PARTIE I, LETTRE XXXU
unique, mais elle est douce. C'est de toi que je Tatteuds , mon aimable ami. Depuis que je n'ose plus porter mes regards sur moi-même , je les porte avec plus de plaisir sur celui que j'aimè. Je te rends tout ce que tu m'ôtes de ma propre estime, et tu ne m'en deviens que plus cher en me forçant à me haïr. L'amour, cet amour fatal qui me perd, te donne un nouveau prix : tu t'élèves quand je me dégrade; ton âme semble avoir profité de tout l'avilissement de la mienne. Sois donc désormais mon unique espoir; c'est à toi de justifier, s'il se peut, ma faute ; couvre-la de rhonnéteté de tes sentiments; que ton mérite efface ma honte : rends excusable, à force de vertus, la perte de celles que tu me coûtes. Sois tout mon être, à présent que je ne suis plus rien. Le seul honneur qui me reste est tout en toi; et, tant que tu seras digne de respect, je ne serai pas tout à fait méprisable
Quelque regret que j'aie au retour de ma santé, je ne saurais le dissimuler plus longtemps ; mon visage démentirait mes discours, et ma feinte convalescence ne peut plus tromper personne. Hâte-toi donc , avant que je sois forcée de reprendre mes occupations ordinay'eè, de faire la démarche dent nous sommes convenus. Je vois clairement que ma mère a conçu des soupçons , et qu'elle nous observe. Mon père n'en est pas là, je l'avoue : ce fier gentilhomme n'imagine pas même qu'un roturier puisse être amoureux de sa fille. Mais enfin tu sais ses résolutions ; il te préviendra si tu ne le préviens; et, pour avoir voulu te conserver le même accès dans notre maison, tu t'en banniras tout à fait. Crois-moi, parle à ma mère tandis qu'il en est encore temps ; feins des affaires qui t'empêchent de continuer à m'instruirc, et renonçons à nous voir si souvent, pour nous voir au moins quelquefois : car si l'on te ferme la porte, tu ne peux plus t'y présenter; mais , si tu te la fermes toi-même , tes visites seront en quelque sorte a ta discrétion , et , avec un peu d'adresse et de complaisance , (u pourras les rendre plus fréquentes dans
la SûHe, 8an»-qu'on l'aperçMve ou qu'on le troure mauvais. Je te dirai ce soii: les moyens que j'imagine d'avoir d'autres occasions de nous voir, et tu conviendras que rinséparabie cousine , qui causait autrefois tant de murmures, ne sera pas maintenant inutile à deux amants qu'elle n'eût point dû quitter.
LETTBE XXXIII. — DE JTUUE.
Ah I mon ami , le mauvais refuge pour deux amants qu'une assemblée ! Quel tourment de se voir et de se contraindre ! il vaudrait mieux cent fois ne se point voir. Comment avoir Pair tranquille avec tant d'émotion? comment être si différent de soi-même? comment songer a tant d'objets quand on n'est occupé que d'un seul? comment contenir le geste et les yeux quand le cœur vole? Je ne sentis de ma vie un trouble égal k celui que j'éprouvai hier quand on t'annonça chez madame d'Hervart. Je pris ton nom prononcé pour un reproche qu'on m^adressait ; je m'imaginais que tout le monde m'observait de concert : je ne savais plus ce que je faisais , et à ton arrivée je rougis si prodigieusement, que ma cousine, qui veillait sur moi, fut contrainte d'avancer son visage et son éventail , comme pour me parler à l'oreille. Je tremblai que cela même ne fit un mauvais effet, et qu'on ne cherchât du mystère à cette chuchoterie. En un mot» je trouvais partout de nouveaux sujets d'alarmes , et je ne sentis jamais mieux combien une conscience coupable arme contre nous de témoins qui n'y songent pas.
Claire prétendit remarquer que tu ne faisais pas une meilleure figure : tu lui paraissais embarrassé de ta contenance , inquiet de ce que tu devais faire, n'osant aller ni venir, ni m'aborder, ni t'éloigner, et promenant tes regards à la ronde, pour avoir, disait-elle, occasion de les tourner sur nous. Un peu remise de mon agitation , je crus m'ap^ieevoir moi-même de la tienne, jusqu'à ce que
PARTIB I, LBTTBB XXXUl. Ut
Ja jeooe madame Beloa t'ayi^adrassé la parote, lu V^am en causant avec die, et derins plus calme a ses côtés.
Je sens, mon ami , ^ue cette manière de vivre, qui donne tant de contrainte et si peu de plaisir, n'est pas bonne pour nous : nous nous aimons trop pour pouvoir nous gêner ainsi. Ces rendez-vous publics ne conviennent qu'à des gens qui , sans oonnaUre l'amour, ne laissent pas d'être bien ensemble, ou qui peuvent se passer du mystère : les inquiétudes sont trop vives de ma part , les indiscrétions trop dangejreùses de la tienne ; et je ne puis pas tenir une madame Belon toujours à mes^côt^ pour faire diversion au besoin.
Reprenons, reprenons cette vie solitaire et paisible dont je t'ai tiré si mal à propos. C'est elle qui a fait naître et nourri ttosf»ii; peut-être s'affaibliraienidls par une manière de vivre plus dissipée. Toutes les grandes passions se forment dans la solitude ; on n-en a point de semblables dansk monde, où nul objet n'a le temps de faire une profonde impression, et où la multitude des goûts énerve la force des sentiments. Cet état est aussi plus convenable à ma mélancolie ; elle s'entretient du même aliment que mon amour : c'est ta chère image qui soutient l'une et l'autre, et j'aime mieux te voir tendre et sensible au fond de mon cœur, que contraint et distrait dans une assemblée.
Il peut d'ailleurs venir un temps où je serais forcée à une plus grande retraité : fût-il déjà venu, ce temps désiré I La prudence et mon inclination veulent également que je prenne d'avance des habitudes conformes à ce que peut exiger la nécessité. Ah I. si de mes fautes pouvait naître le moyen de les réparer! Le doux espoir d'être un jour....! Mais inseosiUement j'^ dirais plus que je n'en veux dire sur le projet qui m'occupe. Pardonne-moi ce mystère, mon unique ami; mon cœur n'aura jamais de secret qui ne te fût doux à savoir. Tu dois pourtaylignorer celui-ci ; et tout ce que je t'en puis dire à prés^, c'est
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que l'amour qui fit nos maux doit nous en donner le remède. Raisonne , conmiente si tu veux dans ta tête; mais je te défends de m'interroger là-dessus.