BILLET
J'écris, par un batelier que je ne connais point, ce billet à l'adresse ordinaire, pour donner avis que j'ai
• O dicHx ! se sentir mourir, et n'oser dire : Je me sens mourir ! Metast
PABTIE I, LETTBE XXVI. 98
choisi moD asile à Meillerie^ sur la rive opposée, afin de jouir au moins de la vue du lieu dont je n'ose approcher.
Que mon état est changé dans peu de jours I Que d'amer tiiBiLi « flielenl à la douceur de me rapprocher de vous ! Que de tristes réflexions m'assiègent! Que de traverses mes craintes me font prévoir! O Julie! que c'est un fatal présent du ciel qu'une âme sensible! Celui qui Ta reçue doit s'attendre à n'avoir que peine et douleur sur la terre. Vil jouet de l'air et des saisons, le soleil et les brouillards, l'air couvert ou serein , régleront sa destinée , et il sera content ou triste an gré des vents. Victime des préjugés , il trouvera dans d'absurdes maximes un obstacle invincible aux justes vœux de son cœur. Les hommes le puniront d'avoir des sentiments droits de chaque chose, et d'en juger par ce qui est véritable plutôt que par ce qui est de convention» Seul, il suffirait pour faire sa propre misère, en se livrant indiscrètement aux attraits divins de l'honnête et du beau, tandis que les pesantes chaînes de la nécessité l'attachent à l'ignominie. Il cherchera la félicité suprême sans se souvenir qu'il est homme : son cceur et sa raison seront incessamment en guerre, et des désirs sans bornes loi prépareront d'éternelles privations»
Telle est la situation cruelle où me plongent le sort qui m'accable, et mes sentiments qui m'élèvent, et ton père qui me méprise , et toi qui fais le charme et le tourment de ma vie. Sans toi , beauté fatale, je n'aurais jamais senti ce contraste insupportable de grandeur au fond de mon fime et de bassesse dans ma fortune; j'aurais vécu tranquille et serais mort content, sans daigner remarquer quel rang j'avais occupé sur la terre. Mais t'avoir vue et ne pouvoir te posséder , t'adorer et n'ôtre qu'un homme , être aimé et ne pouvoir être heureux, habiter les mêmes
94 LA NOUVELLE HÉLOÎSB.
lieux et ne pouvoir vivre ensemble !..i O Julie à qui je ne puis renoncer! ô destinée que je ne puis vaincre! qûelis combats affreux vous excitez en moi, sans pouvoir jamais surmonter mes désirs ni mon impuissance !
Quel effet bizarre et inconcevable I Depuis que je suis rapproché de vous, je ne roule dans mon esprit que des pensées funestes. Peut-être le séjour où je suis contribuet-il à cette mélancolie : il est triste et horrible ; il en est plus conforme a l'état de mon âme, et je n'en habiterais pas si patiemment un plus agréable. Une file de rochers sté* Hles borde la côte et environne mon habitation, que Thiver rend encore plus affreuse. Ah! je le sens, ma Julie, s'il fallait renoncer à vous, il n'y aurait plus pour mol d'autre séjour ni d'autre saison.
Dans les violents transports qui m'agitent Je ne saurais demeurer en place; je cours, je monte avec ardeur, je m'élance sur les rochers, je parcours h grands pas Cous les environs , et trouve partout dans les objets la même horreur qui règne au dedans de moi. On n'aperçoit plus de verdure, l'herbe est jaune et iQétrie, les arbres sont dépouillés, le séchard < et la froide bise entassent la neige et les glaces ; et toute la nature est morte à mes yeux , comme l'espérance au fond de mon cœur.
Panni les rochers de cette côte j'ai trouvé, dans un abri solitaire, une petite esplanade d'où Ton découvre h plein la ville heureuse où vous habitez. Jugez avec quelle avidité mes yeux se portèrent vers ce séjour chéri. Le premier jour , je ils mille efforts pour y discerner votre demeure ; mais l'extrême éloignement les rendit vains, et je m'aperçus que mon imagination donnait le change a mes yeux fatigués. Je courus chez le curé emprunter un télescope , avec lequel je vis ou crus voir votre maison; et depuis ce temps je passe des jours entiers, dans cet asile , à contempler ces murs fortunés qui renferment la sonrc«de ma vie.
i Vent du nord-esl.