PABTIB IV , LETTRE XI. S
agrandir retendue apparente sans faire des détours incommodes et trop fréquents *.
En considérant tout cela , je trouvais assez bizarre qu'on prit tant de peine pour se cacher celle qu'on avait prise : n'aurait-il pas mieux valu n'en point prendre? Malgré tout ce qu*on vous a dit, me répondit Julie, vous ji^ez du travail par l'effet, et vous vous trompez. Tout ce que vous voyez sont des plantes sauvages ou robustes qu'il sulBt de mettre en terre , et qui viennent ensuite d'ellesmêmes. D'ailleurs la nature semble vouloir dérober aux yeux des hommes ses vrais attraits, auxquels ils sont trop peu sensibles, et qu'ils défigurent quand ils sont à leur portée : elle fuit les lieux fréquentés ; c'est au sommet des montagnes, au fond des forêts, dans les Iles désertes, qu'elle étale ses charmes les plus touchants. Ceux qui l'aiment et ne peuvent l'aller chercher si loin sont réduits à lui faire violence, à la forcer en quelque sorte à venir habiter avec eux; et tout cela ne peut se faire sans un peu d'illusion.
A ces mots, il me vint une imagination qui les fit rire. Je me figure, leurdis-je, un homme riche de Paris ou de Londres , maître de celte maison , et amenant avec lui un architecte chèrement payé pour gâter la nature. Avec quel dédain il entrerait dans ce lieu simple et mesquin ! avee quel mépris il ferait arracher toutes ces guenilles I les beaux alignements qu'il prendrait! les belles ailées qu'il ferait percer 1 les belles pattes d'oie, les beaux arbres en parasol, en éventail 1 les beaux treillages bien sculptés! les belles charmilles bien dessinées, bien équarries, bien contournées! les beaux boulingrins de fin gazon d'Angleterre, ronds, carrés, échancrés, ovales! les beaux ifs taillés en dragons, en pagodes , en marmouzets, en toutes sortes de monstres ! les beaux vases de bronze , les beaux
* Ainsi ce ne sont pas de ces peUts bosquets & la mode , si ridiculement contournés qu'on n'y marclie qu'en rigzag , et qu'à chaque pas il faut faire une pirouette. •
546 LA NOUVELLE HÉLOlSÏ.
fruits de pierre dont il ornera son jardin M... Quand tout cela sera exécuté, dit M. de Wolmar, il aura fait un trèsbeau lieu dans lequel on n'ira guère, et dont on sortira toujours avec empressement pour aller chercher la campagne; un lieu triste où Ton ne se promènera point, mais par où Ton passera pour s'aller promener; au lieu que dans mes courses champêtres je nie hâte souvent de rentrer pour venir me promener ici.
Je de vois dans ces terraiiis si vastes et si richement ornés que la vanité du propriétaire et de l'artiste , qui , toujours empressés d'étaler , l'un sa richesse et l'autre son talent , préparent à grands frais de l'ennui k quiconque voudra jouir de leur ouvrage. TJn faui goût de grandeur qui n'est point fait pour l'homme empoisonne ses plaisirs. L'air grand est toujours triste; il fait songer aux misères de celui qui l'affecte. Au milieu de ses parterres et de sed grandes allées, son petit individu ne s'agrandit point; un arbre de vingt pieds le couvre comme un de soixante* ; il n'occupe jamais que ses trois pieds d'espace , et se perd coiâmeun ciron dans ses inmienses possessions.
Il y a un autre goât directement opposé a celui-là, et plus ridicule encore, en ce qu^il ne laisse pas même jouir de la promenade pour laquelle les jardins sont faits. J'entends, lui dfs-je, c'est celui de ces petits curieux, de (ies
■ Je sais persuadé que le temps approche où l'on ne voudra plus dans les Jsrdlns rleA de ee qui se trouve dans la campagne : on n'y souffrira plus ni plantes ni arbrisseaux ; un n'y voodhi que des flburà de porcelaine , des magots , des treillases , du sable de toutes coulenn . et de beaux vases pleins de rien.
> Il devait bien s'étendre un peu sur le mauvais goût d'élaguer ridiculement les arbres, pour les élancer lilans les nues, en leur Atant leurs belles têtes, leurs ombi:pges, en épuisant leur sève, et les empêchant de profiter. Cette méthode , il est vrai , donne du bois aux Jardiniers $ mais ellls en jftte au pays , .qui n'en a pas déjà trop. On croirait que la nature est faite en I^ance autrement que dans tout le reste du monde , tant on y prend soin de la défigurer. Les parcs n'y sont plantés que de longues perches : ce sont des forêts de mâts ou de mais , et l'on s'y promène au milieu des bois sans trouver d'ombre.