‹ Julie (volume 2)Chapitre 23 sur 187 · PARTIE I, LETTRE XXXIX · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE XXXIX

Tu n'as pas un sentiment , mon bon ami , que mon cœur ne partage ; mais ne me parle plus de plaisir tandis que des gens qui valent mieux que nous souffrent, gémissent, et que j'ai leur peine a me reprocher. Lis la lettre ci-jointe , et sois tranquille si tu le peux : pour moi , qui connais l'aimable et bonne fille qui l'a écrite, je n'ai pu la lire sans des larmes de remords et de pitié. Le regret de ma coupable négligence m'a pénétré l'âme , et je vois avec une amère confusion jusqu'où l'oubli du premier de mes devoirs m'a fait porter celui de tous les autres. Pavais promis de prendre soin de cette pauvre enfant; je la protégeais auprès de ma mère, je la tenais en quelque manière sous ma garde; et, pour n'avoir su me garder moi-même, je rabandonne sans me souvenir d'elle, et l'expose a des dangers pires que ceux oîi j'ai succombé. Je frémis en songeant que deux jours plus tard c'en était fait peut-être de mon dépôt , et que Tindigence et la séduction perdaient une fille modeste et sage qui peut faire un jour une excellente mère de famille. O mon ami 1 comment y a-t-il dans le monde des hommes assez vils pour acheter de la misère un prix que le cœur seul doit payer , et recevoir d'une bouche affamée les tendres baisers de l'amour?

Dis-moi, pourrais-tu n'être pas touché de la piété filiale de ma Fanchon , de ses sentiments honnêtes , de son innocente naïveté? Ne l'es-tu pas de la rare tendresse de cet amant qui se vend lui-même pour soulager sa maîtresse? Ne seras-tu pas trop heureux de contribuer a former un nœud si bien assorti? Ah 1 si nous étions sans pitié pour les cœurs unis qu'on divise , de qui pourraient-ils jamais en attendre? Pour moi , j'ai résolu de réparer envers ceux-ci ma faute k quelque prix que ce soit , et de faire en sorte que ces deux jeunes gens soient unis par le mariage. J*espère que le ciel bénira cette entreprise , et qu'elle sera

136 LA NOUVELLE HÉLOlSE.

pour nous d'uQ bon augure. Je te propose et te conjure au nom de notre amitié de partir dès aujourd'hui , si tu le peui , ou tout au moins demain matin , pour Neuchâtel. Va négocier avec M. de Merveilleux le congé de cet honnête garçon; n'épargne ni les supplications ni l'argent : porte avec toi la lettre de ma Fanchon; il n'y a point de cœur sensible qu'elle ne doive attendrir. Enfin, quoi qu'il nous en coûte et de plaisir et d'argent, ne reviens qu'avec le congé absolu de Claude Anet, ou crois que l'amour ne me donnera de mes jours un moment de pure joie.

Je sens combien d'objections ton cœur doit avoir à me faire; doutes-tu que le mien ne les ait faites avant toi? Et je persiste; car il faut que ce mot de vertu ne soit qu'un vain nom , ou qu'elle exige des sacrifices. Mon ami , mon digne ami, un rendez-vous manqué peut revenir mille fois, quelques heures agréables s'éclipsent comme un éclair et ne sont phis; mais, si le bonheur d'un couple honnête est dans tes mains, songe à l'avenir que tu vas te préparer. Groisrmol, l'occasion de faire des heureux est plus rare qu'on ne pense; la punition do l'avoir manquée est de ne la plus retrouver, et l'usage que nous ferons de celle-ci nous va laisser un sentiment éternel de contentement ou de repentir. Pardonne k mon zèle ces discours superflus ; j'en dis trop à un honnête homme , et cent fois trop à mon ami. Je sais combien tu hais cette volupté cruelle qui nous endurcit aux maux d'autrui. Tu l'as dit mille fois toimême : Malheur II qui ne sait paé sacrifier un jour de plaisir aux devoirs de Thumanité 1

Mademoiselle,

Pardoatnexune pauvre fille au désespoir, qui, ne sachant

plus que devenir , ose encore avoir recours a vos bontés ;

car vous ne vous lassez point de consoler les affligés ; et je

suis SI malheureuse qu'il n'y a que vous et le bon Dieu que

PARTIS I, LBTTBX XL. 127

mes plaintes n'importuneot pas. Pai eu bien du chagrin de q«iitter l'apprentissage où VQUsm'aTiez mise; mais, ayant eu le malheur de perdre ma mère cet hiver ^ il a falhi re*- Yenir auprès de mon pauvre père, quesa paralysie retient toujours dans son lit.

Je n'ai pas oublié le conseil que vous aviez donné à ma mère , de tâcher de m'établir avec un honnête homme qui prît soin de la iamille. Claude Anet , que monsieur votre père avait ramené du service, est un brave garçon, rangé, qui sait un bon métier , et qui me veut du bien. Après tamt de charité que vous avez eue pour nous, je n'osais plus vous être incommode, et c'est lui qui nous a fait vivre pendant tout l'hiver. Il devait m'épouser ce printemps ; il avait mis son cœur k ce mariage. Mais on m'a tellement tourmentée pour payer trois ans de loyer échu à Pâques, que, ne sachant où prendre tant d'argent comptant, le pauvre jeune homme s'est engagé derechef, sans m'en rien dire , dans la compagnie de M. de Merveilleux, et m'a apporté l'argent de son engagement *. M. de Merveilleux n'est plus k Neuchâtel que pour sept ou huit jours, et Claude Anet doit partir dans trois ou quatre pour suivre la recrue; ainsi nous n'avons pas le temps ni le moyen de nous, marier, et il me laisse sans aucune ressource. Si , par votre crédit ou celui de monsieur le baron , vous pouviez nous obtenir au moins un délai de cinq ou six semaines, on tâcherait, pendant ce temps-lk, de prendre quelque arrangement pour nous marier , ou pour rembourser ce pauvre garçon : mais je le connais bien ; il ne voudra jamais reprendre l'argent qu'il m'a donné.

Il est venu ce matin un monsieur bien riche m'en offrir beaucoup davantage ; mais Dieu m'a fait la grâce de le refuser. 11 a dit qu'il reviendrait demain matin savoir ma

> Voyez le livre iv des Confeuiom ( tom. z , pag. ms » i«i ) où Rousseau se loae beaucoup de M. de Merveilleux, officier dans les gardes suisses, et de sa mère , qui tâchèrent Talncment de lui être utiles lors de son premier voyage k Pnto, en irsi.

128 LA NOUVELLE UÉLOÎSE.

deroière résolution. Je lui ai dit de u'eu pas prendre la peine , et qu'il la savait déjà. Que Dieu le conduise , il sera reçu demain comme aujourd'hui. Je pourrais bien aussi recourir à la bourse des pauvres ; mais on est si méprisé qu'il vaut mieux pâtir, et puis Claude Anet a trop de cœur pour vouloir d'une fille assistée.

Excusez la liberté que je prends, ma bonne demoiselle; je n'ai trouvé que vous seule à qui j'ose avouer ma peine, et j'ai le cœur si serré qu'il faut finir cette lettre. Votre bien humble et affectionnée servante k vous servir.

Fanchon Regard, lettbe xli. — reponse.

J'ai manqué de mémoire et toi de confiance , ma chère enfant : nous avons eu grand tort toutes deux, mais le mien est impardonnable. Je tâcherai du moins de le réparer. Babi , qui te porte cette lettre, est chargée de pourvoir au plus pressé. Elle retournera demain matin pour t'aider a congédier ce monsieur, s'il revient; et Faprès-dînée nous irons le voir, ma cousine et moi ; car je sais que tu ne peux pas quitter ton pauvre père , et je veux connaître par moimême l'état de ton petit ménage.

Quant à Claude Anet, n'en sois point en peine : mon père est absent; mais, en attendant son retour, on fera ce qu*on pourra; et tu peux compter que je n'oublierai ni toi ni ce brave garçon. Adieu, mon enfant, que le bon Dieu te console! Tu as bien fait de n'avoir pas recours à la bourse publique; c'est ce qu'il ne faut jamais faire tant qu'il reste quelque chose dans celle des bonnes gens.

LETTRE XLIT. — A JULIE.

Je reçois votre lettre , et je pars a l'instant : ce sera toute ma réponse. Ah! cruelle, que mon cœur en est loin de cette odieuse vertu que vous me supposez, et que je dé

Page 1