pauvre jeune femme d'un fermier dont vous pouvez voir la maison dans le fond de la vallée; au pied du château d'Hector de Montaleu.
— Et quelle est cette femme ?
— Ceci est un roman, colonel... Une jeune fille à idées folles, exallées, qui, après avoir été élève du Conservatoire, s'est imaginé qu'elle accepterait aisément la vie d'une riche fermière. Elle a quitté ses succès de salon, ses joyeuses espérances d'artiste, ses rêveries de gloire pour la vie champêtre. Or, colonel, vous savez ce que peut être la vie champêtre dans la Nièvre. Une basse-cour pleine de fumier où grouillent tous les animaux immondes d'une bonne exploitation. Une habitrtion parquetée en terre battue, la nécessité de porter des sabots pour pouvoir sortir, le soin de la volaille, l'aspect des valets de charrue, le bêlement de moutons crasseux, la conversation de paysans brutaux et envieux, les soirées d'hiver dans la solitude, le salon