LETTRE XIII. — DE MADAME D'OHBE A SAINT-PHEUX
J'apprends que vous commencez a vous ren&eltre assez pour qu'on puisse espérer de vous voir bientôt ici. Il faut, mon ami , faire effort sur votre faiblesse ; il faut tâcher de passer, les monts avant que Thiver achève de vous les fermer. Vous trouverez en ce pays l'air qui vous convient; vous n'y verrez que douleur et tristesse , et peut-être l'affliction commune sera-t-elle un soulagement pour la vôtre. La mienne , pour s'exhaler, a besoin de vous : moi seule je ne puis ni pleurer , ni parler , ni me faire entendre. Wolmar m^entend et ne me répond pas. La douleur d^un père infortuné se concentre en lui-même ; il n'en imagine pas une plus cruelle ; il ne la sait ni voir ni sentir : il n'y a plus d'épanchement pour les vieillards. Mes enfants m'attendrissent , et ne savent pas s'attendrir. Je suis seule au milieu de tout le monde ; un morne silence règne autour de moi. Dans mon stupide abattement je n'ai plus de commerce avec personne , je n'ai qu'assez de force et de vie pour sentir les horreurs de la mort. O venez, vous qui partagez ma perte , venez partager mes douleurs I venez nourrir mon cœur de vos regrets , venez l'abreuver de vos larmes ; c'est la seule consolation que je puisse attendre , c'est le seul plaisir qui me res.te à goûter.
Mais avant que vous arriviez et que j'apprenne votre avis sur un projet dont je sais qu'on vous a parlé , il est bon que vous sachiez le mien d'avance. Je suis ingénue et franche , je ne veux rien vous dissimuler. J'ai eu de Tamour pour vous , je l'avoue ; peut-être en ai-je encore , peut-être en aurai-je toujours ; je ne le sais ni ne le veux savoir. On s'en doute , je ne l'ignore pas ; je ne m'en fâche ni ne m'en soucie. Mais voici ce que j'ai à vous dire et que vous devez bien retenir : c'est qu'un homme qui fut aimé de Julie d'Éiange , et pourrait se résoudre à en épouser une autre , n'est à mes yeux qu'un indigne et un lâche que
je tiendrais à déshonueur d'avoir pour ami; et, quaot à moi , je vous déclare que tout bonune , qnéi qu'il puisse être , qui désormais m'osera parler d'amour , ne m'en reparlera de sa vie.
Soogez aux soins qui vous attendent , aux devoirs qui vous sont imposés , à celle a qui vous les avez promis. Ses enfants se fcNrment et grandissent, son père se consume ia*seosibleraent, son mari s'inquiète et s'a^te. 11 a beau faire, il ne peut la croire anéantie ; son cœur , midgré qu'il en ait, se révolté co&tre sa vaine raison. Il parle d'elle, il lui parle , il souf^ire. Je crois déjà voir s'aoçomplir les vœux qu'elle a faits (an t de fois , et c'est à vous d'adiever ce ^a«d ouvrage. Quels motifs pour vous attirer ici l'un et l'autre! Il est bien digne du gén^eux Edouard que nos malheurs ne lui aient pas fait changer de résolution.
Venez donc , chers et respectables amis , venez veus réunir à tout ce'qui reste d'elle. Rassemblons tout ce qui lui fut ^her. Que son esprit nous anime , que son cœur joigne tous les nôtres; vivons toujours sous ses yeux. J'aille à croire que du lieu qu'elle habite, du séjour de l'éterselle paix, cette âme encore aimante et sen»ble se plaît à revenir parmi nous, à retrouver ses amis pleins de sa mémoire , à les voir imiter ses vertus , à s'entendre honorer par eux, à les sentir embrasser sa tombe et géaûr en prononçant son nom. Non, elle n'a point quitté ces lieux qu'elle nous rendit si charmants : ils sont enoore tout remplis d'elle. Je la vois sur chaque objet, je la sens à chaque pas, à chaque instant du jour j'ent^ids les accents de sa voix. C'est ici qu'elle a vécu ; c'est ici que rejiose sa cendre.... la moitié de sa cendre. Deux fois la semaine , en allant au temple... j'aperçois... j'aperçois le lieu triste et respectable.... Beauté, c'est donc la ton dernier asilei.... Geafiance , amitié ; vertus , plaisirs , folâtres jeux , la terre a tout englouti... Je me sens entraînée... j'a^proclie en frissonnant... je crains de fouler cette terre sacrée... je crois la sentir palpiter et frànir sous mes pieds... j'entends mu^