‹ Julie (volume 2)Chapitre 112 sur 187 · PABTIE IV, LETTRE XI · texte numérisé non relu

PABTIE IV, LETTRE XI

hôtes et non pas des prisonniers. Qu'appelez-vous des hôtes?, répondit Julie : c'est nous qui sommes lel leurs < ; ils sont ici les maîtres , et nous leur payons tribut pour en être soufferts quelquefois. Fort bien, repris-je; mais comment ces maîtres-lk se sont-41s emparés^ ce lieu ? le moyen d'y rassembler tant d'habitants volontaires? .Te n'ai pas ouï dire qu'on ait jamais rien teaté de pareil; et je n'aurais point cru qu'on y pût réussir , si je n'en avais la preuve sous mes yeux. .

La patience et le temps, dit M. de W(^mar, ont fait ce Qûracle. Ce sont des expécKeots dont les §ens riches ne s'avisent guère dans leurs plaisirs. Toujours pressésile jouir, la force et l'argent sont les seuls moyens qu'ils connaissent : ils ont des oiseaux dans des cages, et des amis à tant par meis. Si jamais tes valets approchaient de ce lieu, vous en verriez bientôt les oiseaux disparaître; et s'ils y sont à présent en grand nombre, c'est qu'il y en a toujours eu. On ne le» fait pas venir quand il n'y en a point , mais il est aisé quand il y en a d'en attirer davantage en prévenant tous leurs besoins , en ne les effrayant jamais, en leur laissant faire leur couvée en sûreté et ne dénichant poiut les petits ; car alors ceux qui s'y trouvent restent, et ceux qui survienaeol restent encore. Ce bocage existait , quoiqu'il fût séparé du verger ; Julie n*a fait que Ty renfermer par une haie vive , ôter celte qui l'en séparait, l'agrandir et l'orner de nouveaux plante. Vous voyez , à droite et à gauche de l'allée qui y conduit , deux espaces remplis d'un mélange confus d'herbes , de pailles et de toutes sortes de plantes. Elle y fait semer chaque anuée du blé, du mil, du tournesol, du chènearis, des pesettes ^, généralement de tous les grains que les oiseaux aiment, et l'on n'en moissonne rien. Outre cela,

■ Cette réponse n'est pat exacte , puisque le mot d'hôte est corrélatif de luimême. Sans vouloir rele?er toutes les fautes de langue, Je dois avertir de celles qui peuvent induire en erreur.

2 De la vesce..

$4i • LA NOUT£LLE HSLOÏSE.

presque tous les jours , été et hiver , elle ou moi leur apportons à maBgar ; et quaod nous y manquons , la Fan<eboa y supplée d'ordinaire. Ils ont l'eau k quatre pas , comme vdus Toyez. Madame de Wolmar pousse rattentioA jusqu'à les pourvoir tous les printemps de petits tas de crin , de paille , de laine, de mousse , et d'antres matières propres à faire des nids. Avec le voisinage des ina* tériaut , rabondànce des vivres et le grand soin qu'on prend d'écart/er tous le^ ennemis ^ , l'étemelle tranquillité jdoïil ils jouislent les porte a pondre dans un lieu commode où Bien tie ieur manque, où personne ne les trouble. Ypilà conunent la patrie des pères est encore celte des enfants, et comment la peuplade se soutient et se multiplie.

Ah ! dit Julie, vous ne voyez plus rien t chacun ne songe plus qu'à soi : mais des époux inséparables , le zèle des soins domestiques , la tendresse paternelle et maternelle, vous ayet ^erdu tout cela. Il y a deux mois qu'il fallait être ici pour livrer ses yeux au plus cfaaîmant spectacle , et son ooour au plus doux sentiment de la nature. Mar dame 9 repri&-je assez tristement, vous êtes épouse et mère ; ce sont des plaisirs qu'il vops appairtient de connaître. Aussitôt M. de Wolmar, me prenant par la main, me dit an la serrant : Vous avez des amis, et ces amis ont ie& enfants; comment l'affection paternelle vous seraitelle étrangère ? Je le regardai , je regardai Julie ; tous deux se regardèrent, et me rendirent bn regard si touchant, que, les embrassant l'un après l'autre, je ; leur dis avec attendrisseinent t Ils me sont aussi chers qu'à vous. Je ne sais par quel bizarre effel un mot peut ainsi changer une âme; mais depuis ce moàient M. dé Wobnar me parait un. autre homme , et je voia moins en lui le mari de celle que j'ai tant aimée que le père de deux enfants pour lesquels je donnerais ma vie.

^ Us loin, les sooris, les chouettes « et sartout les enfants.

FABTIB IV, LSTIBE XI. 643

Je voulus faire le (onrdu batsia pour aller Toir de plus près ce charmant asile et ses petits habilaots; mais madame de Wolmar me retint. Personne, me dit-elle , ne va les troubler dans leur domicile, et vous éles même le premier de nos hôtes que j'aie amené jusqu'ici. Il y a quatre clefs de ce verger, dont mon père et nous avons chacun une; Fanchon a la quatrième, comme inspectrice, et pour y mener quelquefois mes eafaorts; faveur dont on augmente le prii par rextrème circonspection qu^on exige d'eux tandis qu'ils y sottt^ Giistin lui-même n'y entre jamais qu'avec un ^tê gua^e; encore, pasaé deux mois de printemps où ses travaux sont utiles , n'y entre-t-il presque plus, et tout le reste se fait entre nous. Ainsi, lui di»je, de peur que vos oiseaux ne soient vos esclaves , TOUS vous éles rendus les leurs. Yoilk bien , reprit-elle , le propos d'un tyran , qui ne croit jouir de sa tiberté qu'autant qu'il trouble celle des autres.

.Gomme nous partions pour nous en retourner , M. de Wolmar jeta une poignée d'orge dans le bassin , et en y regardant j'aperçus quelques petits poissons. Ah ! ah I dis-je aussitôt, voici pourtant des prisonniers! O^i, ditil, ce sont des prisonniers de guerre auxquels on fait grâce de la vie. Sans doute, ajouta sa femme. Il y a quelque temps que Fanchon vola dans la cuisine des perchettes qu'elle apporta ici k pnon insu. Je les y laisse , de peur de la mortifier si je les renvoyais au lac ; car il vaut encore mieux loger du poisson un peu a l'étroit que de fâcher une honnête personne. Vous avez raison, répondisje , et celui-ci n'est pas trop à plaindre d'être échappé de la poêle à ce prix.

Hé bien ! que vous en semble? me dit-elle en nous en retournant. Ête»-vous encore au bout du monde? Non, dis-je, m'en voici tout à fait dehors, et vous m'avez en effet transporté dans l'Elysée. Le nom pompeux qu'elle a donné à ce verger, dit M. de Wolmar, mérite bien

544 LA NOUVELLE HÉLOiSE.

cette raiilerie. Louez modestement des jeux d'enfants , et songez qu'ils n*ont jamais rien pris sur les soins de la mère de famille. Je le sais, repris-je, j'en suis très-sûr, et les jeux d'enfants me plaisent plus en ce genre que les travaux des hommes.

11 y a pourtant ici, continuai-je , une chose que je no puis comprendre ; c'est qu'un lieu si différent de ce qu'il était ne^eut être devenu ce qu'il est qu'avec de la culliire et du soin : cependant je ne vois nulle part la moindre trace de culture; tout est verdoyant, frais, vigoureux, et la main du jardinier ne se montre point , rien ne dé* ment l'idée d'une île déserte qui u*est venue en entrant , et je n'aperçois aucuns pas d'hommes. Ah ! dit M. de Wolmar, c'est qu'on a pris grand soin de les effacer. J'ai été souvent témoin, quelquefois complice, de la ifdponuerie. On fait semer du foin sur tous les endroits la* bourés, et l'herbe cache bientôt les vestiges du travail; on fait couvrir l'hiver de quelques couches d'engrais les lieux maigres et arides ; l'engrais mange la mousse , ranime l'herbe et les plantes ; les arbres eux-mêmes ne s'en trouvent pas plus mal , et l'été il n'y paraît plus. A l'égard de la mousse qui couvre quelques allées , c'est mi« lord Edouard qui nous a envoyé d'Angleterre le secret pour la faire naître. Ces deux côtés, continua-t-il , étaient fermés par des murs ; les murs ont été masqués., non par des espaliers, mais par d'épais arbrisseaux qui font prendre les bornes du lieu pour le commencement d'un bois. Des deux autres côtés régnent de fortes haies vives, bien garnies d'érable, d'aubépine, de houx , de troène , et d'autres arbrisseaux mélangés qui leur ôtent l'apparence de haies et leur donnent celle d'un taillis. Vous ne voyez rien d'aligné, rien de nivelé; jamais le cordeau n'entra dans ce lieu; la nature ne plante rien au cordeau; les sinuosités dans leur feinte irrégukrité sont ménagées avec art pour prolonger la promenade , cacher les bords de Vite, et en

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