‹ Julie (volume 2)Chapitre 19 sur 187 · PARTIE I, LETTBE XXIX. tOl · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTBE XXIX. tOl

ce qu'il aime. Ah ! sans doute il sait mieux aimer que moi, puisqu'il sait mieux se vaincre. Cent t'ois mes yeux furent témoins de ses combats et de sa victoire ; les siens étincelaient du feu de ses désirs, il s'élançait vers moi dans V impétuosité d'un transport aveugle , s'arrêtait tout a coup : une barrière insurmontable semblait m'avoir entourée , et jamais son amour impétueux , mais honnête , ne l'eût franchie. J'osai trop contempler ce dangereux spectacle. Je me sentais troubler de ses transports y ses soupirs oppressaient mon cœur ; je partageais ses tourments eu ne pensaut que les plaindre. Je le vis , dans des agitations convulsives , prêt a s'évanouir à mes pieds. Peut-être Pamour seul m'aurait épargnée ; ô ma cousine ! c'est la pitié qui me perdit.

11 semblait que ma passion funeste voulût se couvrit, pour me séduire, du masque de toutes les vertus. Ce jour même il m'avait pressée avec plus d'ardeur de le suivre. C'était désoler le meilleur des pères , c'était plonger la poignard dans le sein maternel ; je résistai , je rejetai ce projet avec horreur. IVimpossibilité de voir jamais nos vœux accomplis , le mystère qu'il fallait lui faire de cette impossibilité , le regret d'abuser un amant si soumis et si tendre après avoir flatté son espoir , tout abattait mon courage, tout augmentait ma faiblesse, tout aliénait ma raison ; il fallait donner la mort aux auteurs de mes jours , à mon amant ou a moi-même. Sans savoir ce que je faisais, je clioisis ma propre infortune. J'oubliai tout , et ne me souvins que de Tamour. C'est ainsi qu'un instant d'égarement m'a perdue a jamais. Je suis tombée dans l'abîme d'ignominie dont une fille ne revient point ; et si je vis, c'est pour être plus malheureuse.

Je cherche en gémissant quelque reste de consolation sur la terre. Je n'y vois que toi, mon aimable amie ; ne me prive pas d'une si charmante ressource , je t'en conjure; ne m'ôte pas les douceurs de ton amitié. J'ai perdu le droit d'y prétendre, mais jamais je n'eu eus si grand

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besoin. Que la pitié supplée a l'estime. Viçnç, ina,c^çre, ouvrir ton âme à mes plaintes ; viens reeueilUr les larmes de ton amie; garantis-moi, s'il se peut., du niépris do moi-même, et fais-moi croire que je n'ai pas tout perdu puisque ton cœur me reste encore.

LETTBE XXX. — B^PON&£.

Fille infortunée! hélas! qu'as-lu fait? Mon Dieu! tu étais si digne d'être sage! Que te dirai-je dans Thorreur de ta situation, et dans rabattement où elle te plonge? Achèverai-je d'accabler ton pauvre cœur? ou t'offrirai-je des consolations qui se refusent au mien? Te montreraije les objets tels qu'ils sont, ou tels qu'il te convient de le^ voir? Sainte et pure amitié, porte a mon esprit tes douces, illusions; et^ dans la tendre pitié que te m^inspires, abuse-moi la première sur des maux que tu ne peux plus guérir.

J'ai craint, tu le sais, le malheur dont tu gémis. Combien de fois je te l'ai prédit sans être écoutée!... Il est l'effet d'une téméraire confiance... Ah! ce n'est plus de tout cela qu'il s'agit. J'aurais trahi ton secret sans doute, si j'avais pu te sauver ainsi : mais j'ai, lu mieux qu& toi dans, ton cœur trop sensible; je le vis se consumer d'un feu dévorant que rien ne pouvait éteindre. Je sentis dans ce cœur palpitant d'amour qu'il fallait être heureuse ou mourir; etquapd la peur de succomber te fit bannir ton amant avec tant de. larmes, je jugeai que bientôt tu ne serais plus, ou qu'il serait bientôt rappelé. Mais quel fut mon effroi quand je te vis dégoûtée de vivre , et si près de la mort! N'accuse ni ton amant ni toi d'une faute dont je suis la plu$ cQupable , puisque je l'ai prévue sans la prévenir.

Il est vrai que je partis malgré moi^ tu le vis, il fallut obéir; si je l'avais crue si près de ta perte, on m'aurait plutôt mise en pièces que de m'arracher à toi. Je m'abu-

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saj sur le, mpifieot du périL Faibie et languissante encorCj tu me paru? en si][reté contre une si courte absence : je ne prévis pas la dangereuse alternfitive où tu Callais trouver ; j'oubliais que ta propre faiblesse laissait ce cœur, abattu moins en étal ^e se défendre contre lui-même. J'en demande pardon au mien; j'ai peine à me repentir, d'une erreur qui fa sauvé la vie; je n'ai pascedurcour rage qiii te faisait renoncer à moi ; je n'aurais pu te perdra sans un mortel désespoir, et j'aime encore mieux que tu vives et que tu pleures.

Mais pourquoi tant de pleurs , chère et douce amie ? Pourquoi ces regrets plus grands que ta faute, et ce mépris de toi-même que tu, n'as pas mérité? Une faiblesse effacera-t-elle tant de sacrifices? et le danger même dont tu sors n'est-il pas une preuve de ta vertu? Tu ne penses qu'à (a défaite , et^oublies tous les triomphes pénibles qui l'o.nt précédée. Si tu as plus combattu que celles qui résistent, n'as-tu pas plus fait pour l'honneur qu'elles? Si rien, ne peut te justifier, songe au moins à ce qui t'excuse. Je connais à peu près ce qu'on appelle amour ; je saurai toujours résister aux transports qu'il inspire : mais j'aurais fait moins de résistance à un s^ipour pareil. 9M tien^ et, sans avoir été. vaincu^, je suis. ipoins chaste que toi-

Ce langage te choquera; mais ton. plus grand malheur est de l'avpir rendu nécessc^ire : je donnerais ma vie pour qu'il ne te fût pas propre, car je hais les mauvaises maximes encore plus que les mauvaises actions *. Si la faute «tait.à, commettre, que j'eusse la bassesse de te parler ainsi, et loi celle de n^'écouter, nous serions toutes deux les dernières des créatures. A présent, ma chère, je dois te parler ainsi, et tu dois m'écouler, ou tu es perdue ; car il reste en toi mille adorables qualilés que l'es-

* Ce aentinent est Juste et. sain. Les passloua déréglées inspirent les maiivaàiies acttons ; mais- les mauvaises maximes corrompent larjilsoa même, et ne laissent pips de ressource pour revenir au bien.

104 LA NOUVELtfi AÉLOISE.

lime de toi-méiue peut seule couserver , qu*un excès de honte et rabjection qui le suit détruiraient inrailliblement ; et c'est sur ce que (u croiras valoir encore que lu vaudras en effet.

Garde-toi donc de tomber dans un abattement dangereux qui t'avilirait plus que ta faiblesse. Le véritable amour est-il fait pour dégrader Tâme? Qu'une faute que l'amour a commise ne t'ôte point ce noble enthousiasme de l'honnêteté et du beau, qui t'éleva toujours au-dessus de toi-même.

Une tache paraît-elle au soleil? Combien de vertus te restent pour une qui s'est altérée ! En seras-tu moins douce j moins sincère , moins modeste , moins bienfaisante? en seras-tu moins digne, en un mot, de tous nos hommages? L'honneur , l'humanité , l'amitié , le pur amour, en seront-ils moins chers à ton cœur? En aimeras-tu moins les vertus mômes que tu n'auras plus? Non, chère et bonne Julie : ta Claire en te plaignant t'adore ; elle sait, elle sent qu'il n'y a rien de bien qui ne puisse encore sortir de ton âme. Ah! crois-moi, tu pourrais beaucoup perdre avant qu'aucune autre plus sage que toi te valût jamais.

Enfin tu me restes; je puis me consoler de tout, hors de te perdre. Ta première lettre m'a fait frémir : elle m'eût presque fait désirer la seconde , si je ne l'avais reçue en même temps. Vouloir délaisser son amiel projeter de s'enfuir sans moi ! Tu ne parles point de ta plus grande faute. C'était de celle-là qu'il fallait cent fois plus rougir. Mais l'ingrate ne songe qu'à son amour... Tiens, je t'aurais été tuer au bout du monde.

Je compte avec une mortelle impatience les moments que je suis forcée a passer loin de toi. Ils se prolongent cruellement. Nous sommes encore pour six jours à Lausanne, après quoi je volerai vers mon unique amie. J'irai la consoler ou m'affliger avec elle , essuyer ou partager ses pleurs. Je ferai parler dans ta douleur, moins l'in-

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