LETTRE XXXIV. — REPONSE
Hà , Don vedrete mal Cambiar gl' affetti miei, Bel lami onde imparai A sospirar d'amor ■.
Que je dois Taimer, cette jolie madame Belon, pour le plaisir qu'elle m*a procuré! Pardonne-le-moi, divine Julie, j'osai jouir un moment de tes tendres alarmes, et ce moment fut un des plus doux de ma vie. Qu'ils étaient charmants, ces regards inquiets et curieux, qui se portaient sur nous a la dérobée , et se baissaient aussitôt pour éviter les miens! Que faisait alors ton heureux amant? S'entretenait-il avec madame Selon? Ah ! ma Julie, peuxtu le croire? Non, non, fille incomparable; il était plus dignement occupé. Avec quel charme son cœur suivait les mouvements du tien ! avec quelle avide impatience ses yeux dévoraient tes attraits! Ton amour, ta beauté, remplissaient, ravissaient son âme ; elle pouvait suffire li peine à tant de sentiments délicieux. Mon seul regret était de goûter, aux dépens de celle que j'aime, des plaisirs qu'elle ne partageait pas. Sais-je ce que, durant tout ce temps, me dit madame Belon? sais-je ce que je lui répondis? Le savais-je au moment de notre entretien? A-t-elle pu le savoir elle-même? et pouvait-elle comprendre la moindre chose aux discours d'un homme qui parlait sans penser, et répondait sans entendre?
Com' ttom che par ch' ascolti , e nalia intende *.
Aussi m'a-t-elle pris dans le plus parfait dédain. Elle a dit
I Non . non , beaux yeax qui m'apprttes k soupirer, jamais vous ne verrez changer nés affections. Metast.
'^ Couime celui qui semble écouter, et qui n'entend rien.
PAHTIE I, LETTRE XXXIV. 113
à tout le monde, à loi peut-être, que je n'ai pas le sens commun, qui pis» est, pas le moindre esprit, et que je suis tout aussi sot que mes livres. Que m'importe ce qu*elle en dit et ce qu'elle eu pense? Ma Julie ne décide-trcUe pas seule de mon être et du rang que je veux avoir? Que le reste de la terre pense de moi comjue il voudra , tout mon prix est dans ton estime.
Ah I crois qu'il n'appartient ni k madame Belon , ni à toutes les beautés supérieures a la sienne, de faire la diversion dont tu parles , et d'éloigner un moment de toi mon cœur et mes yeux. Si tu pouvais douter de ma sincérité, si tu pouvais faire cette mortelle injure à mon amour et à tes charmes, dis-moi, qui pourrait avoir tenu registre de tout ce qui se fit autour de toi? Ne te vis-je pas briller entre ces jeunes beautés comme le soleil entre les astres qu'il éclipse? N'aperçus-je pas les cavaliers ' se rassembler autour de ta chaise? Ne vis-je pas, au dépit de les compagnes, l'admiration qu'ils marquaient pour toi? Ne vis-je pas leurs respects empressés, et leurs hommages et leurs galanteries ? Ne te vis-je pas recevoir tout cela avec cet air de modestie et d'indifférence qui en impose plus que la fierté? Ne vis-je pas, quand tu te dégantais pour la collation, l'effet que ce bras découvert produisit sur les spectateurs? Ne vis-je pas le jeune étranger qui releva ton gant vouloir baiser la main charmante qui le recevait? N'en vis-je pas un plus téméraire , dont Tœil ardent suçait mon sang et ma vie , t'obliger, quand tu t'en fus aperçue, d'ajouter une épingle k ton fichu? Je n'étais pas si distrait que tu penses; je vis tout cela, Julie, et n'en fus point jaloux ; car je connais ton cœur. Il n'est pas , je le sais bien , de ceux qui peuvent aimer deux fois. Accuseras-tu le mien d'en être?
Beprenons-la donc, cette vie solitaire que je ne quittai
' Canaliert , vieux mot qui ne se dit plus : on dit homme. J'ai cru devoir aux provinciaux cette importante remarque , afin d'être au moins une fol» utile aa public.
114 L4 NOUTSLLE HÉLOfSE.
qu'a regret. Nan , le coeur ne se nourrit point âam le tumulte du monde. Les faux plaisirs lui rendent la privation des vrais plus amère , et il préfère sa souffrance à de vains dédommagements. Mais , ma Julie , il en est, il en peut être de plus solides à la contrainte où nous vivons, et tu semblés les oublier I Quoi I passer quinze jours entiers si près Tun de l'autre sans se voir ou sans se rien dire! Ah I que veux-tu qu'un cœur brûlé d'amour fasse durant tant de siècles? L'absence même serait moins cruelle. Que sert un excès de prudence qui nous fait plus de maux qull n'en prévient? Que sert de prolonger sa vie avec son supplice? Ne vaudrait-il pas mieux cent fois se voir un seul instant, et puis mourir?
Je ne le cache point, ma douce amie , j'aimerais k pénétrer l'aimable secret que tu me dérobes, il n'en fut jamais de plus intéressant pour nous ; mais iy fais d'inutiles efforts. Je saurai pourtant garder le silence que tu m'imposes, et contenir une indiscrète curiosité; mais, en respectant un si doux mystère , que n'en puis-je au moins assurer l'éclaircissement! Qui sait, qui sait encore si tes projets ne portent point sur des chimères? Chère âme de ma vie, ahl commençons du moins par les bien réaliser. P. S. J'oubliais de te dire que M. Roguin m'a offert une compagnie dans le régiment qu'il lève pour le roi de Sardaigne. J'ai, été sensiblement touché de l'estime de ce brave officier; je lui ai dit, en le remerciant, que j'avais la vue trop courte pour le service , et que ma passion pour l'étude s'accordait mal avec une vie aussi active. En cela je n'ai point fait un sacrifice à l'amour. Je pense que chacun doit sa vie et son sang à la patrie; qu'il n'est pas permis de s'aliéner à des princes auxquels on ne doit rien , moins encore de se vendre, et de faire du plus noble métier du monde celui d'un vil mercenaire. Ces maximes étaient celles de mon père, que je serais bien heureux d'imiter dans son amour pour ses devoirs et pour son pays. Il ne voulut jamais entrer au service d'aucun prince
LETTAB XXX.Y. lU
étranger; mais^ dans la guerre de 1713, il porta les armes ayec honneur pour la patrie; il se trouva dans plusieurs combats y a Fun desquels il fut blessé , et à la bataille de Wilmerghen il eut le bonheur d'enlever un drapeau ennemi sous les yeux du général de Sa/cconex.
\ LKTTKE XXXV. — I>E JUUE^
Je ne trouve pas, mon ami^ que les deux mots que j'avais dits en riant sur madame Belon valussent une explication ^ sérieuse. Tant de soins à se justifier produisent qudquefois un pr^ugé contraire; et c'est TaUention qu'on donne aux bagatelles qui seule en fait des objets importants. Ybilk ce qui sûrement n'arrivera pas entre nous; ear les cœurs bien occupés ne sont guère poiottilleux, et les, tracasseries des amants suc des riens ont presque toujours un fondement beaucoup plus réel qu'il ne semble.
Je ne suis pas fâchée pourtant que cette bagatelle nous fournisse une occasion de traiter entre nous de la jalousie, sijyet malheureusemmt trop important pour moi.
Je vois y mon ami> par la trempe de nos àoies.ei par le tour commun de nos goftts, que l'amour sera la plus grande affaire de notire vie. Quand une fois il a fait les impres^ sions profondes que nous en avons reçues, il faut qu'il éteigne ou absorbe toutes les autres passions; le moindre refroidissement serait bientôt pour nous la langueur de la mort; un dégoût invincible, un éternel euQui. succéderaient i l'aittoar éteint^ et nous, ne saurions, longteo^» vivra après avoir cessé d'aimer. En mon particulier, tu sens bien qu*il n'y a que le délire de la pasûoo qui puisse me voiler l'horreur de ma situation présente , et qu'il faut que j!aime avec transport , ou que je meure de douleur. Vois^ donc si je suis fondée à discuter sérieusement un point d'où doit dépendre le bonheur ou. Le malheur de mes joHfs.
Autant qêB je puis juger de moi-même, il me semble
116 LA NOUVELLE HËLOlSE.
que, souvent affectée avec trop de vivacité, je suis pourtant peu sujette à l^emportement. II faudrait que mes peines eussent fermenté longtemps en dedans pour que j'osasse en découvrir la source à leur auteur; et comme je suis persuadée qu'on ne peut faire une offense sans le vouloir, je supporterais plutôt cent sujets de plainte qu'une explication. Un pareil caractère doit mener loin , pour peu qu'on ait de penchant a la jalousie, et j^ai bien peur de sentir en moi ce dangereux penchant. Ce n'est pas que je ne sache que ton cœur est fait pour le mien et non. pour un autre. Mais on peut s'abuser soi-même , prendre un ^oût passager pour une passion, et faire autant de choses par fantaisie qu'on en eût peutrôtre fait par amour. Or, si tu peux te croire inconstant sans l'être , à plus forte raison puis-je t'accuser h tort d'infidélité. Ce doute affreux empoisonnerait pourtant ma vie; je gémirais sans me plaindre , et mourrais inconsolable sans avoir cessé d'être aimée.
Prévenons, je t'en conjure, un malheur dont la seule idée me. fait frissonner. Jure-moi donc, mon doux ami, non par l'amour, serment qu'on ne tient que quand il est superflu, mais par ce nom sacré de l'honneur, si respecté de toi , que je ne cesserai jamais d'être la confidente de ton eœuF, et qu'il n'y surviendra point de changement dont je ne sois la première instruite. Ne m'allègue pas que tu n'auras jamais rien à m'apprendre; je le crois, je l'espère ; mais préviens mes folles alarmes , et donne-moi , dans tes engagements pour un avenir qui ne doit point être, l'étemelle sécurité du présent. Je serais moins à plaindre d'apprendre de toi mes malheurs réels, que d'en souffrir sans cesse d'imaginaires; je jouirais au moins de tes remords ; si tu ne partageais plus mes feux , tu partagerais encore mes peines, et je trouverais moins amères les larmes que je verserais dans ton sein.
C'est ici, mon ami, que je me félicite doublement de mon choix, et par le doux lien qui nous unit, et par la
PABTIB I, LSTTBE XXXV. 117
probité qui l'assure. Voilà l'usage de cette règle de sagesse dans les choses de pur sentiment; yoîlà comment la v<»'ta sévère sait écarter les peines du tendre amour. Si j'avais un amant sans principes, dût-il m'aimer éternellement , où seraient pour moi les garants de cette constance? quels moyens aurais-je de me délivrer de mes défiances continuelles? et comment m'assurer de n'être point abusée ou par sa feinte, ou par ma crédulité? Mais toi, mon digne et respectable ami, toi qui n'es capable ni d'artifice ni de déguisement, tu me garderas , je le sais , la sincérité que tu m'auras promise. La honte d'avouer une infidélité ne l'emportera point dans (on âme droite sur le devoir de tenir ta parole; et si tu pouvais ne plus aimer ta Julie, tu lui dirais... oui, tu pourrais lui dire : 0 Julie I je ne... Mon ami, jamais je n'écrirai ce mot-là.
Que penses-tu démon expédient? C'est le seul, j'ensuis sûre, qui pouvait déraciner en moi tout sentiment de jalousie. Il y a je ne sais quelle délicatesse qui m'enchante à me fier de ton amour à ta bonne foi , et à m'ôter le pouvoir de croire une infidélité que tu ne m'apprendrais pas toi-même. Voilà, mon cher, l'effet assuré de l'engagement que je t'impose; car je pourrais te croire amant volage, mais non pas ami trompeur; et quand je douterais de ton cœur, je ne puis jamais douter de ta foi. Quel plaisir je goûte à prendre en ceci des précautions inutiles, à prévenir les apparences d'un changement dont je sens si bien l'impossibilité I Quel charme de parler de jalousie avec un amant si fidèle! Ahl si tu pouvais cesser de l'être , ne crois pas que je t'en parlasse ainsi. Mon pauvre cœur ne serait pas si sage au besoin , et la moindre défiance m'ôterait bientôt là volonté de m'en garantir.
Voilà, mon très-honoré maître, matière à discussion pour ce soir, car je sais que vos deux humbles disciples auront l'honneur de souper avec vous chez le père de l'inséparable. Vos doctes commentaires sur la gazette vous ont tellement fait trouver grâce devant lui , qu'il n'a pas
118 LA NOUYELLB ^BLOiSE.
fallu beaucoup de manège pour vous (aire inviter. La fille a fait accorder son clavecin; le père a feuilleté Lamberti; moi je recorderai peut^tre la leçon du bosquet deClarens. O docteur en toutes facultés, vous avez partout quelque science de mise I M. d'Orbe, qui n'est pas oublié, comme vous pouvez penser, a le mot pour entamer une savante dissertation sur le futur hommage du roi de Naples, durant laquelle nous passerons tous trois dans la chambre de la cousine. C'est là, mon féal, qu'à genoux devant votre dame et maîtresse, vos deux mains dans les siennes, et en présence de son chancelier, vous lui jurerez foi et loyauté k toute épreuve; non pas a dire amour éternel, engagement qu'on n'est maître ni de tenir ni de rompre ; mais vérité , sincérité, franchise inviolable. Vous ne jurerez point d'être toujours soumis, mais de ne point commettre acte de félonie, et de déclarer au moins la guerre avant de secouer le joug. Ce faisant, aurez l'accolade, et serez reconnu vassal unique et loyal chevalier.
Adieu, mon bon ami ; l'idée du souper de ce soir m'in,spire de la gaîté. Ahl qu'elle me sera douce quand je te la verrai partager!
tETTBE XXXVl. — DE JTULIE.
Baise cette lettre , et saute de joie pour la nouvelle que je vais Rapprendre; mais pense que, pour ne point sauter et n'avoir rien à baiser, je n'y suis pas la moins sensible. Mon père, obligé d'aller à Berne pour son procès, et de là à Soleure pour sa pension, a proposé à ma mère d'être du voyage, et elle l'a accepté, espérant pour sa santé quelque effet salutaire du changement d'air. On voulait me faire la grâce de m'emmener aussi , et je ne jugeai pas à propos de dire ce que j'en pensais ; mais la difficulté des arrangements de voiture a fait abandonner ce projet , et l'on travaille à me consoler de n^être pas de la partie. Il fallait feindre de la tristesse, et le faux rôle que je me vois
PARTIS I, LETTRE XXXYl. 119
oQntraiute à Jouer m'ea donne une si véiilable, que le, remords m'a presque disposée de la feinte.
Pendant l'absence de mes parents, je ne resterai point maîtresse de maison ; mais on me dépose chez le père delà cousine, en sorte que je serai tout de bon, durant ce temps, inséparable de l'inséparable* De plus, ma mère a mieu^c aimé se passer de femme de chambre, et me laisser Babi pour gouvernante; sorte d'Argus peu dangereux, dont on ne doit ni corrompre la fidélité ni sa faire des confidents, mais qu'on écarte aisément au besoin, sur la moindre lueur de plaisir ou de gain qu'on leur offre.
Ta comprends quelle facilité nous aurons a nous voir dorant une quinzaine de jours; mais c'est ici que la discrétion doit suppléer à la oontraijite , et qu'il faut nous imposer volontairement la même réserve k laquelle nous sommes forcés dans d'autres temps. Non-seulement tu ne dois pas , quand je serai chcE nia cousine , y venir plus souvent qu'auparavant, de peur do la compromettre; j'espère même qu'il ne fondra te parler ni des égards qu'exige son sexe ni des droits sacrés de l'hospitalité, et qu'un honnête homme n^aura pas besoin qu'on l'instruise du respect dû par l'amour à l'amitié qui lui donne asile. Je connais tes vivacités, mais j'en connais les bornes inviolables. Si tu n'avais jamais fait de sacrifice k ce qui est honnête, tu n'en aurais point à faire aujourd'hui.
D'où vient cet air mécontent et cet oeil attristé? Pourquoi murmurer des lois que le devoir t'impose? Laisse k ta Julie le soin de les adoucir ; t'es-tu jamais repenti d'avoir été docile k sa voix? Près des coteaux fteuris d'où part la source de la Vevaise , il est un hameau solitaire qui sert quelquefois de repaire aux chasseurs , et ne devrait servir que d'asile aux amants. Autour de l'habilation principale dont M. d'Orbe dispose, sont épars assez loin quelques chalets ' , qui de leurs toits de chaume
* Sortes de maisons de bois où se font les fromages et diverses csj^ces ^c laitage dans la montagne.
120 LA NOUVELLE HBLOÏSE.
peuvent couvrir l'amour et le plaisir, amis de la simplicité rustique. Les fraîches et discrètes laitières savent garder pour autrui le secret dont elles ont besoin pour elles-mêmes. Les ruisseaux qui traversent les prairies sont bordés d'arbrisseaux et de bocages délicieux. Des bois épais offrent au delà des asiles plus déserts et plus sombres.
Al bel segglo riposto , ombroso e fosco , Ne mai pastocl appressan, ne blfolcl >.
L'art ni la main des hommes n'y montre nulle part leurs soins inquiétants; on n'y voit partoutque les tendres soins de la mère commune. C'est là, mon ami , qu'on n'est que sous ses auspices, et qu'on peut n'écouter que ses lois. Sur l'invitation de M. d'Orbe , Claire a déjà persuadé à son papa qu'il avait envie d'aller faire avec quelques amis une chasse de deux ou trois jours dans ce canton, et d'y mener les inséparables. Ces inséparables en ont d'autres, comme tu ne sais que trop bien. L'un, représentant le maître de la maison, en fera naturellement les honneurs; l'autre, avec moins d'éclat, pourra foire à sa Julie ceux d'un humble^chalet ; et ce chalet, consacré par l'amour, sera pour eux le temple de Gnide. Pour exécuter heureusement et sûrement ce charmant projet, il n'est question que de quelques arrangements qui .se concerteront facilement entre nous, et qui feront partie eux-mêmes des plaisirs qu'ils doivent produire. Adieu, mou ami; je te quitte brusquement, de peur de surprise. Aussi bien je sens que le cœur de ta Julie vole un peu trop tôt habiter l^jehalet.
P, S. Touii bien considéré, je pense que nous pourrons sans indiscrétion nous voir presque tous les joui^ : savoir, chez ma cousine de deux jours l'un, et l'autre à la promenade.
> Jamais pâtre ni laboureur n'npprocha des épais ombrugcs qui couvrent ces charmants asiles. Petrabc.
PABTIE I, LETTRE XXXVII. 121
Ils sonl partis ce matia , ce tendre père et celte mère incomparable, en accablant des plus tendres caresses une fille chérie, et trop indigne de leurs bontés. Pour moi, je les embrassais avec un léger serrement de cœur, tandis qu'au dedans de lui-même ce cqpur ingrat et dénaturé pétillait d'une odieuse joie. Hélas 1 qu'est devenu ce temps heureux où je menais incessamment sous leurs yeux une vie innocente et sage, où je n'étais bien que contre leur sein , et ne pouvais les quitter d'un seul pas sans déplaisir? Maintenant , coupable et craintive , je tremble en pensant à eux, je rougis en pensant à moi; tous mes bons sentiments se dépravent , et je me consume en vains et stériles regrets que n'anime pas même un vrai repentir. Ces amères réflexions m'ont rendu toute la tristesse que leurs adieux ne m'avaient pas d'abord donnée. Une secrète angoissetétouffait mon âme après le départ de ces chers parents. Tandis que Babi faisait les paquets, je suis entrée machinalement dans la chambre de ma mère; et voyant quelques-unes de ses bardes encore éparses, je les ai toutes baisées l'une après Taulre, en fondant en larmes. Cet état d'attendrissement m'a un peu soulagée, et j'ai trouvé quelque sorte de consolation a sentir que les doux mouvements de la nature ne sont pas tout a fait éteints dans mon cœur. Ah ! tyran , tu veux en vain l'asservir tout entier , ce tendre et trop faible cœur; malgré toi , malgré tes prestiges, il lui reste au moins des sentiments légitimes; il respecte et chérit encore des droits plus sacrés que les tiens.
Pardonne, ô mon doux ami , ces mouvements involontaires, et ne crains pas que j'étende ces réflexions aussi loin que je le devrais. Le moment de nos jours peut-être où notre amour est le plus en liberté n'est pas , je le sais bien , celui des regfêts : je ne veux ni te cacher r
132 hà NOUVBIXB UÉtQlAB.
peines, ni t'en accabler; il faut que tu l^s^^nnaisses, non pour les porter, mais pour les adoucir/ Dans le sein de ^qui les épancherais-je, si je n'osais les verser dans le tien? j0fff^i^ta^QS mon tendre consolateur? N'est-ce pas toi qui soutiens mon courage ébranlé? n'est-ce pas toi qui nourris dans mon âme le goût de la vertu » même après que je l'ai perdue? Sans toi, sans cette adorable amie dont la main compatissante essuya si souvent mes pleurs, combien de fois n'eussé-je pas déjà succombé i^ous le plus mortel abattement 1 Mais vos tendres soins . me soutiennent, je n'ose m'avilir tant que vous m'estimez encore, et je me dis avec complaisance que vous ne m'aimeriez pas tant Tun et l'autre si je n'étais digne que de mépris. Je vole dans les bras de cette cbère cousine, ou plutôt de cette tendre soBur, déposer au fond de son c<Bur une importune tristesse. Toi, viens ce soir achever de rendre au mien la joie et la sérénité qu'il a perdues.
IJBTTBE XXXTIII. — A JUUB.
Non, Julie, il ne m'est pas possible de ne te voir chaque jour que comme je t'ai vue la veille : il faut que mon amour s'augmente et croisse incessamment avec tes charmes, et tu m'es une source inépuisable de sentiments nouveaux que je n'aurais pas même imaginés. Quelle soirée inconcevaîble I Que de délices inconnues tu fis éprouver à mon cœur I O tristesse enchanteresse I ô langueur d'une âme attendrie 1 combien vous surpassez les turbulents plaisirs, et la gaité folâtre, et la joie emportée, et tous les transports qu^une ardeur sans mesure offre aux désirs effrénés des. amants! Paisible et pure jouissance qui n'as rien d'égal dans la volupté des sens , jamais, jamais ton pénétrant souvenir ne s'effacera de mon cœur! Dieux 1 quel ravissant spectacle, ou plutôt quelle extase, de voir deux beautés si touchantes s'embrasser tendrement , le visage de l'une se pencher sur le
PABTIB l, LBTTHB XXJLYIII. 123
sefft de l'autre, leurs doiic^ larmes se confondre , et baigner ce sein charmant comme la rosée du cid humecte un lis Indchemeut éclos! J'étais jaloux d'une amitié si tendre; Je lui trouvais je ne sais quoi de plus intéressant qu*a Tamour même, et je me voulais une sorte de mal de ne pouvoir l'offrir des consolations aussi chères, sans les troubler par l'agitation de mes transports. Non, rien, rî^i sur la terre n'est capaUe d'exdter un si voluptueux attendrissement que vos mutuelles caresses; et le spectacle de deux amants eût offert à mes yeux une sensation moins délicieuse.
Ah 1 qu'en ce moment j'eusse été amoureux de cette aimable cousine, si Julie n'eût pas existé I Mais non, c'était Julie elle-même qui répandait son charme invincible sur tout ce qui l'environnait. Ta robe , ton ajustement, tes gants, ton éventail , (on ouvrage, tout ce qui frappait autour de toi mes regards enchantait mon cœur, et toi seule faisais tout l'enchantement. Arrête , ô ma douce amiel a force d'augmenter mon ivresse tu m^ôterais le plaisir de la sentir. Ce que tu me fais éprouver approche d'un vrai délire, et je crains d'en perdre enfin la raison. Laisse-moi du moins connaître un égarement qui fait mon bonheur; laisse-moi goûter ce nouvel en*» thousiasme, plus sublime, plus vif que toutes les idées que j'avais de l'amour. Quoil tu peux te croire avilie! quoi I la passion t'ôte-t-elle aussi le sens? Moi, je te trouve trop parfaite pour une mortelle. Je t'imaginerais d'une espèce plus pure, si ce feu dévorant qui pénètre ma substance ne m'unissait k la tienne, et ne me faisait sentir qu'elles sont la même. Non , personne au monde ne te connaît; tu ne te connais pas toi-même; mon cœur seul te connaît, te sent, et sait te mettre à ta place. Ma Julie, ah! quels honunages te seraient ravis si tu n'étais qu'adorée! Ah! si tu n'étais qu'un ange, combien tu perdrais de ton prix !
Dis-moi comment il se peut qu'une passion telle que la
124 LA NOUVELLB HÉLOlsE. t
mienne puisse aagmenter. Je l'ignore^ mais je i^éprouve Quoique tu me sois présente dans tous les temps, il y à quelques Jours surtout que ton image, plus belle que janiais, me poursuit et me tourmente avec une activité a laquelle ni lieu ni temps ne me dérobe ; et je crois que tu me laissas avec elle dans ce chalet que tu quittas en finissant ta dernière lettre. Depuis qu'il est question de ce reade&'vous champêtre , Je suis trois fois sorti de la ville,; chaque fois mes pieds m'ont porté des mêmes côtés, et chaque fois la perspective d'un séjour si désiré m*a paru plus agréable.
Non vide il moDdo si leggiadri ranii .
Ne mosse '1 vento mal si verdi frondi *.
ie trouve la campagne plus riante , la verdure plus fraîche et plus vive, l'air plus pur, le ciel plus serein ; le chant des oiseaux semble avoir plus de tendresse et de volupté ; le murmure des eaux inspire une langueur plus amoureuse; la vigne en fleurs exhale au loin de plus doux parfums; un charme secret embellit tous les objets ou fascine mes sens; on dirait que la terre se pare pour former à ton heureux amant un lit nuptial digne de la beauté qu'il adore et du feu qui le consume. 0 Julie 1 ô chère et précieuse moitié de mon âme I hâtons-nous d'ajouter a ces ornements du printemps la présence de deux amants fidèles. Portons le sentiment du plaisir dans les lieux qui n'en offrent qu'une vaine image : allons animer toute la nature, elle \ est morte sans les feux de l'amour. Quoil trois Jours d'at- • tente 1 trois jours encore 1 Ivre d'amour, affamé de transports, j'attends ce moment tardif avec une douloureuse impatience. Ah! qu'on serait heureux si le ciel ôtait de la vie tous les ennuyeux intervalles qui séparent de pareils instants I
* Jamais œil d'iiommc ne vit des bocages aussi charmants, jamais zéphyr n'agita de plus verts feuillages. Pëtrarc.