‹ Julie (volume 2)Chapitre 15 sur 187 · PARTIE 1, LBTTBE XXIII · texte numérisé non relu

PARTIE 1, LBTTBE XXIII

chez la duchesse. J'opposais quelquefois en souriant les grandes barbes et Tair grossier des convives au teint éblouissant de ces jeunes beautés timides qu'un mot Taisait irougir, et ne rendait que plus agréables. Mais je fus un peu choqué de l'énorme ampleur dé leur gorge , qui n'a dans sa blancheur éblouissante qu*un des avantages du modèle que j'osais lui comparer; modèle unique et voilé , dont les contours furtivement observés me peignent ceux de cette coupe célèbre à qui le plus beau sein du monde servit de moule ^

Ne soyez pas surprise de me trouver si savant sur dés mystères que vous cachez si bien : je le suis en dépit de vous ; un sens en peut quelquefois instruire un autre : malgré la plus jalouse vigilance, il échappe à l'ajustement le mieux concerté quelques légers interstices par lesquels la vue opère l'effet du toucher. L'œil avide et téméraire s'ittsiïiue impunément sous les fleurs d'un bouquet ; il erre sous la chenille et la gaze, et fait sentir a la main la résistance élastique qu'elle n'oserait éprouver.

Parte appar dellc mamme acerbe e crude : Parte altrai ne ricopre invida vesta , Invida , ma s'agli occhi il varco chiude , L'amoroso pcnsler già non arresta '.

Je remarquai aussi un grand défaut dans l'habillement des Valaisanes , c'est d'avoir des corps de robe si élevés par derrière qu'elles en paraissent bossues; cela fait un effet singulier avec leurs petites coiffures noires et le reste de leur ajustement, qui ne manque au surplus ni de simplicité ni d'élégance. Je vous porte un habit complet

' C'était celui d'Hélène. Minerva templum habet... in quo Heiena tacravit talicem ex eieetro; a^jicit hUtoria, mammœ tuœ mensura. Plin., Hist. aat. , lib. XXXIII, cap. 2S.

3 Son acerbe et dure mamelle se laisse entrevoir : un vêtement Jâloui eu cacbe en vain la plus grande partie; Tarnooreux déiir, plus perçant que l'œil, péoétre di travers tous les obstacles. Tasso.

86 LA NOUVELLE H£U)fôE.

à lu valaîsane, et j'espère, qurit' you» ira bi6n; il a été pcis sur liv plus joiie tiaille du* pays;

Tàndisr qtie je parcourais avec extase ces Jiem si peu connus et: si digues d'être adairés, que faisiez^voos cependaiU, ma Julie? Étiez^^ous oubliée dîr votre amv? Jalie oubliée 1! Ne m'oublierais^je pas plutôt moi^néme? et qtte pourcais^je être un moment seui , moi qui ne suis plus rien que par vous? Je n*ai jamais mieuï remarqué aflrec quel instinct je place en divers lieui noire existenee commune selon l'élat de mon âme. Quand je suis triste , elle se réfugie auprès de la vôtre, et cherche des consolations auK lieux où voua êtes; c'est ce que j^éprouvais eu vous quittant.. Quand j^ai du plaisir, je n'en saurais jonr seul, et pour le partsi^r avec V)ous je vous appelle alors ou je suis. Voilà ce qui m'^t arrivé durant toute cette course, ou, la diversité des objets me ra|>pelanr sans cesse en moi-même, je vous conduisais partout avec moi. Jis ne faisais pas un pas que nous ne le flssions ensemble ; je n'admirais pas une vue sans me hâter de vous la montrer. Tous les arbres que je rencontrais vous prêtaient leur ombre, tous les gazons vous servaient de siège. Tantôt, assis à vos côtés, je vous aidais k parcourir des yeux les objets ; tantôt à vos genoux j'en contemplais un plus digne des regards d'un homme sensible. Rencontrais-je un pas difficile , je vous le voyatis franchir avec là légèreté d'un faon qui bondit après sia mère. Fallait-il traverser un torrent, j'osais presser dans mes bras une si douce charge; je passais le torrent lentement , avec délices, et voyais a regret le chemin que j'allais atteindre. Tout me rappelait k vous dans ce séjour paisible; et les touchants attraits de la nature, et l'inaltérable pureté de l'air, et les mœurs simples des habitants, et leur sagesse égalé et sûre, et l'aimable pudeur du sexe, et ses innocentes grâces , et tout ce qui frappait agréablement mes yeux et mon cœur , leur peignait celle qu'ils cherchent.

O ma Julie ! disais-je avec attendrissement , que ne

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puis-jti couler mes jours avec toi: dans ces lieux igqorés » beureux de noire bonlieuE et non du regard des kommes! Que ne puîs^fi id> rassembler toulemoaâmeen toi seule, et.deveoir à mon tour Ifuniyers pour toi 1 Charmes adorés, vous jouiriez alors des hommages qui vous sont dus! Délices de Tamour , c'est alors que nos c^seups vous savoureraient sans: cesse ! Une longue et douce ivresse nous laisserait ignorer le cours des ans; et quand enfin l'âge aumjt calmé nos premiers feus, L'habitude de penser et sentir ensemble ferait succéder a leurs traosports une amitié non moins tendre. Tous les sentiments honnêtes, nourris dans la jeunesse avec ceux de Tamour , en* rempliraient un. jour le vide immense ; nous pratiquerions au seiurde cet heureux peuple , et h son exemple , tous les devoirs de l'humanité ; sans cesse nous nous unirions pour biea faire, et nous ne mourrions' point sans avoir vécu^

X>a.pos(e arrive, il faut finirma lettre;, et courir recevoir la vôtre. Que le cœur me bat jusqu'à ce moment ! HélasJ j'étais heureux dans mes- chimères : mon bonheur fuit avec elles ; que vais-^e être en réalité ?

UBTXBB . XXIV . — A JULIE.

Je réponds sur-le-champ à l'article de votre lettre qui regarde le payement, et n'ai, Dieu merci, nul besoin d!y réfléchir. Voici ^ ma Julie, quel est. mon s^timentsurce point.

Je distingue dans ce qu'on appelle honneur, cdui qui se tire de l'opinion publique, et celui qui dérive de l'es-. lima de soi-même. Le. premier consiste en vains préjugés^lusmobiles qu'une onde agitée; le second a sa base dans les vérités éternelles de la morale. L^honneur du monde peut être avantageux a la- fortune , mais il ne pénètre point dans l'âme, et n'influe en rien sur le vrai bonheur. L'honneur véritable, au contraire, en forme l'essence, parce qu'on ne trouve qu'en lui ce sentiment per-

manent de satisfaction intérieure qui seul peut rendre heureux un être pensant. Appliquons , ma Julie, ces principes à votre question ; elle sera bientôt résolue.

Que je m*érige en maître de philosophie, et prenne, comme ce fou de la fable , de l'argent pour enseigner la sagesse, cet emploi paraîtra bas aux yeux du monde, et j'avoue qu'il a quelque chose de ridicule en soi; cependant, comme aucun homme ne peut tirer sa subsistance absolument de lui-même, et qu'on ne* saurait l'en tirer de plus près que par son travail , nous mettrons ce mépris au rang des plus dangereux préjugés ; nous n'aurons point la sottise de sacrifier la félicité à cette opinion insensée; vous ne m'en estimerez pas moins , et je n'en serai pas plus à plaindre quand je vivrai des talents que j'ai cultivés.

Mais ici , ma Julie, nous avons d'autres considérations a faire. Laissons la multitude, et regardons en nous-mêmes. Que serai-je réellement à votre père en recevant de lui le salaire des leçons que je vous aurai données , et lui vendant une partie de mon temps, c'est-k-dire de ma personne? Un mercenaire , un homme a ses gages, une espèce de valet ; et il aura de ma part , pour garant de sa confiance et pour sûreté de ce qui lui appartient . ma foi tacite , comme celle du dernier de ses gens.

Or quel bien plus précieux peut avoir un père, que sa fille unique, fût-ce même une autre que Julie? Que fera donc celui qui lui vend ses services? Fera-t-il taire ses sentiments pour elle? Ah ! tu sais si cela se peut ! Ou bien , se livrant sans scrupule au penchant de son cœur , offensera-t-il, dans la partie la plus sensible, celui à qui il doit fidélité? Alors je ne vois plus dans un tel maître qu'un perfide qui foule aux pieds les droits les plus sacrés ^ , un traître , un séducteur domestique que les lois

* Malheureux Jeune homme . qui ne voit pas qu'en se laissant payer eu rccunnalssancG ce qu'il refuse de recevoir en argent, il viole des droits plus

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condamnent très-justement a la mort. J'espère que celle à qui je parle sait m'entendre ; ce n'est pas la mort que je crains, mais la honte d'en être digne, et le mépris de moi-même.

Quand les lettres d'Héloîse et d'Abeilard tombèrent entre vos mains, vous savéï ce qiié je vous dis de cette lecture et de la conduite du théologien. J'ai toujours plaint Héloîse ; elle avait un cœur fait pour aimer : mais Abei-> lard ue m'a jamais paru qu'un misérable digne de son sort, et connaissant aussi peu l'amour que la vertu ^ Après l'avoir jugé, faudra-t-il que je l'imite? Malheur à quiconque prêche une morale qu'il ne veut pas pratiquer! Celui qu'aveugle sa passion jusqu'à ce point en est bientôt puni par elle, et perd le goût des sentiments auxquels il a sa-> crifié son honneur. L'amour est privé de son plus grand charme quand l'honnêteté l'abandonne : pour en sentir tout le prix, il faut que le cœur s'y complaise, et qu'il nous élève en élevant l'objet aimé. Otez Tidée de la perfection , vous ôtez l'enthousiasme; ôtez l'estime, et Famour n'est plus rien. Comment une femme pourrait-elle honorer un homme qui se déshonore ?'Conunent pourra*t-il adorer lui* même celle qui n'a pas craint de s'abandonner a un vil corrupteur? Ainsi bientôt ils se mépriseront mutuellement; l'amour ne sera plus pour eux qu'un honteux commerce; ils auront perdu l'honneur, et n'auront point trouvé la félicité.

U n'en est pas ainsi , ma Julie, entre deux amants de

sacrés encore ! Au lien d'instruire , il corrompt ; au lieu de nourrir, il eni' poiaonne : il se fait remercier par une mère abusée d'avoir perdu son enfant. On sent pourtant qn'il aime sincèrement la vertu , mais sa passion l'égaré ; et si sa grande Jennesse ne l'excusait pas. avec ses beaux discours il ne serait qo'an scélérat. Les deux amants sont à plaindre ; la mère seule est iliexcQsablc,

I Ce Jugement peut paraître beaucoup trop sévère. Rousseau n'avait pas lu sans doute une lettre d'Abeilard qu'on trouve dans le recueil de ses œuvres , lettre qai n*a Jamais été traduite , et dans laquelle II foit à son ami le récit de SCS malheurs. Les lettres d'Héloîse elle-roème concourent aussi à le Justifier.

yrfO LA 7«0UV£LLE UBLOlSE.

méiBc âge, tous deux épris du même feu, qu'uu mutuel allaefaemeDlunit, qu'aucun lien pariiculier ne gêne, qui jooissent tous deux de leur première liberté, et dont aucun droit ne proscrit l'engagement réciproque. Les lois les plus sévères ne peuvent leur imposer d'autre peine que le prix même de leur amour; la seule punition de s'être aimés est l'obligation de s'aimera jamais; et s'il est quelque» malheureux climats au monde où Thomme barbare brise ces innocentes chaînes, il en est puni sans doute par les crimes que cette contraiote engendre.

Voilà mes raisons, sage et vertueuse Julie; elles ne sont qu'un froid commentaire de celles que vous m'exposâtes avec tant d'énergie et de vivacité dans une de vos litres; mais c'en est assez pour vous montrer combien je m'en suis pénétré. Vous vous souvenez que je n'insistai point sunr mon refus, et que, malgré la répugnance que le préjugé m'a laissée, j'acceptai vos dons en silence, ne trouvant point en effet dans le véritable honneur de solide raison pour les refuser. Mais ici le devoir, la raison, Famour ntêni^, tout parle d'un ton que je ne peux méconnaître. S'il faut choisir entre Thonneur et vous, mon cœur es4 prêt à vou» perdre. Il vous aime trop , ô Julie, pottr vous conserver à ce prix.

La relation de votre voyage est charmante, mon bon ami ; elle me ferait aimer celui qui l'a écrite, quand môme je ne le connaîtrais pas. J'ai pourtant a vous tancer sur un passage dont vous vous doutez bien , quoique je n'aie pu m'empêcher de rire de la ruse avec laquelle vous vous êtes BUS à l'abri du Tasse comm« derrière un rempart. Eh! comment ne sentiez-vous point qu'il y a bien de la différence entre écrire au public ou a sa maîtresse? L'amour, si crainiLf , si scrupuleux , n'exige-t-il pas plus d'égards que la bienséance? Pouviez-vous ignorer que ce

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slyle «'est pas de mon ^oût? ei chcrchiez-Yous à me dé- (daire? Mai& en voilà d^à trop, peut-ètFe, sur im si^et ^uMl ae fsiUait poiat. relever. Je suis d'ailleurs trop oeeupée de votre secoode leltre pour répondre en détail a la première. Ainsi, mm ami , laissons le Valais pour une autre fois, et bonioos-aousi maiftleaaat a nés affaires; nom serons assesi oeciipés.

Je savais le parti que vous prendriez. Itous nous connaissoBSi trop Ûea poiur en être encore a ces éléments. Si jamais la vertu nous abandonne, ce ne sera pas , ctoyeBn»ot> dans les ooeasions qui d^nandent du courage et des saerifiees ^ Jj^ premier mouvement aux attaques vives est de. résister ; et nous voinereoSy je l'espère^ tant que L'ennefiii nous avertira de prendre les armes. C'est au milieu du sommeil, c^est dass le sein d'un doux repos, qu'il faut se défier des surprises : mais c'est surtout la continuité des maux qui rend leur poids insupportable; et l'âme résiste bien plus aisément aux vives douleurs qu'à la tristesse prolongée. Voilà , mon ami, la dure espèce de combat que nous aurons désormais à soutenir : ce ne sont point des actions héroïques que le devoir nous demande , mais une résistance plus héroïque encore à des peines sans relâche.

Je l'avais trop prévu., le temps du bonheur est passé comme un éclair ; celui des disgrâces commence,, sans que rien m'aide à juger quand il finira. Tout m'alarme et me décourage; une langueur mortelle s'empare de mon âme; sans sujet bien précis de pleurer, des pleurs involontaires s'échappent de mes yeux : je ne lis pas dans l'avenir des maux inévitables; mais je cultivais Tespérance, et la vois flétrir tous les jours. Que sert, hélas! d'arroser le feuillage quand l'arbre est coupé par le pied?

Je le sens, mon ami., le poids de l'aèsence m'accable.

* On verra bientôt que la prédiction ne saurait plus mal cadrer avec révc-

92 LA NOUVELLE HBLOISE.

Je ne puis vivre sans toi , )c le sens ; c'est ce qui m'effraye le plus. Je parcours cent fois le jour les lieui que nous habitions ensemble, et ne t'y trouve jamais. Je t'attends a ton lieure ordinaire, Theure passe, et tu ne viens point. Tous les objets que j'aperçois me portent quelque idée de ta présence, pour m'avertir que je t'ai perdu. Tu n'as point ce supplice affreux. Ton cœur seul peut te dire que je te manque. Ah ! si tu savais quel pire tourment c'est de rester quand on se sépare , combien tu préférerais ton état au mien!

Encore si j'osais gémir, si j'osais parler de mes peines , je me sentirais soulagée des maux dont je pourrais me plaindre ; mais , hors quelques soupirs exhalés en secret dans le sein de ma cousine, il faut étouffer tous les autres; il faut contenir mes larmes; il faut sourire quand je me meprs.

Sentirai , oh dell morlr, E non poter mal dir :

Morlr ml senio ' !

Le pis est que tous ces maux aggravent sans cesse mon plus grand mal , et que plus ton souvenir me désole, plus j'aime à me le rappeler. Dis-moi , mon ami , mon doux ami , sens-tu combien un cœur languissant est tendre , et combien la tristesse fait fermentef l'amour?

Je voulais vous parler de mille choses; mais, outre qu'il vaut mieux attendre de savoir positivement où vous êtes, il ne m'est pas possible de continuer cette lettre dans l'état où je me trouve en l'écrivant. Adieu , mon ami ; je quitte la plume , mais croyez que je ne vous quitte pas.

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