JUL1K
dans la cheminée de la cuisine, le jambon pendu au manteau ; le lard cuisant dans la marmite. Tout cela a bien vite désenchanté la belle Léda. C'est alors qu'elle a rencontré ce farouche Hector... ceNemrodàpiston... Si brute qu'il suit, il a encore une sorte de langage, une sorte de tournure, une sorte de manière, qui, dans son abandon, ont permis à Léda (car elle s'appelle Léda) d'en faire un héros à la Mauprat... et notre Parisienne a eu son Hector, juste au moment où elle perdait les vertus d'Andromaque.
— Cela doit vous rassurer du moins sur les entreprises de votre rival.
— Ah, pardieu ! ce n'est pas lui qui me gêne, et sans l'arrivée de Champmortain...
— Champmortain, un homme marié, dit le colonel en observant Brias.
— C'est qu'il est bavard en diable, dit Frédéric embarrassé.
— Et madame de Champmortain est curieuse, et se sert admirablement de longues-vues.
— Colonel, je vous jure sur l'honneur...
— Pardonnez-moi cette plaisanterie... Je ne veux pas savoir les obstacles qui s'opposent à vos poursuites amoureuses... à moins qu'elles ne se trouvent dans ce château là-bas, à droite, sur la colline même où nous sommes.
— Là, dit Brias en haussant les épaules... Non. C'est le château de Montéclain.
— Du marquis de Montéclain, dit le colonel, celui qui a suivi en amateur, il y a quelque dix ans, la campagne de Constantine ?
— Lui-même. Vous le connaissez?
— 11 a été blessé près de moi après m'avoir rendu le service de me débarrasser d'un Arabe qui me tenait au bout de son pistolet... Et qu'est-il devenu depuis ce temps ?
— Rien... il a fait comme avant: il a entretenu des actrices, donné des fêtes, fait courir des chevaux, introduit le lansquenet, couru les eaux, enlevé deux ambassadrices, tué trois ou quatre hommes en duel, et avec toutes ces excellentes recommandations, il s'est présenté à la dépu-
tation l'année dernière. Monsieur de Montaleu a été indigné, et dans une séance préparatoire, il a impitoyablement raconté l'histoire des rares mérites de monsieur Arthur de Montéclain, et l'a fait repousser à tout jamais. Or donc ils sont ennemis mortels.
— 11 a, je crois, d'immenses propriétés dans ce pavs?...
— Oui.
— 11 y demeure ?
— Non.
— Et qu'est-il venu y faire ?
— Rien, car il a été de même repoussé aux élections du conseil général, toujours grâce au vieux marquis. Pour le moment il chasse en forêt avec Hector et son fermier Biïcord, un autre ftemrod de la force du jeune et terrible Montaleu.
— Ah ! dit le colonel en attachant un regard curieux sur monsieur de Brias; et quel est ce Bricord?
— Eh ! pardieu ! le fermier, le mari de cette Léda parisienne.
— En vérité, dit le colonel d'une voix altérée, ce malheureux Bricord est la victime de ce goujat de Montaleu?
— Le connaissez-vous aussi ? dit Brias, interdit de l'accent de colère et de menace avec lequel le colonel avait prononcé ces dernières paroles.
— C'est chez lui que je vais, Brias, et je jure Dieu que je ne laisserai pas ce brave garçon rester plus longtemps la dupe d'une femme indigne et d'un manant !
— Colonel, colonel, colonel, dit Brias en élevant la voix, je vous ai offert l'hospitalité, vous l'avez acceptée, vous avez voulu des renseignements sur le pays, je vous en ai donné, pour que vous en fissiez votre profit; mais tout ce qui a été dit ici doit y mourir... sans cela, colonel...
— Vous vous couperez la gorge avec moi, n'est-ce pas, Brias ?
— Oui.
— C'est étonnant que vous qui êtes diplomate vous ayez un goût si prononcé pour les moyens extrêmes.
— C'est encore ma faute si je suis obligé d'y recourir cette fois. Cela tient à mon trop de confiance. Si j'étais
resté fermé, muré, cadenassé comme vous, je ne serais pas obligé de vous demander votre discrétion à la pointe de 1 épée.
— Ètes-vous sûr que ce soit un bon moyen de l'obtenir?...
— J'en doute, vous êtes brave et adroit. Mais si je vous tue, je suis sûr que vous ne parlerez pas ; si vous me tuez, personne ne pourra m'en vouloir d'une indiscrétion que j'aurai payée de ma vie.
— Eh bien ! Brias... je me tairai... Mais ètes-vous bien sur de ce que vous dites ?
— Ma foi, c'est ce butor d'Hector qui me l'a conté. Mais vous, quel intérêt si pressant prenez-vous donc à ce Bricord, pour vouloir lui dire cette désagréable vérité?...
Le colonel se tut.
— Or çà, mon hôte, dit Brias avec gaieté, savez-vous que vous êtes ici dans le château de mes ancêtres ? savezvous que du haut de ces murailles d'où je vous ai invité à déjeuner, l'un de mes nobles aïeux n'eût pas manqué de vous interdire le passage, jusqu'à ce que vous eussiez répondu à ses questions, si même on ne vous eût fait payer le droit d'entrer dans cette vallée, dont je viens de vous dévoiler les mystères... si même encore on ne vous eût dévalisé, tandis que je vous héberge. Ah ! c'était le bon temps : cela valait la peine d'être noble et d'avoir un château fort; on pillait, on volait, on ne payait pas ses dettes, et l'on mettait à la torture les gens qui ne voulaient pas parler...
— Vous n'aurez pas besoin d'en arriver là pour apprendre ce que vous désirez savoir... Je viens voir Bricord...
— Vous? Eh! qu'y a-t-il de commun entre vous et ce brave paysan?
— Savez-vous mon histoire, Brias ?
— Oui, je sais que vous êtes arrivé à quinze ans en Afrique, vers 1830; que vous y êtes entré comme trompette dans un régiment de chasseurs; qu'à dix-huit ans vous étiez maréchal des logis, à dix-neuf décoré, à vingt ans souslieutenant, à vingt-quatre ans capitaine et officier de la Légion d'honneur, et que maintenant vous êtes commandeur
et colonel à trente ans. Je crois et je sais que vous êtes de ceux dont on fait des généraux et des maréchaux.
— Je l'espère, dit froidement le colonel; mais vous ne savez pas que cette brillante fortune a été trois fois sur le point d'être interrompue. Une première fois à Mascara, où je suis tombé sous deux coups de feu, au milieu d'un groupe d'Arabes qui s'apprêtaient à me couper la tête, lorsqu'un brave soldat les chargea seul, me dégagea et m'emporta à l'ambulance. La seconde fois, c'était à la retraite de Constantine. Nous n'avions plus de chevaux, et j'avais à la jambe une blessure qui m'empêchait de marcher. Ce même soldat me prit sur ses épaules et me porta durant sept heures, ce qui ne l'empêchait pas de se battre, vu que nous étions tout à fait à l'arrière-garde ; seulement je lui déchirais ses cartouches, parce qu'il avait eu la mâchoire fracassée par une balle. Ce soldat, Brias, c'était Bricord. La troisième fois, je vous l'ai dit, c'est Montéclain qui me sauva.
— De par tous les diables! dit Biïas, ce Bricord est un galant homme, et la première fois que je rencontre ce rustre de Montaleu, je lui cherche querelle, et je le tue comme un louvard.
— Croyez-vous que ce soit un bon moyen d'arranger vos affaires vis-à-vis du ministre?
— Au diable le ministre, et surtout mes dettes ! Mais, dites-moi, sir Thomas Rien... comment se fait-il qu'avec de pareilles dispositions ce Bricord ail quitté le service pour venir... Hélas! hélas!
— A mon tour, je vais vous dire un secret que je confie à votre honneur. Ce garçon si brave, si intelligent, qui, je le sais, gère admirablement sa ferme, et qui a plus de bon sens à lui tout seul que vous et moi... ce pauvre garçon n'a jamais pu apprendre ni à lire ni à écrire. Je l'ai prié, je lui ai ordonné, je lui ai montré l'exemple de ses camarades, le mien; mais impossible d'y parvenir. 11 y avait entre cette intelligence et la plus vulgaire instruction une barrière insurmontable. Il a voulu en essayer... il a failli devenir fou. Alors, voyant qu'il n'arriverait jamais à rien, il a quitté le service, et c'est à ma recommandation que Montéclain l'a mis à la tête d'une de ses fermes.
— Vous n'avez pas vu Montéclain à Paris?
— Non, on m'a dit à son hôtel qu'il était à Londres.
— C'est possible; car il n'est arrivé que depuis quinze jours. Mais ce qui me semble étourdissant, c'est que votre Bricord, avec sa primitive ignorance, se soit amouraché d'une drôlesse qui ne rêvait que romans et poésies.
— C'est qu'il adore précisément ces dieux inconnus qu'il ne peut aborder; c'est qu'il est tellement honteux de son ignorance qu'il est capable de ne pas l'avoir avouée à sa femme; c'est que Montéclain ne la connaît pas, et que le brave homme ne me pardonnerait pas de vousl'avoirrévélée.
— Il lui a pourtant fallu signer son acte de mariage...
— Pour cela il a pu le faire; je lui ai enseigné à écrire son nom; j'y ai mis deux mois de patience. 11 l'écrit, mais il serait incapable de le liie.
— C'est singulier, dit Brias d'un ton insoucieux. Et vous venez en passant faire une visite à votre sauveur?
— En me quittant, il m'a fait promettre que si je me trouvais jamais d<ms ce pays, j'irais le voir. Je suis venu exprès pour tenir ma promesse.
— Sans autre but? dit Brias en examinant le colonel.
— Sans autre but, répondit froidement celui-ci.
— Vous attend-on chez Bricord ?
— Non...
— Eh bien! je dîne aujourd'hui chez madame Amab; Montéclain y sera... Probablement, Champmortain y viendra, et peut-être même le sanglier Montaleu. Voulez-vous que je vous présente?
— A l'improvisU ?
— Yn homme comme vous, colonel! on me remerciera; vous n'êtes pas seulement le lion du désert, mais encore le lion de l'année, c'est-à-dire l'homme à la mode. Venez, et je vous devrai de pouvoir baiser les belles mains de la belle Léona.
Le colonel accepta. Un homme d'un caractère moins léger que celui de Brias se hit étonné de ce consentement de la part d'un homme aussi retenu que le colonel, surtout s'il eût remarqué le sourire railleur qui lui échappa.