‹ JulieChapitre 36 sur 62 · IL' LIE · texte numérisé non relu

IL' LIE

» — Mon Dieu, mon Dieu, faites que cela soit vrai, et je pardonnerai à tout le monde !

0 Aly-Muley m'embrassait... Les pauvres gens, ils auraient laissé mourir le colonel, tant ils étaient heureux qu'il ne fût pas mort. Je leur en fis l'observation... Alors nous le. soulevâmes, nous le mimes sur son séant. La balle l'avait frappé en pleine poitrine. Cependant un long soupir m'apprit que les organes de la respiration agissaient encore. 11 y eut alors un moment de débat. Bricord voulait le porter à la ferme, et Aly-Muley était de cet avis; mais nous étions plus prés de chez moi que de la ferme, cette considération décida la question en ma faveur. Le pauvre Aly- Muley était si brisé par sa doxileur et son espérance qu'il ne pouvait soulever le colonel ; je le pris avec Bricord pendant que le spahi montait Mogador et courait au château pour ramener un brancard. En attendant, nous nous mimes en marche avec Bricord.

» Ah! mon ami, que la mort a de saisissants aspects! .l'ai vu des champs de bataille, j'ai assisté à des duels désastreux, j'ai vu les victimes sanglantes et déchirées d'horribles assassinats, et les cadavres blancs et calmes de gens morts dans leur lit, mais, à vrai dire, je n'avais jamais touché la mort. J'avais pris les bras du colonel et je le soutenais, les miens passés sous ses épaules. Je ne puis vous dire quel frisson m'a saisi en sentant cette tète forte, intelligente, ambitieuse, promise à l'avenir, à la gloire, rouler inerte et abandonnée sur ma poitrine. Alors j'ai pensé que, moi aussi, j'étais pour quelque chose dans la mort de ce noble soldat dans le malheur duquel mon père est pour uni* si large part, car... Mais, Villon, l'heure des confidences n'est pas arrivée... laissez-moi finir cet affreux récit. Nous poursuivions lentement et paisiblement notre route, lorsque tout ,:i coup, au détour d'une allée, nous fûmes coupés par une voiture; elle allait nous dépasser, mais elle s'arrêta soudainement à un cri parti de l'intérieur; la portière s'ouvrit, et je reconnus madame de Monrion. C'était clic!

d ^ illoii , cette femme est venue du ciel, elle a des alhires qui ne touchent point à la terre; elle vole quand elle court; clic plane quand elle marche, son regard est un

rayon, sa voix une musique, sa pan île une autorité. Elle s'esl approchée, pâle, alarmée, tout inspirée de cette charité chrétienne, de cette charité sainte qui s'oublie à toute heure pour les autres.

» Je ne vous dirai point comment elle s'est informée, comment je lui ai répondu ; mais pendant que Bricord et moi nous hésitions, elle avait couvert la blessure du colonel du mouchoir avec lequel elle venait d'essuyer ses larmes, car elle avait longtemps pleuré, la pauvre àme blessée. Et je lui expliquais encore que nous attendions un brancard et des hommes, que déjà elle avait fait placer le colonel dans sa voiture ; et tout cela, Villon, elle l'avait fait et ordonné avec cette chaste simplicité d'un cœur à qui le bien, la pitié, le dévouement sont naturels comme la lumière aux yeux, comme l'air à la poitrine. Et puis, pendant que son cocher conduisait au pas la voiture dans laquelle était monté Bricord près du colonel, elle se mit à marcher près de moi, qui suivais à pied, et elle me demanda seulement alors la cause de cette blessure. Etait-ce un duel? était-ce un accident"?

» — Non, madame, lui dis-je tristement, c'est un assassinat.

» — Un assassinat ! répéta-t-elle avec effroi. Dans ce pays... et pour quelque misérable somme d'argent...

» — Non, madame, une vengeance... ou une précaution.

» Elle attacha sur moi un regard indicible d'étonnement, de curiosité et de douieur. Je ne sais quoi d'inouï qui tient de la prévision divine semblait lui avoir fait comprendre qu'elle n'était pas tout à fait étrangère à ce malheur.

» — Assassiné ! me dil-elle d'une voix qui me remua comme celle d'une mère qui s'inquiète de son enfant.

» — Oui, lui répondis-je, pour n'avoir pas, sans doute, voulu s'associer à un crime.

» Ce calme et saint courage, qui animait un instant avant cette douce et blanche créature de Dieu, se fondit à ce mot de crime ; elle pâlit et frissonna.

» — Quel crime, me dit elle, et contre qui voulait-on le commettre ?

» — Vous le saurez un jour, madame; mais permettezmoi une question : où alliez-vous ainsi à cette heure?

» Elle rougit, mais elle ne fut point offensée j cependant, elle me répondit d'une voix tremblante :

)) — J'allais au' village de Saint-Faron... Oh! reprit-elle avec une indignation fébrile, je n'abandonnerai pas l'orphelin... Je lutterai... J'irai tous les jours...

» — C'est inutile, lui dis-je ; Jeanne Dromery n'est plus à Saint-Faron ; l'enfant que vous protégez est parti avec elle...

» — On les a chassés ? s'écria-t-elle.

» — Non, madame, on les a recueillis ; on a voulu soustraire cette femme à des influences perfides, et cet enfant aux dangers dont peuvent le menacer la colère d'un mari trompé et la férocité d'un père coupable.

» — Je vous remercie, monsieur, me répondit-elle doucement.

» Oh! Villon, Villon, j'ai éprouvé dans ma vie de bien brûlantes passions, que j'ai crues heureuses; j'ai eu des désirs immodérés que j'ai satisfaits; j'ai vu, après des mois entiers -de torture et d'attente, des femmes baisser la tête sons mon regard et laisser tomber de leurs lèvres tremblantes l'aveu de leur amour... eh bien! jamais, sur mon âme! jamais rien, rien au monde ne m'a jeté au cœur une joie plus douce, plus puissante, plus étrange à la fois que ce mot si simple : « Je vous remercie. » Elle a donc compris tout de suite que c'était moi ; elle m'a donc cru capable d'un peu de bien... Villon, je me suis senti les yeux humides: je... Mais le vieil homme murmure encore en moi, car j'ai résisté à je ne sais quoi qui me poussait à tomber à genoux devant elle. Et cependant qui doit-on adorer, dites-moi, si ce n'est l'être qui porte en soi le don de faire tant de bien avec un mol ? Ali ! mon ami Villon, que je me suis senti humilié, moi qui me crois un homme fort, moi qui, quelquefois, ai l'ait reculer le crime, ai démasqué l'hypocrisie, moi qui ai accepté le cartel de tout méchant et qui l'ai souvent vaincu, moi enfin qui pourrais au besoin punir impitoyablement et me venger avec éclat, que je me suis senti pau\ re et petit devant cette femme ! J'emploierais ma vie, ma fortune, mes soins à vouloir être bon, que

jamais je ne donnerais à personne la millième partie de la joie céleste dont elle m'a rempli. Oh! la puissance du bien est la seule vraie, car il faut que vous me compreniez, Villon, ce n'est pas du bonheur qu'elle m'a donné, c'est du bien qu'elle m'a fait! Mais il faut que j'achève.

» Quelques pas plus loin, nous rencontrâmes Aly-Muley avec mes gens; il regarda dans la voiture, il s'assura que le colonel était aussi bien qu'il pouvait l'être, il parla à Bricord, il recommanda au cocher d'éviter les ornières, et ce ne fut que lorsqu'il eut pris tous ces soins qu'il s'approcha de madame de Monrion pour la remercier, car Bricord lui avait dit ce qui venait de se passer.

» Alors Aly-Muley s'arrêta devant elle ; il se découvrit la tête, parut hésiter sur ce qu'il avait à faire et à dire, puis, attachant sur Julie un regard humide, et balbutiant comme un homme à qui l'expression manque et qui parle au hasard, il lui dit tout à coup :

» — Madame... oui, madame, c'est vrai... si vous étiez née autrefois, vous auriez été la sainte Vierge.

» Est-ce parce qu'il s'adressait à elle ? est-ce parce qu'il venait d'être dit par ce rude soldat dont j'avais vu le désespoir? mais je trouvai ce mot sublime et touchant... Je pris les deux mains d'Aly-Muley et je les pressai sans pouvoir prononcer une parole.

» — Eh bien ! oui, me dit-il en sanglotant, c'est vrai... c'est...

» Puis, comme il pleurait, il m'a brusquement tourné le dos.

» Julie s'était arrêtée, je me tournai vers elle. Le mot d'Aly-Muley avait été plus puissant que tout ce que j'aurais pu lui dire ; elle me parut heureuse et consolée. C'est que les cœurs naïfs ont le secret des âmes célestes.

» — Je suis déjà bien loin de chez moi, me dit-elle, permettez que je m'éloigne.

» — Seule? lui dis-je.

» — Je n'ai pas peur.

» — Permettez que quelques-uns de mes gens vous suivent jusqu'à votre demeure.

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» — Si l'un d'eux veut conduire ma voiture, mon cocher m'accompagnera.

» Elle s'inclina et allait me quitter.

» — Madame, lui dis-je, trois hommes devaient se rendre ce matin chez vous pour vous saluer avec respect et vous demander pardon, au nom de-tout ce qui a de l'honneur, de ce «pie vous avez souffert depuis quelques jours. Ils ne seront plus que deux, le troisième est dans cette voiture. I n autre eût voulu se joindre à eux; mais la haine de monsieur de Montaleu lui interdit tout accès près de vous... Laissez-le profiter du hasard de cette rencontre pour vous dire...

» Comment se fait-il que la voix me manqua? C'est que le mot qui me venait aux lèvres, je ne devais pas le prononcer. C'est que je voulais parler de respect et mon cœur débordait d'adoration. Julie était devant moi, les yeux baissés, heureuse, je le crois, non pas de mon trouble qu'elle ne comprenait pas, mais de la joie, que donne la considération reconquise... Elle attendait la tin de ma phrase; je ne pus la trouver, et je lui dis, tant j'étais absent de cette science du inonde que je croyais si bien posséder :

» — Adieu, madame... Permettez-moi dépenser à vous, comme je pense quelquefois à ma mère, qui était belle, qui était sainte et qui est au ciel.

» Elle s'éloigna enfin, et nous arrivâmes bientôt auchàteau.

» Déjà le médecin du pays nous attendait ; un de mes j.rens était parti pour Nevers, afin d'en amener un autre. Le colonel a été saigné, mais la balle n'est pas extraite de la blessure. Cependant il a prononcé quelques mots, et ces mots ont été :

» — Ma mère... ma mère !

» \J\\ moment après il a rouvert les yeux, et sa bouche a murmuré encore :

» — Ma mère... ma mère !

» Villon, au reçu de cette lettre, vous courrez chez moi. \\ec la clef que renferme ce paquet vous ouvrirez un secrétaire en bois de rose placé dans ma chambre à coucher, à gauche de ma cheminée. Vous presserez la tablette t\\[ fond, vous trouverez une cave; dans celte cave, vous ver-

rez, entre autres papiers, un paquet avec cette suscription :

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