‹ Julie (volume 2)Chapitre 110 sur 187 · PABTIE IV, LETTRE XI. 5S · texte numérisé non relu

PABTIE IV, LETTRE XI. 5S

ïœïl en démôlait avec surprise quelques-unes de jardin, qui semblaient croître naturellement avec les autres. Je rencontrais de temps en temps des touffes obscures, impénétrables aux rayons du soleil, comme dans la plus épaisse forêt; ces touffes étaient formées xies arbres du bois le plus flexible , dont on avait fait recourber les branches, pendre en terre, et prendre racine, par un art semblable à ce que font naturellement les mangles en Amérique. Dans les lieux plus découverts je voyais ça et là, sans ordre et sans symétrie^ des broussailles de roses, de framboisiers, de groseilliers, des fourrés de lilas , de noisetier, de sureau, de seringat, de genêt, de trifolium, qui paraient la terre en lui donnant l'air d'être en friche. Je suivais des allées tortueuses et irrégulières bordées de ces bocages fleuris , et couvertes de mille guirlandes de vignes de Judée, de vigne-vierge, de houblon, de liseron, de couleuvrée, de clématite, et d'autres plantes de cette espèce, parmi lesquelles le chèvre-feuille et le jasmin daignaient se confondre. Ces guirlandes semblaient jetées négligemment d'un arbre à l'autre, conoune j'en avais remarqué quelquefois dans les forêts, et formaient sur nous des espèces de draperies qui nous garantissaient du soleil tandis que nous avions sous nos pieds un marcher doux , commode et sec , sur une mousse ,fii]£^ans sable , sans herbe , et sans rejetons raboteux. Alors seulement je découvris, non sans surprise, que ce^ ombrages verts et touffus, qui m'en avaient tant imposé de loin , n'étaient formés que de ces plantes rampantes^ et parantes , qui , guidées le long des arbres, environnail^nt leurs têtes du plus épais feuillage et leurs pieds d'ombre et de fraîcheur. J'observai même qu'au moyen i'xine industrie assez simple on avait fait prendre racine \sur les ironcs des arbres a plusieurs de ces plantes , de ^rte qu'dles s'étendaient davantage en faisant moins i^e chemin. Vous concevez bien que les fruits ne s'en tr«ouvent pas mieux de toutes ces additions ; mais dans ce lieu seul on

;>38 LA NOUVELLE HÉLOÎSE.

a sacrifié l'utile à Tagréable, et dans le resle des terres on a pris uu tel soin des plants et des arbres, qu'avec ce verger de moins la récolte en fruits ne laisse pas d*étre plus forte qu'auparavant. Si vous songez combien au fond d'un bois on estcharmé quelquefois de voir un fruit sauvage et même de s'en rafraîchir, vous comprendrez le plaisir qu*on a de trouver dans ce désert artificiel des fruits excellents et mûrs, quoique clair-semés et de mauvaise mine ; ce qui donne encore le plaisir de la recherche et du choix.

Toutes ces petites routes étaient bordées et traversées d'une eau limpide et claire , tantôt circulant parmi l'herbe et les fleurs en filets presque imperceptibles, tantôt en plus grands ruisseaux courant sur un gravier pur et marqueté qui rendait l'eau plus brillante. On voyait des sources bouillonner et sortir de la terre , et quelquefois des canaux plus profonds dans lesquels l'eau calme el paisible réfléchissait à l'œil les objets. Je comprends à présent tout le reste, dis-je à Julie : mais ces eaux que je vois dé toutes parts... Elles viennent de là, reprit-elle, en me montrant le côté où était la terrasse de son jardin. C'est ce même ruisseau qui fournit à grands frais dans le parterre un jet d*eau dont personne ne se soucie. M. de Wolmar ne veut pas le détruire, par respect pour mon père qui Ta fait faire; mais avec quel plaisir nous venons tous les jours voir courir dans ce verger cette eau dont nous n'approchons guèîe au jardin 1 Le jet d^eau joue pour les étrangers, le ruisseau coule ici pour nous. Il est vrai que j'y ai réuni l'eau de la fontaine publique, qui se rendait dans le lac par le grand chemin , qu'elle dégradait au préjudice des passants et à pure perte pour tout le monde. Elle faisait un coude au pied du verger entre deux rangs de saules; je les ai renfermés dans mon enceinte, et j'y conduis la même eau par d'autres routes.

Je vis alors qu'il n'avait été question que de faire serpenter ces eaux avec économie en les divisant et réunis-

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