‹ Julie (volume 2)Chapitre 170 sur 187 · A&TI£ VI, LETT&B XI · texte numérisé non relu

A&TI£ VI, LETT&B XI

plaisir que Taulre , et je suis bien aise qae ce ne soit pas Itti-là qu'on a destiné à sa fille.

Gens sensibles, qu'enssiez-vons fait à ma place? ce que [sait jnadame d'Orbe. Après avoir mis ordre aux enfants, madame d'Orbe , aux funérailles de la seule personne le j'aie aimée, il fallut monier à cheval, et partir, la ort dans le cœur, pour la porter au plus déplorable ire. Je le trouvai souffrant de sa chute, agité, troublé > l'aficîdent de sa fille : je le laissai accablé de donleur , ! ces douleurs de vieillard , qu'on n'aperçoit pas au de* >rs, qui n'exdient ni gestes ni cris, mais qui tuent. U y résistera jamais , j'^ suis sûr , et je prévois de loin le )rniercoap qui manque au malheur de son ami. Le lenonain je fe toute la diligence possible pour être de retour 3 bonne heure et rendre les derniers honneurs à la plus igné des femmes. Mais tout n'était pas dit encore. H liait qu'elle ressuscitât pour me donner Thorrour de la erdre une seconde fois.

En approchant du logis , je vois un de mes gens accourir perte d'haleine, et s'écrier d'aussi h>in que je pus l'entndre : IMonsieur, monsieur, hâtez-vous, madame n'est Sfi mortel Je ne compris rien à ce propos insensé; j*ac* mrs toutefois. Je vois la cour pleine de gens qui versaient es larmes de Joie, en donnant à grands cris des béné* iclions à madame de Wolmar. Je demandé ce que c'est; mt le monde est dans le transport, personne ne peut me fondre : la tête avait tourné à mes propres gens. Je lonte à pas précifntés dans Tappartement de Julie ; je rouve plus de vingt personnes à genoux autour de son lit t les yeux fiiés sur efle. Je m'approche; je la vois sur ce

it habillée et parée; le OBur me bat : je l'examine

[élas 1 elle était morte ! Ce moment de fausse joie sitôt et si rueUement éteinte fut le plus amer de ma vie. Je ne suis ^s colère, je me sentis vivement irrité. Je voulus savoir e fond de cette ^ravagante scène. Tout était déguisé , aléré, changé; j'eus toute la peine du monde a démêler la

vérité. Enfin j'en vins h bout; et voici l'histoire da prodige : Mon beau-père, alarmé de l'accident qu'il avait appris , et croyant pouvoir se passer de son valet de chambre , l'avait envoyé, un peu avant mon arrivée auprès de lui, savoir des nouvelles de sa fille. Le vieux domestique , fatigué du cheval, avait pris un bateau, et, traversant le lac pendant la nuit , était arrivé k Clarens le matin même de mon retour. En arrivant, il voit la consternation, il ea apprend le sujet ; il monte en gémissant à la chambre de Julie , il se met à genoux au pied de son lit, il la regarde, il pleure, il la contemple. Ah! ma bonne maîtresse 1 ah ! que Dieu ne m'a-t-il pris au lieu de vous! Moi qui suis vieux , qui ne tiens à rien , qui ne suis bon a rien , que faisje sur la terre? Et vous qui étiez jeune , qui faisiez la gloire de votre famille , le bonheur de votre maison , l'espoir des malheureux... Hélas 1 quand je vous vis naître, était-ce pour vous voir mourir?...

Au milieu des exclamations que lui arrachaient son zèle et son bon cœur, les yeux toujours collés sur ce visage, il orut apercevoir un mouvement : son imagination se frappe; il voit. Julie tourner les yeux, le regarder, lui faire un signe de tête. Il se lève avec transport, et court par toute la maison en criant que madame n'est pas morte, qu'elle Va reconnu , qu'il en est sûr, qu'elle en reviendra. Il n'en fallut pas davantage; tout le monde accourt, les voisins, les pauvres, qui faisaient retentir l'air de leurs lamentations; tous s'écrient : Elle n'est pas morte! Le bruit s'en répand et s'augmente : le peuple, ami du merveilleux , se prête avidement à la nouvelle ; on la croit comme on le désire; chacun cherche à se faire fête en appuyant la crédulité commune. Bientôt la défunte n'avait pas seulement fait signe, elle avait agi, elle avait parlé, et il y avait vingt témoins oculaires de faits circonstanciés qui n'arrivèrent jamais.

Sitôt qu'on crut qu'elle vivait encore , on fit mille efforts pour la ranimer; on s'empressait autour d'elle , on lui par*

PABTI£ VI, LETTBE XI. 846 .

lait, on rinoûdait d'eaux spiritueuses, on touchait si le pouls DO revenait point. Ses femmes, indignées que le corps de leur maîtresse restât environné d'hommes dans un état si négligé , firent sortir tout le monde , et ne tardèrent pas à connaître combien on s'abusait. Toutefois, ne pouvant se résoudre à détruire une erreur si chère , peutêtre espérant encore elles-mêmes quelque événement miraculeux, elles vêtirent le corps avec «oin, et, quoique sa garde-robe leur eût été laissée, «lies lui prodiguèrent la parure; ensuite, l'exposant sur un lit, et laissant les rideaux ouverts , elles se remirent à la pleurer au milieu de la joie publique.

C'était au plus fort de cette fermentation que j'étais arrivé. Je reconnus bientôt qu'il était impossible de faire entendre raison à la multitude ; que si je faisais fermer la porte et porter le corps k la sépulture, il pourrait arriver du tumulte; que je passerais au moins pour un mari parricide qui faisait enterrer sa femme en vie , et que je serais en horreur dans tout le pays. Je résolus d'attendre. Cependant, après plus de trente-six heures, par l'extrême chaleur qu'il faisait , les chairs commençaient à se corrompre; et, quoique le visage e&t gardé ses traits et sa douceur, on y voyait déjà quelques signes d'altération. Je le dis à madame d'Orbe , qui restait demi-morte au chevet du lit. Elle n'avait pas le bonheur d'être la dupe d'une illusion si grossière; mais elle feignait de s'y prêter pour avoir un prétexte d'être incessamment dans la chambre , d'y navrer son cœur a plaisir, de l'y repaître de ce mortel spectacle, de s'y rassasier de douleur.

Elle m'entendit, et, prenant son parti sans rien dire, elle sortit de la chambre. Je la vis rentrer un moment après , tenant un voile d'or brodé de perles que vous lui aviez apporté des Indes ^; puis, s'approchant du lit, elle balsa le

< On f oit usa que c'est le songe de Saint-Preux , dont madame d'Orbe avait rimagination toujours pleine , qui lui suggère l'expédient de ee ToUe. Je crois

846 LA HOUTEIXB IfiÉLOÎSt.

voSe , en couvrit en pleBrant la face de wa amie, et s'écria d'une Toix éclatante : « Maudite sott Findigne nudn » qui janais lèvera ce voile 1 maudit soit Toeil impie qui • verra ce visage défiguré ! » Cette action , ces mots, frap^ pèrent tellement les spectateurs, qu'aussitôt, comme par une inspiration soudaine, la môme imprécation fÉt répétée par mille cris. Elle a fait tant d'impression sur tous DOS gens et sur tout le peuple , que la défùbte ayant été mise au cercueil dans ses habits et avec les plus grandes précautions, elle a été portée et inhumée dans cet état, sans qu'il se soit trouvé personne assez hardi pour ton* cher au voile ^

Le sort du plus à plaindre est d'avmr encore a eonsoler les autres. C'est ce qui me reste a faire auprès de mon ^ beau-père, de madame d'Orbe, des amis, des parents, des ' voisins et de mes propres gens. Le reste n'est rien ; mais mon vieux ami ! mais madame d'Orbe I il faut voir l'affliction de celle-ci pour juger de ce qu^elie ajoute à la mienne. Loin de me savoir gré de mes soins, elle me les reproche; mes attentions l'irritent, ma froide tristesse l'aigrit; il lu) faut des regrets amer» semblables aux siens , et sa douleur barbare voudrait voir tout le monde au désespoir. Ce qu'il y a de j^us désolant est qu'on ne peut compter sur rien avec elle , et ce qui la soulage un moment la dépite un moment après. Tout ce qu'elle fait, tout ce qu'elle dit approche de la folie , et serait risible pour des gens de sang-frmd. J'ai^ beaucoup k souffrir; je ne me rebuterai jamais. En servant ce qu'aima Julie, je crois l'honorer mieux que par des pleurs.

Un seul trait vous fera Juger des autres. Je croyais avoir tout fait en engageant Claire à se conserver pour remplir

«ne si l'on y regardait île bien prè», oa trouverait ce nitaie rapport dana raccompUssemeiit de beaucoup de prédictions. I/événcment n'est pas prédit parce qu'il arrivera ; mais il <irrive parce qu'il a été prédit.

■ Le peuple du pajnt de Vaud , quoique protestant , ne lalme pa» d'être eitr^ luenenc superstitieux

PABTIE VI, LETTBE XI. 847

4e6 soins dont la chargea son amie. Exténuée d'agitations, d'abstinences, de veilles, elle semblait enfin résolue à revenir sur elle-même, à recommencer sa vie ordinaire, li reprendre ses repas dans la salle à manger. La première fois qu'elle y vint, je fis diner les enfants dans leur chambre , ne voulant pas courir le hasard de cet essai d^ vant eux; car le spectacle des passions violentes de toute espèce est un des plus dangereux qu'on puisse offrir aux onfants. Ces passions ont toujours dans leurs excès quelque chose de puéril qui les amuse , qui les séduit, et leur fait aimer ce qu'ils devraient craindre '. Us n'en avaient déjà que trop vu.

En entrant elle jeta un coup d'œil sur la table et vit deux couverts; à l'instant elle s'as»t sur la première chaise qu'elle trouva derrière elle, sans vouloir se mettre h table ni dire la raison de ce caprice. Je crus la deviner, «t je fis mettre un troisième couvert à la place qu'occupait <>rdinairementsa cousine. Alors elle se laissa prendre par la main et mener à table sans résistance , rangeant sa robe avec soin, comme si elle eût craint d'embarrasser cette place vide. A peine avait-elle porté la première cuillerée de potage à sa bouche , qu'elle la repose , et demande d'un ton brusque ce que faisait Ta ce couvert , puisqu'il n'était point occupé. Je lui dis qu'elle avait raison , et fis ôter le couvert. Elle essaya de manger, sans pouvoir en venir à bout. Peu à peu son cœur se gonflait, sa respiration devenait haute et ressemblait a des soupirs. Enfin elle se leva tout à coup de table, s'en retourna dans sa chambre sans dire un seul mot ni rien écouter de tout ce que Je voulus lui dire, et de toute la journée elle ne prit que du thé.

LiC lendemain ce fut à recommencer. J'imaginai un moyen de la ramener à la raison par ses propres caprices, et d'amollir la dureté du désespoir par un sentiment plus doux. Vous savez que sa fille ressemble beaucoup à ma-

' Voilà pourquoi nous aimons tous le théâtre, et plusieurs d'entre nous tes roia:tns.

dame de Wolmar. Elle se plaisait à marquer cette ressemblance par des robes de même étoffe , et elle leur avait apporté de Genève plusieurs ajustements semblables, dont elles se paraient les mêmes jours. Je fis donc habiller Henriette le plus à l'imitation de Julie qu'il fut possible, et, après Tavoir bien instruite , je lui fis occuper à table le troisième couvert qu'on avait mis comme la veille.

Claire au premier coup d'œil ccHnprit mon intention ; elle en fut touchée ; elle me jeta un regard tendre et obligeant. Ce fut la le premier de mes soins auquel elle parut sensible , et j'augurai bien d'un expédient qui la disposait à l'attendrissement.

Henriette, fière de représenter sa petite maman , joua parfaitement son rôle, et si parfaitement que je vis pleurer les domestiques. Cependant elle donnait toujours à sa mère le nom de maman , et lui parlait avec le respect convenable; mais, enhardie par le succès, et par mon approbation qu'elle remarquait fort bien , elle s'avisa de porter la main sur une cuiller, et de dire, dans une saillie : Claire, veux-tu de cela? Le geste et le ton de voix furent imités au point que sa mère en tressaillit. Un moment après, elle part d'un grand éclat de rire, tend son assiette en disant : Oui, mon enfant, donne, tu es charmante. Et puis elle se mit à manger avec une avidité qui me surprit. En la considérant avec attention, je vis de l'égarement dans ses yeux, et dans son geste un mouvement plus brusque et plus décidé qu'k l'ordinaire. Je Tempêchai de manger davantage; et je fis bien, car une heure après elle eut une violente indigestion, qui l'eût infailliblement étouffée si elle eût continué de manger. Dès ce moment je résolus de supprimer tous ces jeux, qui pouvaient allumer son imagination au point qu'on n'en serait plus maître. Comme on guérit plus aisément de Taffliction que de la folie , il vaut mieux la laisser souffrir davantage, et ne pas exposer sa raison.

Voilà, mon cher, à peu près où nous en sommes. Depuis

PABTIS YI, LETTBE XII. 849

le retour du baron , Glaire monte chez lui tous les matins, soit tandis que j'y sujs , soit quand j'en sors : ils passent une heure ou deux ensemble, et les soins qu'elle lui rend' facilitent un peu ceux qu'on prend d'elle. D'ailleurs elle commence à se rendre plus assidue auprès des enfants. Un des trois a été malade , précisément celui qu'elle aime le moins. Cet accident lui a fait sentir qu'il lui reste des pertes à faire, et lui a rendu le zèle de ses devoirs. Avec tout cela elle n'est pas encore au point de la tristesse ^ les larmes ne coulent pas encore : on vous attend pour en répandre; c'est à vous de les essuyer. Vous devez m'entendre. Pensez au dernier conseil de Julie : il est venu de moi le premier, et je le crois plus que jamais utile et sage. Yenez'vous réunir à tout ce qui reste d'elle. Son père, son amie , son mari , ses enfants , tout vous attend , tout vous désire , vous êtes nécessaire à tous. Enfin , sans m'expliquer davantage , venez partager et guérir mes ennuis : je vous devrai peut-être plus que personne.

LETTBE XII. — DE JULIE A SAINT- PBEUX.

Cette lettre était incluse dans la précédente.

Il faut renoncer à nos projets. Tout est changé , mon bon ami : souffrons ce changement sans murmure; il vient d'une main plus sage que nous. INous songions à nous réunir : cette réunion n'était pas bonne. C'est un bienfait du ciel de Tavoir prévenue ; sans doute il prévient des malheurs.

Je me suis longtemps fait illusion. Cette illusion me fut salutaire , elle se détruit au moment que je n'en ai plus besoin. Vous m'avez crue guérie , et j'ai cru l'être. Rendons grâces à celui qui fit durer cette erreur autant qu'elle était utile : qui sait si, me voyant si près de l'abîme, la tête ne m'eût point tournée? Oui, j'eus beau vouloir étouffer le premier sentiment qui m'a fait vivre, il s'est concentré dans mon cœur. Il s'y réveille au moment qu'il

8S0 LA «fOUYILLE HBLOÏSB.

n'est plus à israindrc , il me soutient quand mes foreeâ m'abandonnent ; il me ranime quand je me meurs. Mon ami, je fais cet aveu sans honte ; ce sentiment resté malgré moi fai involontaire : il n'a rien coûté à mon innocence ; tout ce qui dépend de ma volonté fut pour mon devoir* Si le cœur qui n'en dépend pas fut pour vous, ce fut mon tourment et non pas mon crime. Tai fait ce que j'ai dû faire ; la vertu me reste sans tache, et l'amour m'est resté san% remords.

J'iDse m'honorer du passé; mais qui m'eût pu répondre de l'avenir? Un jour de plus peut-être, et j'étais coupable! Qu'était-ce de la vie entière passée avec vous? Quels dangers j'ai courus sans le savoir! à quels dangers plus grands j'allais être eiposée 1 Sans doute je sentais pour moi lés craintes que je croyais sentir pour vous. Toutes les épreuves ont été faites ; mais elles pouvaient trop revenir. 7i'ai*je pas assez vécu pour le bonheuF'et pour la vertu? Que me restait-il d'utile h tirer de la vie? £if me rôtaiit le ciel ne m'ôte plus rien de regrettable , et met mon honneur à couvert. Mon ami, je pars au moment favorable , contente de vous et de moi; je pars avec joie, et ce départ n'a rien de crueL Après tant de sacrifices je compte pour peu celui qui me reste à faire; ce n'est que mourir une fois de plus.

Je prévois vos douleurs, je les sens : vous restez à plaindre, je le sais trop; et le sentiment de votre afflic'> tion est la plus grande peine que j'emporte avec moi. Mais voyez aussi que de consolations je vous laisse! Que de soins à remplir envers celle qui vous fut chère vous font un devoir de vous conserver pour elle! Il vous reste à la servir dans la meilleure partie d'elle-même. Vous ne perdez de Julie que ce que vous en avez perdu depuis longtemps. Tout ce qu'elle eut de meilleur vous reste. Venez vous réunir à sa famille. Que son cœur demeure au milieu de vous; que tout ce qu'elle aima se rassemble pour lui donner un nouvel être. Vos soins, vos plaisirs,

PABTIB VI , LlTTHl XII. 851

votre amitié, Umt sera son ooTrage. Le nœad de TOire union formé par elle la fera revivre; elle ne mourra qn'avec le dernier de tous.

Songez qu'il vous reste une autre Julie, et n'oifiriiear pas ce que vous lui devez. Chacun de vous va perdre la moitié de sa vie, unissez^vous pour conserver l'autre; c'est le seul moyen qui vous reste à tous deux de me survivre , en servant ma famille et mes enfants. Que ne puis^ je inventer des nœuds plus étroits encore pour unir tout ce qui m*est cher I Combien vous devez Tétre Fun à Taulre ! combien cette idée doit renforcer votre attachement mutuel 1 Vos objections contre cet engagement vont être de nouvelles raisons pour le former. Comment pourrez-TOUs jamais vous parler de moi sans vous attendrir ensemble? Non, Claire et Julie seront si bien confondues, qu'il ne sera plus possible k votre cœur de les séparer. Le sien vous rendra tout ce que vous aurez senti pour son amie ; elle en sera la confidente et l'objet; vous serez heureux par celle qui vous restera, sans cesser d'être fidèle à celle que vous aurez perdue ; et après tant de regrets et de peines, avant que l'âge de vivre et d'aimer se passe, vous aurez brûlé d'un feu légitime et joui d'un bonheur innocent.

C'est dans ce chaste lien que vous pourrez , sans distrac* tiens et sans craintes, vous occuper des soins que je vous laisse , et après lesquels vous ne serez plus en peine de dire quel bien vous aurez fiait ici-bas. Vous 1q savez, il existe un homme digne du bonheur auquel il ne sait pas aspirer. Cet homme est votre libérateur, le mari de l'amie qu'il vous a rendue. Seul , sans intérêt à la vie , sans attente de celle qui la suit, sans plaisir, sans consolation , sans espoir, il sera bientôt le plus infortuné des mortels. Vous lui devez les soins qu'il a pris de vous , et vous savez ce qui peut les rendre utiles. Souvenez-vous de ma lettre précédente. Passez vos jours avec lui. Que rien de ce qui m'aima ne le quitte. Il vous a rendu le goût de la vertu ,

853 LA NOUVELLE HBLOlSE.

monlrez-lttî-^n Tobjet et le prix. Soyez chrétien , poar Pengager à Tétre. Le succès est plus près que vous ne pensez : il a fait son devoir, je ferai le mien , faites le vôtre. Dieu est jQste ; ma confiance ne me trompera pas.

Je n'ai qu'un mot a vous dire sur mes enfants. Je sais quels soins va vous coûter leur éducation , mais je sais bien aussi que ces soins ne vous seront pas pénibles. Dans les moments de dégoût inséparables de cet emploi, ditesvous. Ils sont les enfants de Julie; il ne vous coûtera plus rien. M. de Wolmar vous remettra les observations que j'ai faites sur votre mémoire et sur le caractère de mes deux fils. Cet écrit n'est que commencé : je ne vous le donne pas pour règle, je le soumets à vos lumières. N'en faites point des savants , faites-«n des hommes bienfaisants et justes. Parlez-leur quelquefois de leur mère... vous savez s'ils lui étaient chers... Dites à Marcellin qu'il ne m'en coûta pas de mourir pour lui. Dites à son frère que c'était pour lui que j'aimais la vie. Dites-leur... Je me sens fatiguée. Il faut finir cette lettre. En vous laissant mes enfants, je m'en sépare avec moins de peine ; je crois rester avec eux.

Adieu, adieu, mon doux ami... Hélas! j'achève de vivre comme j'ai commencé. J'en dis trop peut-être en ce moment où le cœur ne déguise plus rien... £hl pourquoi craindrais-je d'exprimer tout ce que je sens? Ce n'est plus moi qui te parle ; je suis déjà dans les bras de la mort. Quand tu verras cette lettre , les vers rongeront le visage de ton amante et son cœur^ où tu ne seras plus. Mais mon âme existerait-elle sans toi? sans toi, quelle félicité goûteraisrje? Non, je ne le quitte pas, je vais l'attendre. La vertu qui nous sépara sur la terre nous unira dans le séjour éternel. Je meurs dans cette douce attente : trop heureuse d'acheter au prix de ma vie le droit de t'aimer toujours sans cnme, et de te le dire encore une fois.

Page 1