CINQUIÈME PARTIE
LETTRE PRBMIEfiB — DE MILOBD SDOUABD A SAINT- PBEUX *.
^rs de l'enfance, ami, réveille-toi. Ne livre point (a vie entière au long sommeil de la raison. L*âge s*écoule, il ne t'en reste plus que pour être sage. A trente ans passés il est temps de songer à soi; commence doncVrentrer en toi-même , et sois honmie une fois avant la mort.
Mon cher, votre cœur vous en a longtemps imposé sur vos lumières. Vous avez voulu philosopher avant d'en être capable ; vous avez pris le sentiment pour de la raison, et, content d'estimer les choses par Timpression qu'elles vous ont faite, vous avez toujours ignoré leur véritable prix. Un cœur droit est, je l'avoue, le premier organe de la vérité ; celui qui n'a rien senti ne sait rien apprendre; il ne fait que flotter d'erreurs en erreurs; il n'acquiert qu'un vain savoir et de stériles connaissances, parce que le vrai rapport des choses à l'honune , qui est sa principale science , lui demeure toujours caché. Mais c'est se borner à ia première moitié de cette science que de ne pas étudier encore les rapports qu'ont les choses entre elles, pour mieux juger de ceux qu^elles ont avec nous. C'est peu de connaître les passions humaines , si l'on n'en sait apprécier les objets ; et cette seconde étude ne peut se faire que dans le calme de la méditation.
La jeunesse du sage est le temps de ses expériences, ses passions en sont les instruments ; mais après avoir appliqué
1 Cf ttc lettre parait avoir été écrite avaDt la réception de la précédente.
596 LA NOUVELLE HÉLOlSE.
son ûme aux objets extérieurs pour les sentir , il la retire au dedans de lui pour les considérer, les comparer, les connaître. Voilà lec^soù vous devez âtre plusque personne au monde. Tout ce qu'un cœur sensible peut éprouver de plaisirs et de peines a rempli le vôtre; tout ce qu'un homme peut voir, vos yeux l'ont vu. Dans un espace de douze ans vous avez épuisé tous les sentiments qui peuvent être épars dans une longue vie , et vous avez acquis, jeune encore, Texpérience d'un vieillard. Vos premières * observations se sont portées sur des gens simples et sortant presque des mains de la nature , comme pour vous servir de pièces de comparaison. Exilé dans la capiitale du plus célèbre peuple de l'univers , vous êtes sauté pour ainsi dire a l'autre extrémité : le génie supplée aux intermédiaires. Passé chez la seule natioo d'hommes qui reste parmi les troupeaux divers doat la terre est couverte , si vous n'avez pas vu régner les lois, vous les iivez vues du moins ei;ister encore; vous avez appris à quels signes on reconnaît cet organe sacré de }a volonté d'un peuple, et oomment Tempire de la raison puUique est le vrai fondement de la liberté. Vous avez paroouru tous les climats, vous avez vu toutes les régions que le Soleil éclaire. Un Bpeciajcle plus rare et digne d:e l'œil du ss^e, le spectacle d'une âme sublime ot pure, triomphant de ses passions et régnant sur elle-même, est ^elui dont vous jouissez. Le premier objet qui frappa vos regards est celui qui les frappe eneore, et votre admimtion pour lui n'est que mieux fondée après on avoir contemplé tant d'auires. Vous n'avez plus rien à sentir ni a v^r qui mérite de vous occuper. 11 ne vous reste plus d'objet à regarder que vousmême, ni de jouissance à goûter que celle de la sagesse. Vous avez vécu de cette courte vie ; songez à vivre pour celle qui doit durer.
Vos passions, dont vous fûtes longtemps l'esclave, vous ont laissé vertueux. Voilà toute votre gloire; elle est grande sans doute; mais soyez-en moins lier : votre force même