‹ Julie (volume 2)Chapitre 109 sur 187 · PARTIE IV, LETTRE XI. â · texte numérisé non relu

PARTIE IV, LETTRE XI. â

gneusement fermé à clef. A peine fus-je au dedans ,• que , la porte étant masquée par des aunes et des coudriers qui ne laissent que deux étroits passages sur les côtés, je ne vis plus en me retournant par où j'étais entré; et, n'apercevant point de porte, je me trouvai là comme tombé des nues.

En entrant dans ce prétendu verger je fus frappé d'une agréable sensation de fraîcheur que d'obscurs ombrages , une verdure animée et vive, des fleurs éparses de tous côtés, un gazouillement d'eau courante, et le chant de mille oiseaux, portèrent a mon imagination du moins autant qu'à mes sens ; mais en même temps je crus voir le lieu le plus sauvage , le plus solitaire de la nature , et il me semblait a'éire le preîiïïër mortel qui jamais eût pénétré dans ce désert. Surpris, saisi, transporté d'un spectacle si peu prévu, je restai un moment immobile, et m'écriai dans un enthousiasme involontaire : O Tinian ! ô Juan-FernandezM Julie, le bout du monde est à votre porte ! Beaucoup de gens le trouvent ici comme vous , ditelle avec un sourire ; mais vingt pas de plus les ramènent bien vite à Glarens; voyons si le charme tiendra plus longtemps chez vous. C'est ici le même verger où vous vous êtes promené autrefois , et où vous vous battiez avec ma cousine à coups de pêches. Vous savez que l'herbe y était assez aride, les arbres assez clair-semés, donnant assez peu d'ombre, et qu'il n'y avait point d'eau. Le voilà maintenant frais, vert, habillé, paré, fleuri, arrosé. Que pensez- vous qu'il m'en a coûté pour Je mettre dans l'état où il est? car il est bon de vous dire que j'en suis la surintendante , et que mon mari «m'en laisse l'entière disposition. Ma foi , lui dis-je , il ne vous en a coûté que de la négligence. Ce lieu est charmant , il est vrai , mais agreste et abandonné; je n'y vois point de travail humain. Vous avez fermé la porte: l'eau est venue je ne sais comment;

' lies désertes de la mer du Sud , célèbres dans le Voyage de l'amiral Anson.

o36 Là nouvelle HÉLOÎSE.

la nalure seule a fait tout le reste , et vous-même n'eussiez jamais su faire aussi bien qu'elle. Il est vrai, dit-elle, que la nature a tout fait^ mais sous ma direction, et il n'y a riéii " KTqïïëJe n'aie ordonné. Encore un coup, devinez. Premièrement, repris-je, je ne comprends point comment avec de la peine et de l'argent on a pu suppléer au temps. Les arbres... Quant a cela, dit M. de Wolmar, vous remarquerez qu'il n'y en a pas beaucoup de fort grands , et ceux-là y étaient déjà. De plus, Julie a commencé ceci longtemps avant son mariage et presque d'abord après la mort de sa mère, qu'elle vint avec son père chercher ici la solitude. Hé bieni dis-je, puisque vous voulez que tous ces massifs, ces grands berceaux, ces touffes pendantes, ces bosquets si bien ombragés, soient venus en sept ou huit ans, et que l'art s'en soit mêlé, j'estime que si dans une enceinte aussi vaste vous avez fait tout cela pour deux mille écus, vous avez bien économisé. Vous ne surfaites que de deux mille écus , dit-elle; il ne m'en a rien coûté. Comment , rien? Non , rien \ a moins que vous ne comptiez une douzaine de journées par an de mon jardinier, autant de deux ou trois de mes gens , et quelques-unes de M. de Wolmar lui-même, qui n'a pas dédaigné d'être quelquefois mon garçon jardinier. Je ne comprenais rien à cette énigme ; mais Julie, qui jusque-là m'avait retenu , me dit en me laissant aller : Avancez , et vous comprendrez. Adieu Tinian, adieu Juan-Fernandez , adieu tout l'enchantement! Dans un moment vous allez être de retour du bout du monde.

Je me mis à parcourir avec extase ce verger ainsi métamorphosé ; et si je ne trouvai point de plantes exotiques et de productions des Indes , je trouvai celles du pays disposées et réunies de manière à produire un effet plus riant et plus agréable. Le gazon verdoyant, épais, mais court et serré, était mêlé de serpolet, de baume, de thym, de marjolaine, et d'autres herbes odorantes. On y voyait briller mille fleurs des champs, parmi lesquelles

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