LETTRE XI. — DE M. DE WOLMAR A SAINT'PREUX
J'ai laissé passer vos premières douleurs en silence ; ma lettre n'eût fait que les aigrir : vous n'étiez pas plus en état de supporter ces détails que moi de les faire. Aujourd'hui peut-être nous seront-ils doux à tous deux. Il ne me reste d'elle que des souvenirs; mon cœur se plaît à les recueillir. Vous n'avez plus que des pleurs à lui donner ; vous aurez la consolation d'en verser pour elle. Ce plaisir des infortunés m'est refusé dans ma misère ; je suis plus malheureux que vous.
Ce n'est point de sa maladie , c'est d'elle que je veux vous parler. D'autres mères peuvent se jeter après leur enfant; l'accident, la fièvre, la mort sont de la nature, c'est le sort commun des mortels : mais l'emploi de ses derniers moments , ses discours , ses sentiments , son âùie, tout cela n'appartient qu'à Julie. Elle n'a point vécu comme une autre; personne, que je sache, n'est mort conmie elle. Voilà ce que j'ai pu seul observer, et que vous n'apprendrez que de moi.
Vous savez que l'effroi, l'émotion, la chute, Tévacuatioii de l'eau , lui laissèrent une longue faiblesse , dont elle ne revint tout à fait qu'ici. En arrivant, elle redemanda son fils ; il vint : à peine le vit-elle marcher et répondre a ses caresses, qu'elle devint tout a fait tranquille et consentit à prendre un peu de repos. Son sommeil fut court : et comme le médecin n'arrivait point encore, en Tattendant elle nous fît asseoir autour de son lit , la Fanchon , sa 'cousine et moi. Elle nous parla de ses enfants , des soins