‹ JulieChapitre 28 sur 62 · UL1E · texte numérisé non relu

UL1E

Champmortain... C'est un nom aussi noble que le vôtre, Brias... Quand on aime une femme comme celle-là, on la séduit, on la vole à son mari, on l'enlève, on la perd, mais de haut, et sans la salir aux fanges immondes de cette impudente courtisane.

— Vous posez pour la tribune, Montéclain, dit Brias en essayant de rire; que diable, je ne puis pas prendre plus de souci des relations de madame de Champmortain que ne le fait son mari, qui permet qu'elle voie madame Amab.

— C'est une sottise de mari, en ce qu'il permet à sa femme de recevoir mauvaise compagnie; mais il ne voit dans cette visite qu'une visite inconvenante et qui n'aura pas d'autre suite. Mais, de votre part, c'est une indignité; car vous savez que c'est un rendez-vous où vous vous mettez, ainsi que Sylvie, à la merci de cette femme.

— Eh ! mon Dieu , dit Brias avec impatience , n'y sommes-nous pas déjà, grâce à ce rendez-vous qu'elle a surpris dans la forêt ?

— Est-ce ma faute? Ne vous avais-je pas averti?...

— Qui pouvait se douter...

— Que l'arsenic empoisonne? Tout le monde, Brias, excepté les diplomates qui, à force de prétendre deviner le fin du fin, ne voient pas les astuces qui leur crèvent les yeux. Je ne suis pas aussi fort que vous, Brias, mais toutes les fois que je sais pertinemment que je suis en face d'un voleur de premier ordre, je trouve prudent de m'en aller. Vous qui êtes habile, vous mettez vos mains sur vos poches, et pendant que vous sauvez votre bourse, il vous vole votre montre.

— Mais que voulez-vous que je fasse?

— Rien pour le moment, car cette chasse a rompu votre rendez-vous.

— L'avez-vous donc organisée pour cela ?

— Et pour beaucoup d'autres raisons.

— Ne peut-on les savoir ?...

— Nous verrons cela, dit Montéclain ; seulement promettez-moi que, durant la chasse, vous n'obéirez à aucun regard, à aucune provocation qui vous exciterait à vous détourner de la voie pour suivre ni Sylvie, ni Léona.

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— Pardon, cher et illustre Montéclain; mais on ne fait pas marcher un petit garçon de douze ans ou un grenadier

de la garde de Sa Majesté Nicolas avec plus d'autorité que ?OUS voulez en prendre sur moi.

— Brias, nous sommes tous deux des enfants de ce pays ; nous connaissons Sylvie depuis son enfance ; je l'aime comme vous l'aimez vous-même, d'une sincère affection, car vous ne l'aimez pas autrement. Si vous n'étiez pas intéressé à votre 1 61e de séducteur, vous seriez désolé de lui voir arriver quelque fâcheuse aventure. Par pitié pour elle, par honneur pour vous, n'aidez pas Léona à la perdre ; ou bien, si votre amour est si vrai, si impérieux que vous ne puissiez le dompter, perdez-la vous-même. 11 n'est pas dans nos mœurs de prendre des spadassins pour venger nos injures; laissez à la vieillesse impuissante l'usage des ma- Jrones corruptrices. Brias, il n'y a que vous qui puissiez arracher Sylvie à Léona.

— Eh ! mon cher ami, elle s'est passionnée pour cette femme.

— J'ose espérer qu'elle vous préfère encore. Aujourd'hui même, Brias, il faut que vous ayez le courage de dire à madame de Champmortain que vous refusez de la voir tant qu'elle recevra madame Amab.

— Mais c'est perdre Sylvie... Léona est femme à raconter à Champmortain le rendez-vous qu'elle a surpris...

— Eh bien! Sylvie niera, et vous aussi, voilà tout. N'avez-vous donc pas prévu que le mensonge est la dernière ressource de ceux qui manquent à 1cm- devoir?...

— Sans doute ; mais pourquoi chercher le danger quand on peut l'éviter?

— Brias, vous êtes un fou, n'en parlons plus. Je prendrai d'autres mesures, s'écria .Montéclain.

Il sonna avec une vivacité qui prouva à Brias combien il était contrarié de sa résistance.

— Où est Bricord? dit-il au valet qui arriva.

— Il s'apprête à sortir avec les chiens; il a déjà distribué les postes.

— Dites-lui de m'attendre... vous savez ce que j'ai ordonné?...

— Oui, monsieur le marquis, tout est prêt.

— Allons, à cheval, Brias !

— Eh bien! dit celui-ci en Rapprochant d'un air confus de Montéclain, je veux bien suivre vos conseils... je vous promets de ne pas voir Sylvie aujourd'hui.

— Enfin ! s'écria Montéclain, et si vous voulez me rendre un grand service, je puis vous rendre la tâche plus facile : acharnez-vous de toutes vos forces, de toute votre rapidité, à la poursuite de Bricord; ne le quittez pas d'une minute.

— C'est une rude besogne... Bricord fatiguerait votre sanglier lui-même.

— Ne- craignez rien... ce n'est pas du côté de l'animal qu'il marchera.

— Encore un mystère ?

— Que vous sauriez depuis une heure, si vous n'aviez pas voulu ergoter... Apprenez donc...

— Pardon, monsieur le marquis, dit Bricord en entrant, tout est prêt pour la chasse. Les piqueurs sont bien renseignés, et, d'ailleurs, Lalouette vient d'arriver, monsieur Hector de Montaleu le met au service de monsieur le marquis... et j'aurais besoin de passer à la ferme.

— Un ennemi, s'écria Montéclain en riant, le piqueur de Montaleu; non, Bricord, tu es mon. général, et je ne veux devoir ma victoire qu'à toi.

— Monsieur le marquis, reprit Bricord d'un ton grave et plein d'insistance, il faut que je retourne à la ferme.

— Comment ! dit Montéclain d'un air de reproche, le seul jour où je te demande un service, tu me refuses? Je ne l'oublierai pas, Bricord.

— Ah ! monsieur le marquis, dit le fermier d'une voix émue jusqu'aux larmes, ne me dites pas ça... je resterais; et voyez-vous il faut que je retourne à la ferme, il le faut.

— C'est bien, dit froidement Montéclain, vous partirez, mais tout à l'heure. A mon tour, j'ai à vous parler. Attendez-moi là. Brias, un mot, je vous en prie.

Il l'emmena dans un cabinet voisin.

— Brias, montez à cheval, lui dit-il avec cette vivacité qui impose : courez à la ferme, voyez Léda; dites-lui de sortir, de se cacher, qu'elle vienne ici. Bricord va courir

jusque chez lui tout d'un trait; qu'elle s'enfonce dans te Imis de Navarette, et qu'elle gagne le parc par le souterrain. Voici la clef de la voûte qui passe sous la route d'Autun. Qu'elle reste cachée là toute la journée. Dépêchez-vous, Brias, ou la pauvre femme est perdue.

— Quoi ! Bricord...

— Ne sait rien : niais il se doute de tout. Je le retiendrai jusqu'à ce que vous soyez revenu.

— Est-ce encore un tour de Léona?

— Ni m, c'est une maladresse du colonel et une sottise de son spahi. Sans lui, la malheureuse serait en sûreté depuis hier soir.

Brias partit et Montéclain rentra dans le salon où était Bricord.

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Bricord attendait Montéclain, les yeux baissés et dans l'attitude d'un homme résolu a faire une chose qui doit déplaire, mais qui est prêt à braver tout ce que cette action peut lui attirer de reproches. Dans la nouvelle position que venaient de prendre les choses, le but de Montéclain n'était que de gagner du temps. Il laissa donc Bricord à son embarras, et feignit d'être absorbé dans son mécontentement.

— Vous avez à me parler, monsieur le marquis? dit Bricord après quelques instants de silence.

— (lui. en effet, dit Montéclain en lui répondant sèchement, j'ai à vous parler, ou plutôt, Bricord, vous avez à me parler. Hier, en sortant de chez vous, ne m'avez-vous pas dit <pie vous aviez quelque chose à me demander?

— C'est vrai, dit Bricord avec embarras.

— Pourquoi ne l'avez-vous pas fait?

— En arrivant ici, monsieur le marquis est remonté tout aussitôt chez lui. J'ai voulu le voir, on m'a répondu qu'il ('tait enfermé.

— Sans doute; mais je suis,redescendu, et vous ne m'avez rien dit. Depuis ce matin, vous avez eu dix fois l'occasion de me parler.

— C'est vrai, monsieur le marquis, repartit Brieord en hésitant... C'est que j'ai réfléchi... qu'il "y a des choses qu'on ne doit pas dire... Vous comprenez, ajouta-t-il, pendant qu'il dévorait les larmes qui lui vinrent aux yeux... si c'est comme je crois... ou plutôt si ça n'est pas... Que voulezvous... mais... Je n'ai rien à vous dire.

Montéclain regardait avec une pitié profonde les efforts de ce malheureux pour cacher les tortures qui lui brisaient le cœur.

— Cependant, lui dit-il d'une voix plus douce, lorsque tu as quitté la ferme, je t'ai entendu dire d'une voix singulière : a J'aime mieux ne pas rester ici. » Et tu as ajouté en me regardant d'un air presque menaçant : « D'ailleurs, j'ai quelque chose à vous demander. » Qui te faisait parler ainsi?

— J'ai eu tort, monsieur le marquis... je vous fais mes excuses... dit Brieord.

— Mais enfin, qu'as-tu donc, Brieord? Que signifie cette manière d'agir avec moi?... Tu sais que nous ne sommes pas les meilleurs amis du monde avec monsieur le vicomte de Montaleu. *

Brieord pâlit.

— Et cela ne t'a pas empêché de l'aider dans ses parties de chasse toutes les fois qu'il t'en a prié... et aujourd'hui que j'ai besoin de toi contre, lui...

— Monsieur le marquis, reprit Brieord, les dents serrées, il faut que j'aille à la ferme, il faut que je voie Léda... Il m'est entré un soupçon dans la tête, et, voyez-vous, je ne peux pas aller comme ça à la chasse à côté de... il arriverait malheur, c'est sûr.

— Ah çà, mon bon garçon, est-ce que tu es devenu fou depuis hier?... Et c'est sans doute à propos de ce soupçon que tu voulais me demander quelque chose... un conseil, sans doute?

— Non, monsieur le marquis... non, j'ai réfléchi, vous me le refuseriez, ou vous me tromperiez encore.

— Bricord...

— Ah ! tenez, s'écria Bricord avec éclat, je ne sais pas lire sur un papier écrit... mais je lirai dans ses yeux, dans sa voix, dans sa peur...

— Ah cà, dit Montéclain, qui voyait grandir l'orage dans le cœur de Bricord, et qui pensait qu'en le faisant éclater devant lui il serait moins terrible, à qui donc en as-tu? de qui veux- tu parler?

— De personne... ça ne regarde que moi, dit le fermier. 11 faut que je parte, monsieur le marquis, il le faut... Après tout, ajouta-t-il en s'excitant à une révolte qui n'était pas dans son cœur... je ne suis pas - îre valet, je suis votre fermier... Mon bail ne dit pa ..

— C'est très-bien, dit Montéclain, mais du moment que nous en sommes là, il faut que tous nos intérêts soient en règle... Voici, ajouta-t-il en ouvrant un sécrétai re^ un compte de réparations qui me paraît exorbitant.

— Je le payerai, dit Bricord.

— Non, repartit Montéclain sèchement, vous m'avez accusé déjà de vous avoir trompé...

— J'ai dit ça... moi... monsieur le marquis, s'écria Bricord... J'ai dit que vous m'aviez trompé, vous qui m'avez fait mon bien-être, ma fortune... Je n'ai pas dit ça...

— Vous l'avez dit tout à l'heure, Bricord; vous l'avez dit à propos de ce que vous ne voulez plus me demander.

— Ah! fit Bricord, oui, c'est vrai.

— En quoi donc vous ai-je jamais trompé?...

— Eh bien! reprit le fermier, puisqu'il faut tout dire... vous le voulez? Monsieur le marquis, vous vous rappelez cette lettre que m'avait écrite ma femme lorsqu'elle a été soi-disant à Paris voir sa mère?...

— Eh bien ! cette lettre ?

— Je me l'étais fait lire par madame de Monrion.

— Tu me l'as dit alors, et tu me dis aussi que tu te méfiais de celte dame, et tu m'as prié de relire cette lettre.

— Oui, monsieur le marquis, et vous m'avez assuré qu'elle contenait juste ce que m'avait dit madame de Monrion, c'est-à-dire que ma femme avait été voir sa mère malade à Paris; mais cette lettre était une menterie...

cette lettre ne disait pas ce que vous m'avez dit qu'il y avait.

— Comment!...

— Oui... oui... D'abord, quant à madame de Monrion... j'ai bien remarqué... elle tremblait... elle balbutiait... On sait lire, ou on ne sait pas... et elle soit... elle n'allait pas tout droit... C'est pour ça que je suis venu à vous.

— J'ai trouvé absolument la même chose que la comtesse.

— Oui... oui... après m'avoir questionné... après m'avoir fait tout dire... alors... vous m'avez répété... ce que vous m'aviez arraché... Et puis, c'est que cette nuit je me suis tout rappelé... j'ai creusé ma tète... et j'ensuis sûr... ce n'étaient pas les mêmes paroles... et puis, cette lettre... vous n'avez pas voulu me la rendre.

— Je t'en ai expliqué la raison... il y avait à la suite un compte qui m'était nécessaire.

— En ce cas, repartit Biïcord, s'il y avait un compte, vous devez l'avoir gardée. Voulez-vous me la rendre?

— Je crois qu'il me serait fort difficile de la trouver, dit Montéclain embarrassé. Je puis l'avoir brûlée.

— Vous voyez bien, s'écria Bricord... j'en étais sûr... Adieu, monsieur le marquis.

Brias rentrait en ce moment.

— Bricord, s'écria Montéclain, il se peut que je l'aie encore...

— Merci... cria Bricord en s'éloignant, je n'ai besoin de personne pour savoir la vérité.

— Eh bien, Brias ? s'écria Montéclain.

— Léda était sortie, repartit Brias ; madame de Monrion l'a lait demander ce matin, et elle a quitté la ferme quelques instants après.

— Alors, dit Montéclain, je ne crains pas qu'elle y rentre.

A ce moment, le son des trompes, retentissant tout à eoup dans la cour du château, annonça le départ.

I v CHÀRBÔHMÈRE

On avait dit à l>i ias que madame de Monrion avait envoyé chercher Léda. En effet, à peine le jour avait-il paru, que Jolie avait envoyé de nouveau à la ferme pour prier madame Bricord de passer chez elle. Léda avait répondu qu'elle allait s'y rendre : mais, au lieu de prendre le chemin qui devait la conduire au château du marquis de Montaleu, elle se détourna brusquement de sa route et s'enfonça dans la forêt. Elle fut bientôt près de cette retraite où nous l'avons déjà vue avec Hector de Montaleu. Cette fois encore, un signal particulier du farouche vicomte avait dit à Léda qu'elle le trouverait là; car, à peine eut-elle glissé dans la. serrure une clef imperceptible, que la porte s'ouvrit comme d'elle-même, et qu'elle se trouva en face de son brutal complice. Nous avons dit comment l'esprit épais d'Hector était parvenu, à grand* peine, à se tracer la route qui devait le mener à la conquête de Julie et à l'héritage du vieux pair de France. Tout lier de l'adresse qu'il s'était trouvée, Hector s'était élancé avec l'aveugle rapidité du sanglier vers le but magnifique qu'il s'était proposé 3 mais voilà que, tout à coup, ce plan victorieux se trouvait dérangé par l'indiscrétion d'un maladroit. Léda avait été informée des projets pleins d'habileté de son amant. Elle pouvait les anéantir d'un mot; mais ce mot la perdait, et Hector espérait qu'elle ne Le prononcerait pas. Cependant, il n'était pas tranquille; la jalousie ou la douleur de Léda pouvait préférer La mort au triomphe d'une rivale et à son propre abandon. En ce cas, Hector, dont l'esprit obtus avait attaqué cette difficulté de tous côtés sans trouver le moyen de la tourner ni de la vaincre, Hector s'était écrié : « Je la forcerai bien à se taire! »

Lorsque Léda entra dans la Charbonnière, elle était arrivée à ce degré de désespoir qui ne connaît plus la peur de certains dangers, tant l'âme est épouvantée d'un autre

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péril. Léda, qui tremblait de comparai tre en coupable devant son mari, eût abordé sans crainte la mort et le suicide. L'àme qui garde une pareille terreur et qui ressent un pareil courage n'est pas tout à fait perdue. Hector, en voyant entrer Léda, eut un mouvement de satisfaction.

— Enfin, c'est vous, lui dit-il : voilà une heure que je vous attends.

— Je vous ai souvent attendu plus longtemps que cela, lui répondit Léda, lorsqu'un sanglier à reconnaître ou une bouteille de vin à boire vous retenait quelque part.

— Allons-nous disputer, reprit le vicomte, lorsqu'un danger terrible nous menace?

— Quel danger ? dit Léda.

— N'avez-vous pas entendu hier cet imbécile de soldat, et n'avez-vous pas remarqué la figure qu'a faite Bricord ?

— Non, vraiment, répondit Léda, je n'ai remarqué que la vôtre. Je n'ai jamais vu un homme si épouvanté.

Hector se retourna avec l'air de surprise d'un énorme boule-dogue qui se sent mordu par un intime roquet. Le sang lui monta au visage.

— Ecoutez, Léda, reprit-il durement, épargnez-moi les épigrammes et les reproches : je ne suis pas d'humeur à les entendre. D'ailleurs, il faut prendre un parti. Voyons, que comptez-vous faire?

— Moi ? que vous importe, monsieur le vicomte? N'avezvous pas séparé votre vie de la mienne ? En quoi le futur époux de la comtesse de Monrion a-t-il à s'occuper de ce que prétend faire la misérable femme du fermier Bricord?

— Je vous comprends, Léda, voilà ce qui vous blesse, voilà ce qui vous irrite. Mais raisonnons, Léda : je ne puis pas être votre mari; je ne puis pas tuer Bricord... 11 faut que je pense à mon avenir, à ma fortune...

— Et à madame de Monrion.

— Elle ! dit Hector, que le diable m'emporte si je m'en soucie ! Ce que je veux, c'est que la fortune des Montaleu ne passe pas dans les mains de cette mijaurée.

— Et pour cela vous l'épouserez. C'est fort adroit. D'autant mieux que personne plus que vous n'est à même d'affirmer qu'elle est innocente du crime qu'on lui impute.

JLi.it: IN7

— Vous moquez-vous de moi, Léda ? s'écria violemment Hector. Je vous ai dit qu'il faut que vous preniez un parti.

— Ce parti est tout pris. Vous avez agi à votre guise, j'agirai à la mienne.

— Et comment agirez-vous ?

— M 'avez- vous consultée pour aller demander la main de madame de Monrion?

— Ah! dit Hector, c'est sur ce ton-là que vous le prenez, lorsque je viens ici pour vous sauver, pour vous mettre à l'abri de la colère de Bricord!

— Je ne vous demande pas votre protection.

— Qu'êtes-vous donc venue faire ici ?

— Ne m'avez -vous pas donné le signal qui m'annonçait que vous désiriez me parler ? Je suis venue, qu'avezvousàme dire ?

Hector ne répondit pas. Sa colère s'allumait peu à peu , et Léda l'agaçait avec cette ténacité et cette imprudence qui rendent les femmes si redoutables.

— Léda, dit Hector d'un air résolu, écoutez-moi bien. J'ai formé un projet, et il faut que ce projet s'accomplisse. Je wu\ m'assurer la fortune de mon oncle, et mon mariage avec madame de Monrion est le seul moyen qui puisse me faire arriver. . . Si vous m'aimez, vous devez m'aider à réussir.

Cette dernière parole commença à troubler le calme désespéré qu'affectait Léda. Elle tressaillit de tout son corps, et un sourire plein de mépris et de menace agita ses lèvres.

— Si je vous aime, dites-vous... il faut que je vous aide à épouser... ma rivale... C'est très-bien... Et comment puis-je vous y aider?

— En vous sauvant vous-même, en niant avec fermeté et constance que vous soyez pour rien dans l'existence de cet enfant.

— Et qu'en résultera-t-il ?

— Que Julie, accusée de toutes parts, sera forcée d'acfcepter les propositions du seul homme qui veuille et qui puisse la sauver.

A cette réponse, où la brutalité des calculs d'Hector se montra dans tout son jour, Léda laissa échapper un ricanement acre et insolent.

— Ah ! s'écria-t-elle , l'heureuse femme ! et quel uoble mari je lui aurai procuré pour la récompenser d'avoir voulu me sauver !

— Léda, dit Hector d'un ton menaçant, vous vous tairez.

— Sans doute, pour que madame de Monrion ne sache pas que vous vous êtes lâchement servi contre elle de la protection qu'elle a accordée à une malheureuse, et ne vous fasse pas chasser de chez elle.

— Léda, vous vous tairez.

— Oui, reprit la fermière, les dents serrées et l'œil étincelant , pour que mon mari n'apprenne pas que vous avez abusé de l'amitié qu'il vous a montrée , et ne vous soufflette pas après m'avoir tuée.

— Léda!...

— Et ne vous tue pas, tout vicomte que vous êtes...

— Léda^, répéta Hector d'une voix terrible , vous vous tairez...

— Et si je ne me taisais pas ? s'écria Léda en mesurant Hector d'un regard étincelant; si je n'étais pas, moi, assez infâme pour permettre qu'une autre pérît sous le poids de ma faute; si j'étais lasse de vivre, comme je le fais, dans le mensonge et dans la crainte ; si mon cœur se révoltait enfin à la pensée de tromper l'homme qui a youlu mon bonheur pour celui qui me méprise et m'abandonne ; si j'avouais mon crime et le vôtre?

Un cri sourd, terrible, furieux, répondit à cette attaque. Hector s'approcha de Léda, et, saisissant ses deux poignets dans ses larges et puissantes mains, il la jeta à genoux devant lui et leva son poing sur elle. Léda baissa la tête. Montaleu se détourna aussitôt et, tout haletant de la fureur qui l'avait emporté, il lui dit en ricanant :

— Mais vous ne le direz pas, Léda ; vous ne le direz pas : Bricord vous tuerait, vous le savez bien.

— Eh bien ! il me tuera! s'écria Léda dans le dernier transport du désespoir; il en a le droit, lui.

— Vous êtes folle...

— Non, monsieur, non, mais il ne sera pas dit que vous m'aurez déshonorée pour me jeter ensuite à l'abandon, au jour où votre avarice vous fera préférer votre fortune à

mon amour. Je ne \euv pas, entendez-vous, je ne veux pas, moi, toute chargée que je suis par vous de honte et de douleur, y ajouter encore la honte d'avoir perdu celle qui a eu pitié de moi , et la douleur de vous voir rire de mes souffrances.. .

— Vous êtes toile, Léda, répéta Montaleu, dont le visage s'injecta de sang et devint presque bleu.

— Non, je ne suis pas folle, vous renoncerez à madame de Monrion, ou je dirai tout.

— Léda! s'écria Hector d'une voix étranglée...

— Ah! reprit Léda arrivée à ce paroxysme de colère aveugle qui ne voit plus rien, même la mort qui plane sur sa tête; ah ! vous avez marché à votre but sans vous occuper de la pauvre femme qu'il vous fallait écraser en passant! Eh bien ! cette femme que vous avez si insolemment dédaignée... elle vous arrêtera, elle dévoilera la basse astuce de votre conduite...

— Léda, répéta encore Hector en pressant sa tête dans se^ poings fermés, comme s'il la sentait prête à éclater, Léda, taisez-vous.

— .Non, reprit Léda... vous m'avez fait assez trembler, assez souffrir... non... je parlerai... je...

A ce moment, Hector la saisit de ses deux mains de fer; et quelqu'un qui lut passé par là eût pu entendre un cri d'angoisse désespérée, si tout à coup la forêt n'eût retenti du son joyeux des trompe.?... Un moment après, Hector sortit de la masure. Une pâleur livide avait succédé sur son visage à la teinte rouge et foncée qu'il avait un instant avant. Ses lèvres frémissaient convulsivement; ses yeux hagards roulaient dans leur orbite. Quand il voulut mettre la clef dans la serrure pour refermer la porte, ses mains étaient si tremblantes qu'il fut longtemps sans pouvoir y parvenir. Cependant il ferma la serrure à double tour, alla d'un [»as mal assuré chercher son cheval qu'il avait attaché à quelques pas de la Charbonnière, et après l'avoir monté Évec peine, le lança de toute sa rapidité à travers le fourré dont les ronces déchiraient le poitrail du noble animal, et dont le- branches fouettaient le visage d'Hector. 11 eut bientôt -mué une longue allée, et il eût peut-être continué sa

course avec la même frénésie, s'il n'eût aperçu à une assez grande distance un groupe de cavaliers qui s'avançaient au petit pas.

Bricord , en quittant le château de Montéclain, s'était rendu immédiatement à la ferme. Jusqu'à ce jour, nul soupçon n'était entré dans l'esprit du fermier. Plongé dans les ténèbres d'une confiance sans bornes , il avait toujours vécu sans autre préoccupation que le bonheur de sa femme. Bon, parce qu'il était fort; confiant, parce qu'il était incapable de tromper ; modeste , parce qu'il n'avait que la grandeur du cœur, jamais il n'avait traduit contre Léda ni ses caprices, ni ses refus, ni ses tristesses; jamais il n'avait expliqué contre elle, ni ses absences réitérées, ni l'accueil tantôt trop bienveillant, tantôt trop froid qu'elle faisait à Hector, peur être naturel... Bricord avait une excuse toute prête pour les torts de Léda : c'est qu'il n'était pas digne d'elle, c'est qu'il ne lui avait pas procuré tout le bonheur qu'il lui avait promis. Ce fut au milieu de cette profonde sécurité sur l'honneur de Léda, que se glissa tout à coup le soupçon qu'il était trompé. Bricord n'avait point deviné la machiavélique calomnie qui avait jeté sur madame de Monrion la honte du crime de Léda, mais il avait vu sa terreur : après cette épouvante était venue la colère désespérée que Léda avait montrée à l'annonce que quelqu'un avait demandé la main de madame de Monrion, et cette colère , Bricord l'avait vue se refléter sur le visage bouleversé d'Hector de Montaleu. Alors quelque chose de flamboyant et de douloureux à la fois, comme un fer rouge, avait traversé la nuit où il vivait tranquille, et il lui semblait avoir entrevu autour de lui des fantômes moqueurs qui lui montraient, en ricanant, Léda et Hector. C'était alors que Montéclain était arrivé. Durant la nuit que Bricord passa au château, ce soupçon qui, pareil à

JULIE l!)l

une lumière lointaine, avait d'abord éclairé le passé d'une lueur douteuse, attisé par le souffle patient et acharné de la jalousie , avait fini par resplendir et éclairer d'un jour sinistre ce passe traversé dans l'ombre. Tout ce qui avait été excusé par la bonne foi du mari confiant, devenait une accusation dans l'esprit du mari jaloux. La singulière coïncidence qui faisait que Léda avait été appelée près de madame de Monrion , le même jour où celle-ci était frappée d'une imputation déshonorante , avait d'abord tourné les soupçons de Bricord d'un autre côté. Il s'était dit un moment que Léda était peut-être la confidente de Julie : mais alors Bricord s'était rappelé mieux encore les paroles de Léda ; il s'était souvenu qu'elle avait dit que Julie était victime de sa générosité. Bricord n'avait pas pu percer jusqu'au fond de cetabimede perfidie, mais son regard s\ était attaché, et il voulait y voir tout à fait clair. Aussi entier dans sa résolution de connaître la vérité qu'il l'avait été dans sa confiance, il était sorti du château de Montéclain pour aller interroger Léda.

En arrivant à la ferme, il rencontra le colonel et Aly- Muley qui en sortaient pour gagner le rendez-vous de chasse. Thomas l'arrêta pour lui demander s'il n'était pas de la partie.

— Tout à l'heure, colonel, repartit Bricord, il est probable que je vous rejoindrai, et vous aurez peut-être une plus belle chasse que vous ne pensez.

Il entra à la ferme.

— Où est Léda? dit le colonel à Aly.

— On est venu la chercher de la part de madame de Monrion, et elle est partie depuis longtemps.

— Probablement la comtesse a tout préparé pour la fuite de cette malheureuse, dit le colonel à Aly. Marchons doucement, pour voir ce que va faire Bricord.

Le fermier était monté tout droit à la petite chambre qu'occupait Léda. Ne l'ayant pas trouvée, il redescendit, parcourut rapidement les communs, sans adresser une parole aux servantes ou aux valets qui travaillaient dans les coin-. Sa recherche fut encore inutile. Alors il regarda autour de lui, de l'air d'un homme qui sent sa raison prête

à lui échapper. Il appela rime des semantes, mais d'une voix si rauque, si altérée, qu'elle se retourna en riant et en disant :

— Qui donc m'appelle de cette voix de l'autre monde ?

— Moi! répondit Bricord.

La pauvre servante resta muette et confondue en voyant la pâleur de Bricord et le sinistre regard qu'il attacha sur elle.

— Où est ma femme ? lui dit le fermier.

— Dame, monsieur, madame la comtesse de Monrion l'a envoyé chercher, il y a à peu près une heure, et votre femme est partie tout de suite après.

— Bien ! fit Bricord en sortant de la cour.

A l'instant môme, un valet à cheval y entrait au galop :

— Hé ! cria-t-il, monsieur Bricord, la servante, où est madame Bricord ?

— Eh bien ! répondit la fille de basse-cour, elle est chez vous.

— Mais non, repartit le valet, je suis déjà venu ce matin, et madame Bricord m'a dit qu'elle allait venir tout de suite, et on ne l'a pas vue. Je ne sais pas ce que lui veut madame la comtesse, mais je ne l'ai jamais vue d'une impatience pareille.

— C'est drôle, reprit la servante ; et monsieur Brias aussi est venu la demander.

Bricord s'était arrêté, il dévorait le valet de ses yeux flamboyants.

— Ah ! lui dit-il, ma femme n'est pas chez vous?...

— Non, puisque je viens la chercher... Tâchez donc de me dire où elle est, on m'a recommandé de courir après...

Bricord s'appuya contre un poteau qui était près de lui.

— Nous ne savez donc pas où elle est, vous autres ? demanda le valet...

— Je le sais, moi, dit Bricord...

— En ce cas, reprit le valet, cnvoyez-nous-la tout de suite, il parait que ça presse.

Bricord le laissa passer sans le voir et resta un moment anéanti... Ses le vies tremblantes murmuraient des mots sans suite.

— Elle est... clic est avec lui... disait-il... où ça?... où?... Oh! chez lui... Oui... Bien...

11 rentra dans sa maison, prit son fusil, et il allait quitter la terme, lorsque tout à coup le son des trompes retentit pour lui comme il avait retenti pour Montaleu.

— Oh ! s'écria Bricord, s'il est avec elle, il n'aura pas le temps d'être au rendez-vous de chasse.

Aussitôt il court à une écurie, selle et bride un des intrépides coureurs qu'il élevait, et, armé de son fusil et de son couteau de chasse, il s'élance à toute bride dans la direction que venaient de prendre le colonel et Aly-Mulcy. Il les eut bientôt atteints.

— Où cours tu donc ainsi? lui cria le colonel en lançant son cheval à côté du sien.

— Ail rendez-vous de chasse, lui répondit Bricord... et s'il n'y est pas, j'irai jusque chez lui.

— De qui veux-tu parler ? dit le colonel.

— Laissez-moi, colonel, fit Bricord, en faisant prendre à son cheval une allure effrayante.

Mais le colonel était monté de manière à tenir tête avec aisance au double poney de Bricord.

— Bricord ! lui cria-t-il, Bricord ! réponds-moi : à qui en as-tu?... que veux-tu?...

— Vous le verrez...

Us arrivaient en ce moment à un carrefour où se divisaient les différentes routes qui perçaient la forêt, lorsqu'ils aperçurent tout à coup Hector de Montaleu chevauchant tranquillement à côté de Léona, pendant que madame de Cbampmortain les précédait d'une centaine de pas avec son mari monsieur Amab. L'air tranquille d'Hector arrêta un moment la fureur de Bricord, qui lui dit cependant d'une voix altérée :

— Comment, monsieur le vicomte, vous n'êtes pas encore au rendez- vous de chasse?...

— C'est ma faute, repartit Léona; monsieur de Montaleu a bien voulu perdre son temps avec moi... Voilà plus d'une heure que je le retiens...

Bricord baissa la tète; son esprit s'était attaché à l'idée qu'Hector était dans sa propre maison, avec Léda, et il le

trouvait en compagnie d'une autre femme, avec laquelle il était depuis plus d'une heure. Cette dernière circonstance dérangeait tous ses soupçons. Mais que pouvait être devenue Léda, puisqu'elle n'était pas chez madame de Monrion? Le malheureux Bricord, se débattant dans ses incertitudes comme un fou dans les liens qui ne lui laisseraient que la faculté de faire quelques pas dans un cercle resserré, piqua droit devant lui, puis s'arrêta tout à coup, revint sur ses pas, alla à droite, puis à gauche, et enfin, ne sachant où prendre voie, il allait retourner chez lui, lorsque- parurent tout à coup Montéclain et Brias. L'aspect de celui-ci rappela à Bricord ce qu'avait dit la servante. En effet, Brias avait été demander Léda à la ferme. Cette démarche significative n'excita cependant dans l'esprit du fermier aucun soupçon personnel contre Brias. Seulement, ie sentiment qui l'avait empêché de se confier à Montéclain, l'idée que les nobles et les riches se soutenaient et se cachaient entre eux pour le déshonneur d'un homme de rien, lui fit croire un moment que Brias pouvait être le confident de Montaleu. Bricord allait donc lui demander la raison pour laquelle il avait été à la ferme, lorsque Montéclain s'avança rapidement vers lui.

— A la bonne heure, Bricord, lui dit-il gaiement, tu ne m'abandonnes pas. En ce cas, plus de rancune, car je dois te le déclarer, j'avais été si blessé de la façon dont tu m'as voulu quitter, que j'avais envoyé chercher Léda pour m'enic-ndre avec elle pour régler nos affaires de façon à n'avoir plus aucun rapport ensemble. Heureusement, Brias ne l'a pas trouvée, et puisque te voilà, qu'il ne soit plus question de cette mésintelligence. Et maintenant, Bricord, tout à la chasse, et coupons l'herbe sous le pied à Montaleu; je te confie mon honneur.

Bricord, éperdu et ne sachant que devenir, répondit au hasard et promit de faire de son mieux.

La compagnie se trouvant réunie, on prit la route du hallier où l'on devait attaquer ranimai.

— Tirons-nous la bête au sortir de l'enceinte ? dit Hector.

— Allons donc ! lui répondit Montéclain , j'entends que nous ayons un hallali ; il n'y a pas de belle chasse sans cela.

— Il faudrait , reprit Hector, que nous fussions sûrs de détourner la bête, car il est fort possible qu'elle ait délogé en entendant sonner les trompes. Vous savez que les sangliers n'aiment pas ces bruits-là.

— Les vôtres , repartit Montéelain avec une assurance imperturbable ; mais les miens sont capables de tenir à la bauge pendant plus d'une heure.

— Auquel cas, dit Hector, il sera prudent de fusiller.

— Non , de par tous les diables , répliqua Montéelain , dût-il charger à fond chiens et chevaux, j'entends le tuer de ma propre main.

— Avec cette aiguille que vous avez au côté ? dit Hector en riant.

— Ne vous en alarmez pas, Montaleu, reprit Montéelain avec un sourire dédaigneux, les aiguilles que je manie font des trous que nulle autre aiguille ne pourrait raccommoder.

Bientôt la conversation devint générale, et l'on n'entendit plus que discussions sur les quartans, les pigaches, et les signes auxquels on reconnaît un sanglier, son âge, son sexe, sa trace, tout cela entremêlé des mots particuliers à la vénerie. Cependant on entra en chasse; les limiers furent lancés; Montéelain , s'exposant comme le dernier des piqueurs , les appuyait en criant d'une voix animée et retentissante :

— Hou ! hou ! valets : hou ! hou ! là dedans.

Contre sa prévision, ou plutôt contre l'opinion qu'il avait émise, le sanglier prit son parti et piqua une pointe qui devait entraîner toute la chasse bien loin de son point de départ. Montéelain s'élança sur la voie avec tant d'ardeur, d'enthousiasme, de cris et de bravades, qu'Hector se laissa prendre à cette fausse démonstration , se précipita sur ses traces avec rapidité ; la haine jalouse qu'il avait pour Montéelain, sa vanité de chasseur, son désir de vaincre dans une lutte quelconque un homme dont la supériorité dédaigneuse le blessait en toute occasion, firent taire dans l'esprit de Montaleu le souvenir de la scène qui venait de se passer à la Charbonnière. De son côté, Bricord, perdu dans ses soupçons, ne sachant plus comment les éclairer, s'attacha instinctivement à la trace d'Hector.

Brias, le colonel, Champmortain, Amab, firent compagnie à Léona et à madame de Champmortain, et toute la compagnie fut bientôt entraînée dans la même direction et comme animée d'une ardeur enthousiaste, quoique assurément il n'y eût pas une seule de ces personnes qui fût réellement préoccupée de la chasse. Brias voulait parler à Sylvie, qui voulait lui parler. Champmortain voulait rester seul avec Léona, qui voulait rester seule avec le colonel. 11 n'y avait dans tout ce monde qu'Amab, qui, satisfait de trouver une occasion de se fuir lui-même , n'avait cependant nul désir de s'approcher de personne. Il ne prenait pas même à la chasse ce vulgaire intérêt qui s'excite à l'aspect de la passion des autres... Amab était un pauvre homme perdu, isolé, rongé au plus profond de son âme par un désespoir latent, dont il oubliait quelquefois les angoisses dans l'inspiration de son pinceau, et qui cherchait en ce moment à les étourdir dans le mouvement et le bruit où il s'était jeté. Cependant la cavalcade, commandée par les désirs secrets de chacun, évoluait dans sa rapidité avec une adresse et une lenteur imperceptibles. Peu à peu Léona s'était dégagée de la ligne horizontale qu'on avait d'abord suivie, et avait pris la tête côte à côte avec le colonel. Champmortain , qui prétendait à la faveur d'un entretien, suivait de près; Amab serrait Champmortain, tandis que Sylvie et Brias, dont les chevaux moins solides avaient besoin d'être ménagés, se laissaient abandonner seuls en arrière.

— Eh bien ! Thomas, dit Léona au colonel, vous savez les nouvelles ?

— Lesquelles? répondit le colonel, que madame de Monrion est innocente du crime qu'on lui impute.

— Bah! fit Léona, vous croyez? J'avoue que, pour ma part, il m'en faudra des preuves bien convaincantes, après l'histoire du village de Saint-Faron.

— Vous savez mieux que moi qu'elle est innocente, dit le colonel sévèrement.

— D'où voulez-vous que je le sache?... Tout ce que je sais, c'est que Montaleu, qui épouserait une chiflonnière, si sa hotte était chargée de bank-notes, épousera la comtesse et prendra le poupon par-dessus le marché.

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