‹ JulieChapitre 38 sur 62 · LES INTERPRÉTATIONS · texte numérisé non relu

LES INTERPRÉTATIONS

Le matin même de ce jour, madame de Rndcsgens avait fait appeler sa fille près d'elle. L'acariâtre et fière Arthémise était tout à fait revenue de son émotion et de sa terreur de la veille. Sylvie, qui l'avait quittée si abattue et si souffrante qu'elle n'avait pas osé lui parler de l'incident du souper, la retrouva plus roide et plus sèche qu'à l'ordinaire. Ses lèvres étaient plus pincées, son nez plus crochu, sa parole plus brève. 11 y avait eu conseil, durant cette nuit, dans l'alcôve solitaire de madame de Rudesgens ; elle avait envisagé en face un grand danger, et elle s'était résolue à le détourner de sa tète pour le faire éclater sur celle d'un autre. Madame de Rudesgens connaissait le grand art des diversions, comme on pourra le voir.

— Ma fille, dit-elle à Sylvie, nous avons à causer sérieusement, mais notre entretien doit avoir lieu en présence de votre père. Je vais le faire avertir.

Il convenait aux projets de madame de Rudesgens de ne voir son mari qu'avec Sylvie à se? côtés; donc, aussitôt qu'elle fut garantie par la présence de Sylvie, elle envoya chercher le victorieux Annibal. Celui-ci avait également réfléchi beaucoup durant cette nuit. L'évanouissement de

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sa femme l'avait vivement chiffonné. Des doutes enfouis sous une possession de trente ans, et qui remontaient à l'époque de son mariage, s'étaient réveillés dans le plus profond de ses souvenirs. Peut-être à cette époque les millions de mademoiselle Van Marken avaient-ils fait taire, dans l'âme de monsieur de Rudesgens, certains étonnements peu Batteurs pour la vertu d'Arthémise. Quoi qu'il en soit, il avait gardé le silence au moment important. Les millions étaient tout frais reçus, et couvraient d'un bouclier d'or les plis fâcheux qui eussent pu rider le cristal de la vertu d'Arthémise. Il se tut. Récriminer plus tard, et lorsque l'acariâtre sévérité de madame de Rudesgens tourmentait les projets séducteurs de son Annibal, c'eût été faire l'aveu de sa sottise ou de sa complaisance : il garda donc toujours un silence digne et prudent. Une des raisons qui étaient aussi venues en aide à la philosophie de monsieur de Rudesgens, c'était la conviction profonde où il était que les soupçons qu'il avait conçus n'étaient jamais entrés dans l'esprit de personne. Un seul de ses amis l'avait, dit-on, averti ; mais cet ami avait quitté la France à l'époque du mariage de monsieur de Rudesgens avec Arthémise, et il était mort en pays étranger. Personne n'avait donc une. ombre de soupçon. Trente ans de quiétude à ce sujet axaient enraciné cette foi dans l'âme de monsieur de Rudesgens. Il lui arrivait même de se persuader qu'il s'était trompé, tout connaisseur qu'il fût en ces sortes de choses ; et, en définitive, il faisait encore mieux que de raisonner tt de s'abuser par ses raisonnements: il n'y pensait plus. Mais voilà tout à coup que ce secret, enterré si profondément, et sur lequel des forêts avaient eu le temps de pousser, voilà, disons-nous, que ce secret est signalé et qu'on menace de l'exhumer; voilà quelqu'un qui parait et qui dit en frappant du pied sur le sol : « Il y a ici la trace (l'une faute. » Monsieur de Rudesgens avait frémi jusque dans la moelle de sa vanité. Etre montré au doigt après trente ans de glorification sur la vertu de sa femme, avoir souffert toutes les acrimonies de ce bonheur vertueux, s'être vu réprimandé avec furie pour la moindre incartade, et cela pour n'être en définitive qu'un mari trompé avanl

et peut-être après: c'était pour la colossale vanité du petit marquis un chagrin furieux, et dont il voulait se garer à tout prix. Ce fut donc avec un vif empressement qu'il se rendit auprès de l'auguste pécheresse qui lui avait fait payer si cher son repentir. Dans la pensée où il était qu'une explication allait avoir lieu au sujet de l'évanouissement de la veille, il fut surpris de trouver là madame de Champmortain. 11 examina sa noble épouse : jamais elle ne lui avait paru si montée en vinaigre; il comprit sur-le-champ que la querelle serait terrible, et que madame de Rudesgens s'était prudemment abritée derrière Sylvie, bien convaincue qu'il n'oserait, en sa présence, élever certaines récriminations qu'une fille ne doit jamais entendre. Cependant, il garda son petit air pincé, bien résolu à saisir cette fois une partie de l'empire qu'il avait toujours convoité.

— Vous m'avez fait appeler? dit-il en prenant un siège. 11 me semble que Sylvie...

— Je l'ai fait appeler aussi : car ce que j'ai à vous dire concerne la famille entière.

— Mais moi, dit sèchement l'époux, j'ai à vous dire des choses que Sylvie...

— Sylvie doit tout entendre, repartit encore plus sèchement l'épouse.

— Permettez, fit monsieur de Rudesgens, je prétends, avant tout, avoir une explication qui...

— Prétendez-vous, dit en l'interrompant encore Arthémise, prétendez-vous supporter longtemps encore les scandales qui se passent dans votre maison?

— Des scandales ! s'écria monsieur de Rudesgens, quels scandales? Madame, s'il y a eu matière à scandale, ou s'il y en a encore, vous savez de qui ils peuvent venir.

L'héroïque Annibal jeta cette phrase à la tète de son épouse avec une verdeur qu'il croyait irrésistible. Mais au lieu de voir se courber sous celte terrible insinuation le front coupable de son épouse, le vieux Céladon la vit se tourner vers lui, pareille à une perruche qui hérisse ses plumes.

— Monsieur de Rudesgens, lui dit-elle d'une voix étranglée, que voulez-vous dire? Vous allez me l'expliquer tout

de suite, à l'instant, je le veux... Tariez... parlez donc, Annibal ! quand on est sans reproche, on doit oser tout dire. Le vieux marquis fut pris d'une furieuse envie de rabattre l'insolente criailleric de sa femme; mais il s'arrêta en pensant que Sylvie était là. 11 s'étendit nonchalamment dans un fauteuil et repartit de son air le plus dédaigneux :

— Nous parlerons de cela plus tard; commençons par ce qui doit être dit en présence de notre fille.

— Ah! fit Arthémise, vous vous taisez à présent comme toujours, parce que vous savez ce que vous m'avez fait souffrir par votre inconduite.

— Ma mère, vous vouliez me parler? dit Sylvie, qui avait été trop souvent témoin de pareilles scènes pour en être touchée.

— Ah ! reprit madame de Rudesgcns en s'essuyant les yeux, c'est que tu ne sais pas combien j'ai souffert... et c'est pour que tu n'aies pas à subir les mêmes douleurs et les mêmes humiliations que je veux mettre un terme à ce qui se passe de scandaleux dans notre maison.

— Et que se passe-t-il?

— Vous le savez bien, Annibal, et vous fermez les yeux pour ne point le voir; qui sait même si vous n'y prêtez pas les mains! Qui se ressemble s'assemble. D'ailleurs, qui sait si vous n'êtes pas deux au-lieu d'un ?

— A quoi faire ? dit monsieur de Rudesgcns, en prenant son peigne d'écaillé et en rajustant sa chevelure d'un air indolent.

— Vous me comprenez très-bien, monsieur; vous savez tout... et vous le soutirez.

— Qu'est-ce ?

— Veuillez me dire, je vous prie, si vous approuvez la conduite de monsieur de Champmortain vis-à-vis de notre tille chérie et adorée, vis-à-vis de cette pauvre enfant délaissée .'

A cette parole, madame de Champmortain baissa la tète et rougit. En ell'et, elle ne se sentait plus le droit de se plaindre de l'infidélité de monsieur de Champmortain, et se trouvait horriblement embarrassée de l'oldigation où on la mettait de connaître cette inconduite, et par conséquent

de la lui reprocher. Monsieur de Rudesgens se retourna à cette attaque de sa femme contre son gendre ; il se leva, furieux, l'œil en feu, grandi de dix pieds, et s*approchant de madame de Rudesgens, il lui dit avec un accent que jamais elle n'ava lentendu :

— Madame, vous êtes une mauvaise mère !

Soit que cette accusation s'appliquât, dans la pensée de madame de Rudesgens, à un souvenir lointain, soit qu'elle la prît pour un reproche qui ne s'adressait qu'à l'action présente, toute son audace parut fléchir devant cette parole.

— Moi, murmura -t-c lie avec effort, une mauvaise mère!

— Ma fdle, dit monsieur de Rudesgens, sortez...

— Mais je ne le veux pas, moi. 11 faut qu'elle sache enfin... s'écria l'épouse.

— Sortez, Sylvie, dit monsieur de Rudesgens avec une colère qui ne s'adressait pas à sa fdle... Va, mon enfant, va...

Mais madame de Rudesgens, dont l'absence de Sylvie dérangeait tout le plan de campagne qu'elle avait formé, s'élança d'un air furibond au-devant d'elle.

— Restez, Sylvie, restez, s'écria-t-elle, ou si vous obéissez à votre père, préparez-vous à ne plus me revoir jamais.

Sylvie hésita un moment.

— Restez, Sylvie, lui dit tristement monsieur de Rudesgens ; je ne vous mettrai jamais dans l'affreuse obligation de choisir entre nous. Restez avec votre mère ; mais croyezmoi, mon enfant, ne vous laissez pas égarer par les soupçons qu'on veut faire naître dans votre esprit. Si le mal qu'on va vous apprendre existe, ce que je ne crois pas, une mère prudente eût mis tous ses soins à vous le cacher. Une mère qui eût pensé à votre bonheur eût fait cesser ce mal par de sages représentations, et vous eût laissée dans votre ignorance... Mais, quoi qu'on vous dise, comptez sur moi pour vous consoler et pour vous protéger...

— Après avoir protégé les débordements de monsieur de Champmortain...

— Allez, madame, allez, dit monsieur de Rudesgens... Mais je vous préviens que si vous avez compté sur le désordre que vous allez jeter dans le ménage de votre fdle

pour nie (aire oublier certaines choses... vous vous êtes trompée.

Monsieur de Rudesgens venait de trouver enfin le bul secret de l'entreprise de sa femme. Aussi, atteinte à l'endroit sensible, se prit-elle à se récrier de toutes les forces de sa colère :

— Qu'est-ce à dire, et qu'ai-je à faire oublier, monsieur? que signifient ces accusations, ces paroles à double entente? Monsieur, je veux une explication, je la veux; sinon, monsieur, je n'oublierai pas que si nous ne pouvons rompre notre union, nous pouvons du moins séparer nos existences et nos fortunes.

Monsieur de Rudesgens se redressa, et peut-être allait-il se laisser emporter au delà de ce qu'il voulait dire devant Sylvie, quand celle-ci, prenant vivement la parole, s'écria :

— Ma mère, mon père, je vous en supplie, veuillez m'écouter : par grâce, calmez-vous l'un et l'autre... C'est pour moi que s'est élevée cette discussion, c'est pour mon bonheur que ma mère voit d'une façon, et que vous, mon père, vous voyez d'une autre. Eh bien ! je dois vous le dire, vous vous trompez tous les deux.

— Comment! s'écria aigrement la fière Arthémise.

— Que dis-tu, Sylvie? lui dit monsieur de Rudesgens.

— Mon père, reprit Sylvie avec un trouble et une agitation extrêmes, je sais tout ce que ma mère croit m'apprendre.

— Quoi! tu sais que ton mari est l'amant de... fit madame de Rudesgens.

— Oui, ma mère, je le sais, et je ne veux ni ne peux lui en faire un reproche.

— Quoi ! reprit monsieur de Rudesgens, tu crois aux infidélités de ton mari, et tu es aussi calme ?

Sylvie baissa les yeux et des larmes coulèrent sur son \ isage.

— Pauvre enfant ! dit madame de Rudesgens, elle a appris la douleur et la patience en voyant souffrir sa mère infortunée... Viens, ma fille... viens dans les bras de ta mère, nous pleurerons ensemble.

Sylvie continuait à pleurer sincèrement pendant que monsieur de Rudesgens l'examinait avec attention. 11 cherchait à s'expliquer cette résolution calme et si peu d'accord avec ce qu'il avait eu lui-même à supporter, et qui ne lui semblait pas pouvoir être le résultat d'une sainte résignation. Il était trop expert en pareille matière pour ne pas lui supposer une autre cause; cependant il jugea prudent de l'accepter à ce point de vue, et dit doucement à sa fdle :

— Sylvie, vous avez raison ; ce n'est point par de vaines récriminations, par des scènes furibondes, par des reproches acrimonieux que l'on ramène un époux égaré.

A cette énumération, madame de Rudesgens releva un nez irrité et darda des yeux flamboyants sur son époux ; celui-ci n'en tint pas compte et continua :

— Mais si j'approuve l'indulgence, Sylvie, ajouta-t-ilen la prenant dans ses bras, c'est parce que je la crois la plus noble vertu d'un cœur pur.

Sylvie baissa la tète et ses larmes redoublèrent.

— Oui, reprit madame de Rudesgens, elle lui pardonne, la pauvre enfant, parce qu'elle n'a ni fiel ni ressentiment... Va, Sylvie, tu es un ange...

Les larmes de Sylvie redoublèrent.

— Hélas! dit-elle en balbutiant... je n'ai plus droit de...

— Sylvie, s'écria brusquement monsieur de Rudesgens en l'interrompant, vous pardonnez parce que vous êtes bonne, voilà tout...

— Oh ! non, non, dit Sylvie avec désespoir en se tournant vers son père... c'est qu'il ne m'appartient plus...

— Oh ! tais-toi, lui dit tout bas son père; pas devant ta mère... ajouta-t-il en l'attirant sur son cœur.

11 avait raison. A peine Sylvie avait-elle laissé échapper un mot qui pouvait faire croire qu'elle avait perdu le droit de se plaindre de son mari, que sa mère avait attaché sur elle un regard curieux et presque cruel. En effet, la faute de Sylvie, mieux encore que celle de Champmortain, pouvait détourner d'elle l'orage dont la menaçaient les soupçons de son mari.

— Que lui dites-vous ? s'écria madame de Rudesgens en

interpellant aigrement son époux; laissez-la parler, laissezla confier à sa mère, qui la comprendra, toutes les douleurs qu'elle souffre.

— Ses douleurs, dit monsieur de Rudesgcns, elle n'en a pas d'antres que celle que vous lui causez par vos sottes suppositions.

Ce mot allait devenir le signal d'une explosion terrible, lorsque monsieur de Champmortain entra tout à coup sans se faire annoncer; il était accompagné de Brias. L'effroi qui se peignit sur le visage de Sylvie et l'aspect de ce dernier furent à la fois un trait de lumière pour monsieur et madame de Rudesgens.

— Pardon, dit Champmortain; si j'avais su que vous fussiez déjà \ isibles, je serais entré plus tôt pour vous annoncer une nouvelle qui vous charmera tous, j'en suis assuré»

— Qu'est-ce donc ? fit monsieur de Rudesgens.

— Hier, après votre départ, Montéclain nous a montré une lettre qui prouve d'une manière éclatante l'innocence de madame de Monrion.

— En vérité? dit Sylvie.

— oui, madame, lui répondit Brias; à qui son regard avait adressé cette, question.

Sylvie sourit amèrement.

— Et que dit cette lettre? fit aigrement madame de Rudesgens.

— Vous le saurez plus tard, reprit Champmortain; car elle renferme un secret qui ne nous appartient pas encore.

— Ainsi, cette adorable créature est innocente ! s'écria joyeusement le vieux Rudesgens : j'en étais sûr.

— Voilà mu' joie étrange, dit l'aigre Arthémise.

— CVr-t une joie que doit éprouver tout homme d'honneur, repartit sévèrement Champmortain; et monsieur Aiual), le colonel, Brias et moi, nous avons été charmés de ta justification de madame de Monrion. .N'est-ce pas, Brias?

— Sans doute, dit celui-ci, que Sylvie observait avec ténacité.

— Ah! fit-elle en ricanant.

— Mais le plaisir que peut nous faire cette justification importe peu, dit Champmortain; il s'agit de ce que nous

devons à madame de Monrion, à monsieur de Montaleu, et surtout à nous-mêmes. Je suis donc venu vous prier, vous, mesdames, et vous, monsieur de Rudesgens, de vous joindre à Brias et à moi, de nous accompagner chez monsieur de Montaleu où nous trouverons le colonel, afin de nous rendre de là chez madame de Monrion, à qui nous devons une réparation pour l'insulte qu'elle a reçue dans notre maison.

— Une réparation, dit Sylvie, en qui la jalousie s'éveilla soudainement en voyant la mine confuse de Brias, c'est-àdire une humiliation pour notre maison.

— Sylvie, lui dit son mari d'un ton doux mais ferme, je comprends que des rapports mensongers aient pu vous tromper assez pour que vous paraissiez très-excusable d'avoir si cruellement insulté madame de Monrion. Cette insulte, je l'ai blâmée, vous le savez, à l'instant même où j'en ai connu le motif. C'est une grande responsabilité que vous avez prise, c'est une faute grave pour une jeune femme de s'être faite l'exécuteur d'un jugement si sévère, rendu sur des apparences aussi complètement fausses.

Madame de Champmortain pâlit de colère et répliqua avec amertume :

— 11 m'était permis de croire à ces apparences , lorsqu'elles m'étaient dénoncées par une personne en qui vous avez, je le sais, une absolue confiance.

— De qui voulez-vous parler? dit Champmortain avec humeur.

— De madame Amab , monsieur, qui , je crois, est plus de vos amies que des miennes.

— Aussi, reprit Champmortain après un moment d'hésitation , aussi vous ai-je dit que j'excusais votre conduite tout imprudente qu'elle ait été; mais ce qui m'étonne, c'est que vous ne soyez pas heureuse d'apprendre que vous avez été trompée, comme madame Amab l'a été sans doute.

— Vous avez raison , dit Sylvie ; je suis parfaitement heureuse, comme vous, comme monsieur de Brias, à qui. la justification de madame de Monrion va permettre de reprendre ses projets de mariage.

La jalousie de Sylvie venait de l'emporter sur toute pru-

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dence : Briaa pâlit, madame de Rudesgens prit un air menaçant; quant à Champmortain, il jeta sur sa femme un regard si étonné qu'elle commença à avoir pour. Il allait parler, Lorsque monsieur de Rudesgens s'écria vivement :

— Les projets de mariage de monsieur de- Brias n'ont rien à faire ici. Ce qui est important, c'est que nous avons l'ait une injure à une femme qui ne le méritait pas, et il faut lui donner une réparation.

— Oui, dit Champmortain, qui avait repris tout son empire sur lui-même, et c'était pour cela que j'étais venu prier madame de Rudesgens de vouloir bien nous accompagner.

— Moi! s'écria aigrement la vieille, aller faire des excuses à une petite mijaurée...

— On se passera de vous, dit Champmortain assez rudement ; mais j'espère que Sylvie voudra bien me suivre...

A celte parole, Sylvie se recula; elle se vit humiliée et repentante en face de cette femme à laquelle elle avait fait l'aveu de son amour et qu'elle avait si outrageusement chassée.

— Moi, monsieur! fit-elle d'une voix altérée par la colère; moi, aller porter des excuses à madame de Monrion... jamais !

— Sylvie, reprit sévèrement. Champmortain, que veut dire celte résistance à l'accomplissement d'un devoir sacré pour toute femme d'honneur?... Vous viendrez, Sylvie.

— Jamais, monsieur.

— Et elle fera bien, dit sa mère.

— Et elle fera mal, lit monsieur de Rudesgens... il faut qu'elle vienne.

— Jamais! répliqua Sylvie en s'obstinant dans sa résolution.

— Et quel motif faut-il que je donne à ce refus? dit Champmortain avec colère. L'innocence de madame de Monrion vous est donc bien odieuse; elle gène sans doute vos projets... vos affections...

— Monsieur de Champmortain, fit monsieur de Rudesgens, \ous oubliez que vous parlez devant quelqu'un qui n'appartient pas à votre famille.

— Monsieur de Brias, en effet, dit Champmortain ironiquement : mais il y a des amis qui valent des parents, n'est-ce pas, Brias?

Celui-ci, malencontreusement mis en scène, essaya de se retirer dans cette neutralité si difficile pour un amant placé entre le mail et la femme. En effet, il ne peut, d'un côté, blâmer le mari sans courir risque d'être exilé par lui de la demeure où l'appelle son amour, et, de l'autre, il sait de quel châtiment il serait puni si, par hasard, il s'avisait de prendre parti pour l'époux contre l'épouse. Brias était un habile diplomate, et c'était le cas de montrer son talent ; mais la position était trop pressante, et il ne put que balbutier les paroles suivantes :

— J'avoue que, poiu ma part, je ne comprends pas les raisons qui peuvent empêcher madame de Champmortain de faire une démarche de pure convenance, et qui n'aura pour elle que les suites qu'elle voudra.

Brias, en voulant calmer les soupçons de Sylvie, ne fit qu'accroître ceux de Champmortain, qui reprit d'un ton sardonique en s'adressant à sa femme :

— Eh bien ! madame , qu'en pensez-vous ? Les conseils de monsieur de Brias vous ont-ils démontré la folie de votre résistance?

Heureusement que Sylvie s'aperçut de l'imprudence à laquelle elle s'était laissé entraîner, et elle repartit :

— Les conseils et l'opinion de monsieur de Brias doivent rester tout à fait étrangers à ma conduite. Mais comprenez, monsieur, ajouta-t-elle en regardant fixement son mari, qu'il m'est souverainement déplaisant d'aller faire amende honorable devant une femme qui est innocente, à ce que vous dites, parce que j'ai peut-être trop aisément écouté les confidences d'une autre femme que vous m'avez forcée à recevoir, monsieur.

Champmortain changea de figure. Sylvie comprit son avantage et continua :

— Si vous n'aviez impérieusement exigé de moi et de ma mère que madame Amab fût reçue dans votre maison, je n'aurais rien su de ces prétendues calomnies, je ne m'en serais armée contre personne, et rien de ce qui s'est passé

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ne serait arrivé. C'est donc à celui qui a été la cause de tant de mal. si mal il \ a, qu'il convient d'aller faire une réparation. Quant à moi, monsieur, je \ous le déclare formellement nue dernière fois, je n'irai pas.

La discussion avait déjà été poussée trop loin.

Champmortain dévora en silence la leçon cruelle qu'il venait de recevoir. Il se tourna alors vers Brias, et lui dit :

— Nous irons donc ensemble, monsieur, et ce devoir d'honneur une fois rempli par nous, je reviendrai, ajouta-t-il en se tournant vers Sylvie, et j'espère apprendre les motifs sérieux d'un refus qui m'étonne étrangement, je vous en avertis.

— Je suis des vôtres, s'écria monsieur de Rudesgens ; car c'est moi qui ai été porter à monsieur de Montaleu l'explication malheureuse de la conduite de Sylvie. 11 est juste que je lui témoigne le regret que j'éprouve du chagrin que nous lui avons fait. Je ne vous demande pas de m'accompagner, ajouta-t-il en se tournant vers madame de Rudesgens; je vous laisse avec votre fille.

Puis il ajouta encore plus bas :

— A moi aussi, il me faut une explication.

— Il vous faut, répliqua aigrement madame de Rudesgens, aller papillonner devant cette intéressante victime.

— 11 me faut, répondit son mari en l'entraînant rapidement dans un coin, il me faut prévenir entre Champmortain et Brias une explication qui peut devenir mortelle; il me faut sauver L'honneur et l'avenir de notre enfant, madame; songez-y. El pour- cela, comprenez moi bien, je consentirai à ne rien savoir de ce qui vous regarde, j'oublierai les droits que j'ai à une explication personnelle.

— .Monsieur, fit sa femme d'un ton arrogant, je ne sais ce que vous voulez dire.

— Ali ! reprit monsieur de Kudesgens avec un accent qui finit par faire peur à sa femme, faites en sorte que Sylvie soit sauvée, ou, je vous en donne ma parole de gentilhomme, c'est vous qui souffrirez du malheur que vous n'aurez pas su lui épargner. Allons, messieurs, ajouta-t-il en s'adressant à Champmortaia et h Brias qui l'observaient avec anxiété, il est temps d'aller chez madame de Monrion.

Les trois hommes sortirent, et la fille et la mère restèrent ensemble.

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