PARTIE IV, LBTTBB XVII
des Alpes, faisaient seuls retentir de leurs cris ces cavernes; d'immenses glaces pendaient à tous ces rochers , des festons de neige étaient le seul ornement de ces arbres : tout respirait ici les rigueurs de l'hiver et l'horreur des frimas ; les feux seuls de mon cœur me rendaient ce lieu supportable, et des jours entiers s'y passaient à penser à toi. Voilà la pierre où je m'asseyais pour contempler au loin ton heureux séjour; sur celle-ci fut écrite la lettre qui toucha ton coeur; ces cailloux tranchants me servaient de burin pour graver ton chiffre ; ici je passai le torrent glacé pour reprendre une de tes lettres qu'emportait un tourbillon ; là je vins relire et baiser mille fois la dernière que tu m'écrivis ; voilà le bord où d'un œil avide et sombre je mesurais la profondeur de ces abîmes ; enfin ce fut ici qu'avant mon triste départ je vins te pleurer mourante et jurer de ne te pas survivre. Fille trop constamment aimée, ô toi pour qui j'étais né, faut-il me retrouver avec toi dans les mêmes lieux, et regretter le temps que j'y passais à gémir de ton absence 1... J'allais continuer; mais Julie, qui, me voyant approcher du bord, s'était effrayée et m'avait saisi la main, la serra sans mot dire en me regardant avec tendresse, et retenant avec peine un soupir; puis tout à coup détournant la vue et me tirant par le bras : Allons-nous-en , mon ami, me ditelle d'une voix émue ; l'air de ce lieu n*est pas bon pour moi. Je partis avec elle en gémissant, mais sans lui répondre , et je quittai pour jamais ce triste réduit comme j'aurais quitté Julie elle-même.
Revenus lentement au port après quelques détours , nous nous séparâmes. Elle voulut rester seule , et je continuai de me promener sans trop savoir où j'allais. A mon retour , le bateau n'étant pas encore prêt ni l'eau ti'anquille , nous soupâmes tristement , les yeux baissés , l'air rêveur, mangeant peu et parlant encore moins. Après le souper, nous fûmes nous asseoir sur la grève en attendant le moment du départ. Insensiblement la lune se leva, l'ea**
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devint plus calme, et Julie me proposa de partir. Je Fui donnai la tnain pour entrer dans le bateatl , et en m'as- «eyant à côté d^efle je ne songeai plus à quitter sa maio. Nous gardions un profond silence. Le bruit égal et mesuré des rames m*excilait'à rêver. Le chant assez gai des bécassines ^ , me retraçant les plaisirs d'un autre âge, au lieu de m'égayer m'attristait. Peu h peu je sentis augmenter la mélancolie dont j'étais accablé. Un ciel serein, la fraîcheur de Fair, les doux rayons de la lune, le frémissement aVgenté dont l'eau brillait autour de nous , le concours des plus agréables sensations, la présence même de cet objet chéri , rien ne put détourner de mon cœur mfUe réflexions douloureuses.
Je commençai par me rappeler une promenade semblable faite autrefois avec elle durant le charme de nos premières amours. Tous les sentiments délicieux qui remplissaient alors mon âme s'y retracèrent pour m'affliger ; tous les événements dé notre jeunesse, nos études , nos entretiens, nos lettres, nos rendez-vous, nos plaisirs,
s tanta fede, « si 4olce meraorle, £ si lango costome *,
ces foules de petits objets qui m'offraient l'image de mon bonheur passé; tout revenait, pour augmenter ma misère présente, prendre place en mon souvenir. C'en est fait, disais-je en moi-même , ces temps , ces temps heureux ne sont pllis ; ils ont disparu pour jamais. Hélas ! ils ne viendront plus; et nous vivons , et nous sommes ensemble , et nos cœurs sont toujours unis I II me semble que j'aurais porté plus patiemment sa mort ou son absence , et que
< La bécassine du lac de Genève n'est point l'oiseau qn'on appelle en France du oiéme nom. Le chant plus vif et plus aolmé de la nAtre donne au lac , durant les nuits d'été , un air de vie et de fraîcheur qui rend ses rives encore plus charmantes.
' El celte fol si pure , et ces doux souvenirs , et celle longue faniiiiiirité.
MÉTAST.
PABTIE IV, LETTBE XYII. 593
J'avais moins souffert tout le temps que j'avais passé loin d^elfe. Quand Je gémissais dans Téloignement , l*espoir de la révoir soulageait mon cœur; je me flattais qu'un instant de sa présence effacerait toutes mes peines ; j'envisageais m moins dans les possibles un état moins cruel que le mien : mais se trouver auprès d'elle , mais la voir , la toucher, lui parler , l'aimer , l'adorer, et, presque en la possédant encore, la sentir perdue à jamais pour moi ; voilà ce qui mé Jetait dans des excès de fureur et de rage qui m'agitèrent par degrés jusqu'au désespoir. Bientôt je commençai de rouler dans mon esprit des projets funestes, et, dans un transport dont je frémis en y pensant, je fus violemment tenté de la précipiter avec moi dans les flots , et d'y finir dans ses bras ma vie et mes longs tourments. Cette horrible tentation devint a la fin si forte, que je fus obligé de quitter brusquement sa main pour passer à la pointe du bateau.
Là mes vives agitations commencèrent à prendre un autre cours; un sentiment plus doux s'insinua peu a peu dans mon âme, l'attendrissement surmonta le désespoir. Je me mis a verser des torrents de larmes ; et cet état, comparé à celui dont je sortais, n'était pas sans quelque plaisir; je pleurai fortement, longtemps, et fus soulagé. Quand je me trouvai bien remis , je revins auprès de Julie ; je repris sa main. Elle tenait son mouchoir; je le sentis fort mouillé. Ahl lui dis-je tout bas, je vois que nos cœurs n'ont jamais cessé de s'entendre 1 II est vrai , dit-elle d'une voix altérée ; mais que ce soit la dernière fois qu'ils auront parlé sur ce ton ! Nous commençâmes alors k causer tranquillement, et au bout d'une heure de navigation nous arrivâmes sans autre accident. Quand nous fûmes rentrés, j'aperçus à la lumière qu'elle avait les yeux rouges et fort gonflés : elle ne dut pas trouver les miens en meilleur état. Après tes fatigues de cette journée, elle avait grand besoin de repos; elle se retira, et je fus me coucher.
Voilà, mon ami, le détail du jour de ma vie où, sans
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exception , j'ai senti les émotions les plus vives. Tespère qu'elles seront la crise qui me rendra tout à fait à moi. Au reste , je vous dirai que cette aventure m'a plus convaincu que tous les arguments , de la liberté de Thonmie et du mérite de la vertu. Combien de gens sont faiblement tentés et succombent ! Pour Julie , mes yeux le virent el mon cœur le sentit, elle soutint ce jour-là le plus grand combat qu'âme humaine ait pu soutenir; elle vainquit pourtant. Mais qu'ai-je fait pour rester si loin d'elle? O Edouard I quand séduit par û maîtresse tu sus triompher à la fois de tes désirs et des siens, n'étais-tu qu'un homme? Sans toi j'étais perdu peut-être. Cent fois dans ce jour périlleux le souvenir de ta vertu m'a rendu la mienne.