UNE VIEILLE HISTOIRE
Deux heures à peu près avant cette rencontre, le colonel Thomas Rien était demeuré seul avec Montéclain ; le colonel sombre, pensif, préoccupé; Montéclain insouciant, dégagé^ et admirablement à son aise.
— Monsieur de Montéclain, dit le colonel, vous devez comprendre l'explication que j'attends de vous.
Montéclain ne répondit que par un signe de tête affirmatif. Il sonna.
— Du thé et des pipes, dit-il, et qu'on ne vienne nous interrompre sous aucun prétexte.
— Le spahi de monsieur le colonel est en bas, fit le domestique, et il fait demander s'il doit attendre, ou s'il faut qu'il aille se promener...
— Se promener, dit Montéclain en regardant le colonel qui fut embarrassé, carAly-Muley faisait demander de cette
façon s'il devait se mettre à la poursuite d'Hector de Montaleu.
— Dis-lui qu'il m'attende, repartit brusquement le colonel, trop préoccupé de l'explication qu'il attendait de Montéclain pour songer à Hector...
Montéclain fil un signe à son domestique, les pipes et le thé qu'il avait demandés turent immédiatement apportés. Montéclain en prit une, et, se jetant négligemment sur un divan, il dit à Thomas :
— Donc, colonel, vous voulez savoir ce que signifie cette histoire de Cologne dont j'ai jeté si savamment les premières lignes du premier chapitre à travers la gaieté fausse de notre souper, et dont vous avez si intempestivement nommé le principal personnage ?
— Oui, je désire savoir qui vous a instruit de cette fatale aventure arrivée il y a trente ans.
— Et dont vous venez faire aujourd'hui le dénoùment? Il importe peu que vous sachiez de qui je la tiens, pourvu que vous soyez certain que je n'en ignore aucun détail.
— Vraiment? dit le colonel en rougissant.
— Jugez-en... C'était en 1812. Monsieur de Montaleu, alors tout au service de Napoléon, comme depuis il a été tout au service de Louis XV1I1 et de Charles X, et comme il est maintenant tout au service de Louis-Philippe, était quelque chose comme préfet à Cologne. 11 y rencontra deux personnes qui l'intéressèrent à des titres différents : une vieille amitié et un jeune amour. La vieille amitié, c'était le seigneur Annihal de Rudesgens; le jeune amour, c'était mademoiselle Sophie Muller.
A ce nom, le colonel poussa un profond soupir.
— A ce moment, la vieille amitié était dans une assez belle passe; elle s'était éprise des millions douteux de ma* demoiselle Arthéraise Van Marken, fille d'un fournisseur, prodigieusement soupçonné d'avoir vendu d'immenses quantités île marchandises qu'il n'avait jamais livrées. L'empereur Napoléon, soit dit en passant, avait une politique à ce sujet que les puristes en saine morale doivent trouver détestable, et que, pour ma part, j'admire du fond de mon àme. Permettez-moi d'insister à ce sujet, parce
que cette façon de voir, vis-à-vis du grand homme, est celle qui a dicté ma règle de conduite jusqu'à ce jour, et qui la dictera dans l'affaire qui va se dénouer ici. Comprenezmoi donc bien. Il était impossible que les Van Marken, quels qu'ils fussent, pussent procéder au vol par cent mille francs et par millions sans qu'ils eussent des complices parmi les généraux des armées dont ils pillaient si magnifiquement la substance. Napoléon le savait. Mais, pareil à ce précepteur de. Louis XV qui fouettait impitoyablement un pauvre malheureux enfant pour les fautes de spn royal élève, l'empereur punissait avec excès messieurs les voleurs civils, pour les exactions commises par messieurs les voleurs militaires. De même qu'il eût paru indigne aux adorateurs de la monarchie de soumettre le royal bambin au régime du fouet, dans la partie sacrée qui devait s'asseoir sur le trône, de même Napoléon pensait qu'il ne lui était pas convenable de déshonorer européennement les planètes étincelantes qu'il entraînait dans le système solaire dont il était le centre.
— C'est vrai, dit le colonel, et c'est là une des taches de la gloire éclatante de cet homme dont le génie avait tant de justice.
— Et encore plus de bon sens, croyez-moi. Le mal, il faut bien le reconnaître , est un hôte qu'on trouve si souvent dans les maisons les mieux famées, que je crois qu'il y aurait un mal encore plus grand pour la société à le dévoiler, partout et toujours, qu'à le cacher souvent et dans certains endroits. La publicité des grands scandales est un principe de désorganisation sociale auquel il faudra qu'on renonce forcément, à moins qu'on ne veuille voir la société tomber en pourriture avant un demi- siècle. Si Napoléon eût flétri publiquement tous les hommes de son armée et de son administration qui méritaient de l'être, la puissance colossale qu'il avait constituée n'eût pas duré six mois. D'ailleurs, colonel, on a beau dire et beau faire, les grandes qualités d'un homme lui sont comptées en compensation de ses défauts et de ses vices. 11 y a pour moi et pour nous tous une immense différence entre le général qui avait gagné une bataille, entre l'administrateur qui avait orga-
niso une province , entre le savant qui a doté le monde d'une découverte utile, et qui abusent, soit l'un de sa victoire, soit l'autre de son pouvoir, soit le dernier de sa science, pour s'enrichir déshonnêtement : il y a, dis-je, une immense différence entre ces gens-là et un drôle, comme ce Van Marken, qui, n'ayant jamais rien fait ni d'illustre ni de bon, se permet de voler sans que rien l'y autorise. Ceci vous paraît d'une morale bien relâchée sans doute ; mais je la crois plus utile que cette morale étroite dans sa misérable généralité , et qui fait abstraction de la valeur et de la position de l'individu pour condamner l'action isolée. Pour en finir avec toute cette métaphysique , j'entre dans l'affaire qui nous occupe , et je vous dis : Il y a ici plusieurs femmes gravement compromises. Madame de Rudesgens, jadis très-coupable; Sylvie, prête à le devenir; Léda,dont la faute palpite, et enfin Léona. Madame de Rudesgens a pour elle la prescription , et c'est à mes yeux un titre comme elle l'est aux yeux de la loi; Sylvie a pour elle l'inconduite de son mari ; Léda a son malheur ; mais Léona, la féroce Léona, n'a rien. Je sauverai les autres si je puis, et je perdrai celle-là, s'il le faut. Je respecterai la position de l'une , l'entraînement de l'autre , les douleurs de la dernière ; mais je serai impitoyable pour celle qui n'a pas à jeter dans la balance une heure de bonté ni même d'amour, une seule action charitable , rien, pas même un grand talent. C'est la méchanceté et l'adultère nus et hideux, comme était le vol chez monsieur Van Marken. Ceci posé, colonel, je reprends mon récit.