LA LEÇON
Léona était retirée dans son boudoir. Elle était assise au pied du lit de Léda. Les soins que Dorothée avaient prodigués à la malheureuse victime de la brutalité d'Hector avaient fait disparaître, en partie, les traces de l'horrible violence exercée contre elle : Léda paraissait calme. Léona, au contraire, était pâle, défaite; son œil, tantôt immobile, tantôt hagard, annonçait une agitation excessive. Ses yeux étaient cernés par l'insomnie, son front crispé par des pensées terribles, et elle murmurait à voix basse des phrases entrecoupées. Plusieurs fois elle se leva avec impatience, alla entr'ouvrir les rideaux roses d'une fenêtre, et revint prendre sa place en disant :
— Ne viendra-t-il pas?
Puis elle se replaça en face de Léda, et l'examina curieusement. Celle-ci, le sourire aux lèvres, l'œil brillant et joyeux, s'était prise à dire doucement, et d'une voix presque insaisissable, une chanson mélancolique. Léona la regardait, et elle allait peut-être l'interrompre, lorsque le bruit imperceptible d'une porte qui s'ouvrit l'arrêta. Dorothée entra et lui fit un signe.
— C'est lui ! dit Léona. Dorothée, veille sur cette femme. Léona passa dans sa chambre, où elle trouva Hector de
Montaleu. De même que Léona, il paraissait avoir subi une nuit d'angoisses et de terreur. Son œil était éteint, son visage pâle et avachi; jamais ses plus rudes journées de chasse et ses nuits les plus frénétiques de débauche n'avaient brisé à ce point la force herculéenne du colosse. Léona sourit en le voyant ainsi. Cette prostration lui promettait un esclave docile. Hector trembla et baissa les yeux en apercevant Léona.
— Vous avez la lettre? lui dit madame Amab.
In signe de tète affirmalif fut la seule réponse d'Hector.
— Qu'avez-vous fait depuis ce matin?
Hector regarda Léona avec un étonnement stupide; il semblait lui demander comment elle supposait qu'il eût pu faire quelque chose.
— Je vous demande , reprit Léona avec impatience, ce que vous avez l'ait depuis ce matin?
— Mais, reprit Hector d'un air presque hébété, rien... Que pouvais-jc faire?
— Ce que vous eussiez fait, si ce qui s'est passé cette nuit n'eût pas eu lieu.
— Et qu'aurais-je fait? dit Montaleu avec un sourire dégradé.
Léona, qui avait vu avec joie rabattement de Montaleu, trembla eu pensant que toute l'énergie de ce caractère farouche était peut-être brisée. Elle l'examina attentivement, pendant que, la tète basse et les yeux fixés sur la terre, il semblait absorbé dans une profonde atonie. Alors, d'une voix douce et acre à la fois, avec une souplesse de serpenf, un regard de basilic, elle reprit :
— Comment ! le vicomte Hector de Montaleu a été chassé de chez monsieur le marquis de Montéclain, et il ne lui en a pis encore demandé raison?
— Il me refusera, repartit Hector d'un ton abattu.
— Et pourquoi?...
— Pourquoi? fit Hector en tressaillant; pourquoi! répéta-t-il... nesavez-vous pas qu'on a retrouvé le corps de...
— Je le sais, et je sais aussi qu'on espère le sauver. Hector se recula avec effroi.
— Le sauver, répéta-t-il; alors il parlera, alors...
— Que dira-t-il ? fit Léona avec anxiété.
Hector parut chercher une réponse, mais ne la trouva point.
— Je ne sais, dit-il.
— Il dira, reprit Léona, qu'il avait un rendez-vous avec moi dans la forêt; qu'après m'avoir quittée, un coup de fusil tiré d'un fourré l'a frappé en pleine poitrine, qu'alors il est tombé de cheval, et puis... qu'il ne se souvient plus
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de rien; car il était si complètement évanoui que vous l'avez cru mort.
Hector releva la tète comme un homme qui voit poindre une lueur lointaine dans les ténèbres où il est perdu.
— Ah ! oui, dit-il avec un profond soupir, c'est vrai ; il ne peut pas dire autre chose...
— Qui savait que vous étiez dans la forêt à cette heure ? Personne, excepté moi.
— Et vous vous tairez ?
— Oui, luais à une condition... c'est que vous ferez tout ce que je vais vous prescrire.
La force manqua au coupable, et il répondit en baissant la tête et sans même savoir^ ce qu'on allait lui demander:
— Je ne pourrai pas.
Léona frappa la terre du pied avec eolèi e ; mais presque aussitôt elle redevint plus calme. Elle voulait relever cette énergie brisée, et pour cela elle sentait qu'il fallait faire comprendre à Hector les moyens de salut qui lui restaient avec la patience que met une mère attentive à faire pénétrer des pensées compliquées dans l'intelligence paresseuse d'un enfant.
— Voyons, lui dit-elle, si vous ne m'aviez pas rencontrée dans la forêt, si rien de ce qui s'est passé ne fût arrivé, n'auiïez-vous pas, dès ce matin, envoyé une provocation à monsieur de Montéclain qui vous a chassé comme un laquais?...
— C'est vrai, dit Hector ; mais je l'ai oublié, je ne l'ai pas fait.
— Eh bien ! puisque vous recormaissez maintenant que vous eussiez dû agir ainsi, il faut le faire.
— Mais, reprit Hector dont l'accablement ne lui permettait qu'à peine de comprendre le sens des paroles de Léona, s'il me refuse?...
— Alors vous le traiterez devant tous de lâche et de calomniateur.
— De lâche!... dit Hector. Oh! non... non... On ne le croira pas! Le traiter de calomniateur : pourquoi?
— Pour avoir voulu faire croire que vous étiez le père de cet enfant...
JULIE 27!l
— Ah! iit Hector avec désespoir, l'appeler calomniateur... quand c'est la vérité... On ne me croira pas...
— Mais, reprit Léona en l'interrompant, n'avez-vous pas déjà dit en face à Montéclain qu'il en avait menti?
— Oh! oui, c'est vrai.
— C'est alors qu'il vous a chassé, et que vous lui avez juré de tirer raison de cet outrage?
— Oui, c'est encore vrai...
— Eh hien! maintenant, ne devez-vous pas soutenir ce que vous avez dit?
— Oui, répondit Hector, que rien ne semblait pouvoir arracher à son accablement, oui, je devrais le faire.
— N'avez-vous pas tout à craindre , si vous ne le faites pas ? Ne dira-t-on pas que vous reconnaissez comme vraie l'accusation de Montéclain ?
— Oui.
— Tandis que si vous persistez à nier, c'est Montéclain qui aura menti.
— Ah ! oui , repartit Hector toujours sotis le poids delà même pensée , c'eut été possible si je ne vous eusse pas trouvée; si, pour avoir cette lettre...
— Cette lettre n'existe plus, ou bien elle est entre vos mains.
— Oui , reprit-il avec le ton désolé d'un misérable qui, enfermé dans son crime, n'y voit aucune issue; mais on voudra savoir pourquoi on a fait disparaître cette lettre.
— Qui peut dire que c'est vous, et pourquoi vous en accuserait-on?... Cette lettre ne vous compromet pas , et vous n'avez aucun intérêt à vous en emparer.
— C'est possible, dit Hector, chez qui le remords se plaçait incessamment entre son intelligence et les raisonnements de Léona; mais elle vous intéressait, vous, et alors...
— Moi ! fit Léona avec dédain , ne vous occupez pas de moi... je saurai me défendre si on m'accuse... .Mais vous, si tous voulez vous sauver, il ne suffit pas de vous défendre, il faut accuser !
— Accuser... qui?... demanda Hector en regardant Léona avec stupéfaction.
— Ecoutez ,' reprit-elle , et comprenez-moi bien si vous pouvez.
Elle se plaça près d'Hector, lui prit la main, et lui dit, comme si elle eût eu besoin de toutes les puissances de la persuasion pour arriver jusqu'à cet esprit frappé d'obscurité :
— Regardez-moi et écoutez-moi. Hier, en quittant le château de Montéclain , vous êtes rentré chez vous indigné de l'odieuse accusation qu'il avait osé porter contre vous, et résolu à la venger ?
— Oui, oui, fit Hector en hésitant, et... et après?...
— Ce matin , vous allez chercher des témoins pour demander raison à Montéclain de son insulte...
— Et qui voulez-vous que j'aille chercher?... Brias et Champmortain, qui étaient présents à l'insulte?...
— Brias et Champmortain, précisément, dit Léona d'un ton affirmatif.
— Ceux qui ont vu la lettre de Léda?...
— Mais , reprit Léona avec une patience obstinée , cette lettre ne vous nomme pas , et Léda se taira maintenant...
— Qu'est-ce que cela fait? dit Hector ; ils ont vu la lettre ; ils savent que Léda est la mère de ce misérable enfant recueilli par madame de Monrion; ils demanderont quel est le père de cet enfant...
— Très-bien. Mais, repartit Léona en pesant ses paroles, si Léda n'était pas coupable... si elle n'était pas la mère de l'enfant...
— Mais, dit Hector avec désespoir, la lettre... la lettre...
— Si la lettre était fausse...
Hector attacha sur Léona des yeux épouvantés.
— Si cette lettre, continua Léona, en faisant à la fuis pénétrer son regard et sa parole dans l'esprit troublé d'Hector, si celle lettre, confiée d'abord à madame de Monrion, et si longtemps conservée par Montéclain, était une invention pour faire retomber sur des innocents la faute dont ils sont coupables...
— Montéclain et Julie?... fit Hector en regardant Léona d'un œil fixe.
Il crut avoir compris, niais presque aussitôt il reprit d'un ton désolé :
— Pourquoi se seraient-ils cachés ? Ne sont-ils pas libres l'un et l'autre?...
— Ce n'est pas une raison pour une femme d'avouer qu'elle s'est laissé séduire.
— .Mais pourquoi ne se seraient-ils pas mariés?
— Parce que monsieur de Montaleu, qui a fait de Julie son héritière, n'eût jamais consenti à son mariage avec Montéclain qu'il déteste et qu'il méprise.
— Ah! lit Hector en relevant la tète, oui... oui... bien... Ali ! oui...
11 se leva, passa sa main sur son front en prononçant ces mots. Grâce à la parole perfide de Léona, une lueur infernale commençait à pénétrer dans la nuit effroyable où il s'agitait.
— Après?... après?... dit-il d'une voix altérée et curieuse.
— Que signifie, reprit Léona avec un sourire de triomphe, cette prétendue lettre hic par la comtesse de Monrion, lue ensuite par Montéclain, et qui dit, il y a six mois, dans la bouche de deux confidents, (pic Lédava voir à Paris sa mère malade, et qui... six mois après, se trouve renfermer l'aveu d'une faute?
— En effet... c'est vrai... oui... c'est possible... repartit Hector, cela peut paraître extraordinaire. Mais, ajouta-t-il en s'arrêtant devant Léona, il est certain qu'à cette époque Julie et Montéclain ne se connaissaient pas.
— Qui vous l'a dit? continua madame Amab. Montéclain et Julie n'habitaient-ils point Paris, cette ville où tout se perd dans le bruit et dans la multitude? Ne sont-ils pas revenus l'un et l'autre dans ce pays au mois d'octobre dernier? A supposer qu'ils ne se connussent pas, comment auraientils pu si vite s'entendre pour cacher tous deux à Bricord la faute de sa femme, pour lire tous deux dans une lettre ce qui n'y était pas ? Cette coïncidence est inexplicable. Et depuis, qui donc a été au village de Saint-Faron ?
— Julie... Julie seule...
— Julie et Montéclain !
— Vraiment?...
— Messieurs de Montaleu, Brias, Champmortain, de Rudesgens n'ont-ils pas vu entrer Montéclain chez la nourrice, à l'instant où Julie en sortait?... Ils y étaient peut-être venus ensemble...
— La nourrice peut dire le contraire...
— La nourrice a disparu, et savez-vous où elle est cachée?... Dans le château de Montéclain.
— Impossible...
— J'en suis sûre, dit Léona. Que cette femme dise tout ce qu'elle voudra... c'est Montéclain qui le lui aura dicté... Et maintenant encore, comment se fait-il que ces gens qui ne se connaissaient pas aient été surpris à la ferme de Bricord causant tète à tête, pendant que Montéclain nous tenait tous occupés à poursuivre un sanglier ? Comment ces gens qui ne se sont jamais vus se sont-ils précisément rencontrés ce matin dans la forêt?...
— Vous avez raison... fit Hector. En effet, oui... repritil, comme s'il cherchait à résumer tout ce que venait de lui dire Léona; oui, la lettre est fausse. Aujourd'hui, ils prétendent qu'elle contenait un aveu de.Léda, et ils se sont donc entendus pour inventer cette fable? En effet, il est impossible de croire que chacun de son côté eût eu la même pensée de mentir à Bricord. Ils ne lui ont donc pas menti alors, mais ils mentent à présent...
— C'est cela, dit Léona avec satisfaction ; et puis ? reprit-elle comme un maître qui fait répéter à un enfant la leçon qu'il vient de lui enseigner.
— Et puis, continua Hector, jamais ni moiniLéda nous n'avons été voir cet enfant, tandis que Montéclain y est allé et Julie aussi...
— Très-bien, dit Léona, et puis?...
— Et puis, ils s'y sont rencontrés le lendemain du bal, et puis ils se sont rencontrés à la ferme, pendant que Montéclain nous amusait à la chasse ; et puis ce matin encore ; et la nourrice est cachée chez Montéclain... Ah! je comprends... s'écria sourdement Hector... vous avez raison. Et lui qui m'a chassé si insolemment, lui qui m'a insulté... Oh ! il me le payera cher ! il...
Hector s'arrêta tout à coup, comme si tout cet enthou-
siasmc féroce s'était brisé contre un obstacle <iui venait de surgir à L'instant devant lui.
— Mais qui expliquera la blessure du colonel, la soustraction de la lettre ?
Léona reprit cette allure de serpent, cette voix acre et pénétrante avec laquelle elle faisait couler goutte à goutte dans l'épais cerveau d'Hector le poison subtil de ses infernales combinaisons :
— Ce qui expliquera l'assassinat du colonel et la disparition de la lettre, c'est l'intérêt des coupables : si c'est pour conserve)' à Julie l'héritage de votre oncle que Montéclain n'a pas voulu avouer son intrigue avec elle, n'avait-il pas un intérêt réel à faire disparaître l'héritier qui venait réclamer cette immense fortune?
— Mais la lettre?
— Si celle qu'il a montrée était fausse, comment se serait-il exposé à la faire démentir par Léda?
— La dénégation n'eût rien fait.
— Mais comprenez donc que cette lettre est fausse. Donc elle n'est pas de l'écriture de Léda.
— Eh bien? dit Hector, qui ne comprenait pas.
— Puisque vous dites qu'elle est fausse, fit Léona, avec le geste et l'intonation de quelqu'un qui détaille à un esprit borné un raisonnement subtil, il est certain qu'elle ne doit pas être de l'écriture de Léda. Vous comprenez... la lettre est fausse, et c'est Montéclain qui l'a écrite : or, s'il a pu la montrer à Champmortain et aux autres, qui ne connaissent pas l'écriture de Léda... il a dû craindre cependant qu'elle n'arrivât à l'examen de gens qui connaissent cette écriture, vous comprenez... donc il a dû tout faire pour la soustraire à ceux qui auraient déjoué sa supercherie en déclarant que cette lettre n'était pas de l'écriture de Léda. Si la lettre est fausse, il a eu intérêt à l'anéantir après s'en être servi... Comprenez-vous?...
— Oui, oui... dit Hector qui écoutait avec attention.
— Eli bien donc! reprit Léona avec un sourire cruel, \nii- comprenez aussi pourquoi Montéclain a dû la remettre au colonel, dont il voulait se défaire, et auquel il était bien sur de l'arracher.
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Montaleu regarda Léona avec une singulière teneur; la duplicité profonde de cette femme, cet art prodigieux de donner à des événements et à des circonstances qui pouvaient les perdre, une apparence, un sens, un but qui pouvaient en perdre d'autres, l'épouvanta.
— Oh ! lui dit-il d'une voix altérée, vous feriez douter de l'innocence d'un saint.
— Et mieux encore, du crime d'un assassin, répliqua Léona avec mépris.
Hector la regarda avec colère.
— Oh ! lui dit-elle, maintenant que nous sommes dans cette voie, il faut y marcher jusqu'au bout ou y périr dans quelques heures.
— C'est affreux, fit Hector.
— 11 faut faire cela, ou vous attendre à être dénoncé par Montéelain, et accusé de la disparition de Léda...
— Léda ! dit Montaleu en se posant devant Léona, y avez-vous pensé?... Comment expliquez-vous sa disparition ? est-ce aussi Montéelain qui l'a fait disparaître ?
— Léda ! reprit madame Amab avec un sourire triomphant, Léda!... Mais comprenez donc que je l'ai trouvée cette nuit, blessée et perdue dans la forêt, et que dans une heure je la renvoie à sa ferme.
— Mais elle parlera ! s'écria Montaleu.
— Non.
— Mais elle m'accusera d'être le père de cel enfant !
— Non.
— Mais elle dira que c'est moi qui l'ai frappée !
— .Non, vous dis-je.
— Mais que lui avez-vous donc promis ?
— Rien.
— De quoi l'avez-vous donc menacée ?
— De rien.
— Elle consent donc à entrer dans ce complot ?
— Léda ne nous servira pas plus qu'elle ne peut nous nuire.
— Elle est donc morte ?
— Elle est folle !