PARTIE I, LSTTRS XLIV
se serait faite au moment qui fa reiidaît le plas douloureuse. De plus , on aurait su que nous étions tous deux à la campagne; malgré nos précautions, peut-être eûtron su que nous y étions ensemble; du moins on l'aurait soupçonné, c'en était assez. L'indiscrète avidité du présent nous était toute ressource pour l'ayenir , et le remords d'une bonne œuvre dédaignée nous eftt tourmentés toute la vie.
Compare à présent cet état à notre situation réelle. Premièrement , ton absence a produit un excellent effet. Mon Argus n'aura pas manqué de dire à ma mère qu'on t'avait peu vu cbez ma cousine : elle sait ton voyage et le sujet ; c'est une raison de plus pour t'estimer. Et le moyen d'imaginer que des gens qui vivent en bonne intelligence prennent volontairement pour s'éloigner le seul moment de liberté qu'ils ont pour se voir ! Quelle ruse avons-nous employée pour écarter une trop juste défiance? la seule, à mon avis , qui soit permise à d'honnêtes gens , celle de rétre à un point qu'on ne puisse croire, en sorte qu'on prenne un effort de vertu pour un acte d'indifférence. Mon ami , qu'un amour cadié par de tels moyens doit être doux aux coeurs qui le goûtent 1 Ajoute à cela le plaisir de réunir des amants désolés , et de rendre heureux deux jeunes gens si dignes de l'être. Tu Pas vue ma Fahchon; dis , n'est-eNe pas charmante? et ne mérite-t-elle pas bien tout ce que tu as fait pour elle? N'est-elle pas trop jolie et trop malheureuse pour rester fille impunément? Claude Anet , de son côté, dont le bon naturel a résisté par miracle a trois ans de service, en eût-il pu supporter encore autant sans devenir un vaurien comme tous les autres? Au lieu de cela , ils s'aiment et seront unis ; ils sont pauvres et seront aidés; ils sont honnêtes gens et pourront continuer de l'être, car mon père a promis de prendre soin de leur établissement. Que de biens tu as procurés à eux et a nous par ta complaisance , sans parler du compte que je t'en dois tenir ! Tel est, mon ami , l'effet assuré des
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sacrifices qu'on fait à la ver lu : s'ilscoûtent souvent a faire, il est toij^ours doux de les avoir faits, et Ton n'a jamais vu personne se repentir d'une bonne action.
Je me doute bien qu'à Texemple de l'inséparable , tu m'appelleras aussi la prêcheuse; et il est vrai que je ne fais pas mieux ce que je dis que les gens du métier. Si mes sermons ne valent pas les leurs , au moins je vois avec plaisir qu'ils ne sont pas comme eux jetés au vent. Je ne m'en défends point, mon aimable ami ; je voudrais ajouter autant de vertus aux tiennes qu'un fol amour m'en a fait perdre , et, ne pouvant plus m'estimer moi-môme, j'aime à m'estimer encore en toi. De ta part, il ne s'agit que d'aimer parfaitement, et tout viendra comme de lui-même. Avec quel plaisir tu dois voir augmenter sans cesse les dettes que l'amour s'oblige à payer 1
Ma cousine a su les entretiens que tu as eus avec son père au sujet de M. d'Orbe; elle y est aussi sensible que si nous pouvions , en offices de l'amitié, n'être pas toujours en reste avec elle. Mon Dieu 1 mon ami , que je suis une heureuse fille! que je suis aimée! et que je trouve charmant de l'être! Père, mère, amie, amant, j'ai beau chérir tout ce qui m'environne, je me trouve toujours ou prévenue ou surpassée. Il semble que tous les plus doux sentiments du monde viennent sans cesse chercher mon âme, et j'ai le regret de n'en avoir qu'une pour jouir de tout mon bonheur.
J'oubliais de t'annoncer une visite pour demain matin : c'est milord Bomston qui vient de Genève, où il a passé sept ou huit mois. Il dit t'avoir vu à Sion à son retour d'Italie. Il te trouva fort triste , et parle au surplus de toi comme j'en pense. Il fit hier ton éloge si bien et si à propos devant mon père, qu'il m'a tout à fait disposée à faire le sien. En effet, j'ai trouvé du sens , du sel , du feu dans sa conversation. Sa voix s'élève, et son œil s'anime au récit des grandes actions, comme il arrive aux hommes capables d'en faire. Il parle aussi avec intérêt des choses
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de goût, entre autres de la mnsique italienne , qif il porte jusqu'au sublime ; je croyais entendre encore mon pauvre frère. Au surplus , il met plus d'énergie que de grâce dans ses discours, et je lui trouve même Tesprit un peu réche ^ Adieu , mon ami.
LETTBE XLV. — A JULIE.
Je n'en étais encore qu*k la seconde lecture de ta lettre quand milord Edouard Bomston est entré. Ayant tant d'autres choses a te dire, comment aurais-je pensé, ma Julie, à te parler de lui? Quand on se suffit l'un à Fautre, s'avise-t-on de songer à un tiers? Je vais te rendre compte de ce que j'en sais, maintenant que tu parais le désirer.
Ayant passé le Simplon, il était venu jusqu'à Sion audevant d'une chaise qu'on devait lui amener de Genève à Brigue; et le désœuvrement rendant les hommes assez liants, il me rechercha. Nous fîmes une connaissance aussi intime qu'un Anglais, naturellement peu prévenant, peut la faire avec un homme fort préoccupé qui cherche la solitude. Cependant nous sentîmes que nous nous convenions; il y a un certain unisson d'âme qui s'aperçoit au premier instant; et nous fûmes familiers au bout de huit jours , mais pour toute la vie , comme deui Français l'auraient été au bout de huit heures pour tout le temps qu'ils ne se seraient pas quittés. Il m'entretint dé ses voyages, et, le sachant Anglais, je crus qu'il m'allait parler d'édifices et de peintures. Bientôt je vis avec plaisir que les tableaux et les monuments ne lui avaient pas fait négliger Tétude des mœurs et des hommes. Il me parla cependant des beaux-arts avec beaucoup de discernement, mais modérément et sans prétention. J'estimai qu'il en jugeait avec plus de sentiment que de science, et par les effets plus que
> Terme du pays , pris Ici métaptioriquemcnt. 11 signifie au propre une surface mde au toucher, et qui cause un frissonnement désagréable en y pansant la main . eomme celle d'une brosse fort serrée , ou du velours d'Utrcclit.
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par les règles; ce qui me confirma qu'il avait l%ne sedsiUe. Pottf la m^isique italienne, il m'en parut «ftthoit^ siaste comme à toi; il m'en fit mâme entendre, car il mène un virtuose avec lui : son valet de chamlxre joue fort bien du violon, et lui-même passablement du violoncelle. Urne choisit plusieurs morceaux très-pathétiques, a ce qu'il prétendait : mais, soit qu'un accent si nouveau pour moi demandât une oreille plus exercée , soit que le charme de la musique, si doux dans la mélancolie , s'eflace dans une profonde tristesse^ ces morceaux me firent peu de plaisir; et j'en trouvai le chan^ agréable , k la vérité , mais bizarre et sans expression.
Il fut aussi question de moi, let milord s'informa avec intérêt de ma situation. Je lui en dis tout ce qu'il en devait savoir, il me proposa un voyage en Angleterre , avec des projets de fortune impossibles dans un pays où Julie n'était pas. Il me dit qu'il allait passer Thiver à Genève , l'été suivant k Lausanne^ et qu'il viendrait k Yevay avant de retourner en Italie : il m'a tenu parole , et nous nous sommes revus avec un nouveau plai^r.
Quant k son caractère, je le crois vif et emporté , mais vertueux et ferane. Il se pique de philosophie , et de ces principes dont nous avons autrefois parlé. Mais au fond je le crois par tempérament ce qu'il pense être par méthode ; et le vernis stoîque qu'il met a ses actions ne consiste qu'à parer de beaux raisonnements le parti que son cœur lui a fait prendre. J'ai cependant appris avec un peu de peine qu'il avait eu quelques affaires en Italie, et qu'il s'y était battu plusieurs fois.
Je ne sais ce que tu trouves de rêche dans ses manières; véritablement elles ne sont pas prévenantes, mais je n'y^ sens rien de repoussant. Quoique son abord ne soit pas aussi ouvert que son cœur , et qu'il dédaigne les petites bienséances , il ne laisse pas , ce me semble , d'être d'un commerce agréable. S'il n'a pas cette politesse réservée et circonspecte qui se règle uniquement sur l'extérieur , et
PÀBTIE I, LETTRE XLTi. 135
que nos jeunes offiderB nons apportent de France, il a celle de l'humanité qui se pique moins de distinguer au premier coup d'oeil les états et les rangs, et respecte en général tous les hommes. Te l'ayouerai-je naîrement? la priyation des grâces est un défaut que les femmes ne pardonnent point , môme au mérite; et j'ai peur que Julie n'ait été femme une fois en sa vie.
Puisque je suis en train de ^ncérité , jeté dirai encore , ma jolie prêcheuse , qu'il est inutile de vouloir donner le change à mes droits , et qu'un amour affamé ne se nourrit point de sermons. Songe, songe aux dédimmu^eraenis promis et dus : car toute la morale que tu m'as débitée est fort bonne ; mais, quoi que tu puisses dire , le chalet valait encore mieux.
LETTH£ XLVI.— DlT JULIE.
Hé bien donc, mon ami , toujours le chalet 1 L'histoire de ce chalet te pèse furieusement sur le cœur , et je vois bien qu'à la mort ou à la vie il faut te faire raison du chalet. Mais des lieux où tu ne fus jumais te sont-ils si chers qu'on ne puisse t*en dédommager ailleurs? et l'Amour, qui fit le palais d'Armide au fond d'un désert, ne saurait-il nous faire un chalet de la ville? Écoute : on va marier ma Fanchon ; mon père , qui ne hait pas les fôtes et l'appareil , veut lui faire une noce où nous serons tous : cette noce ne manquera pas d'être tumultueuse. Quelquefois le mystère a su tendre son voile au sein de la turbulente joie et du fracas des festins. Tu m'entends , mon ami ; ne serait-il pas doux de retrouver dans l'effet de nos soins les plaisirs qu'ils nous ont coûtés?
Tu t'animes, ce me semble , d'un zèle superflu sur l'apologie de milord Edouard , dont je suis fort éloignée de mal penser. D'ailleurs, conmient jugeraîs-je un homme que je n'ai vu qu'un après-midi? et comment en pourraistu juger toi-même sur une connaissance de quelques jours? Je n'en parle que par conjecture , et tu ne peux guère ê*~
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plus avancé ; car les propositions qu'il t'a Taites sont de ces offres vagues dont un air de puissance et la facilité de les éluder rendent souvent les étrangers prodigues. Mais je reconnais les vivacités ordinaires, et combien tu as de penchant à te prévenir pour ou contre les gens presque à la première vue. Cependant nous examinerons k loisir les arrangements qu'il t*a proposés. Si Tamour favorise le projet qui m'occupe , il s'en présentera peut-être de meilleurs pour nous. O mon bon ami 1 la patience est amère, mais son fruit est doux.
Pour revenir à ton Anglais, je t'ai dit qu'il me paraissait avoir l'âme grande et forte , et plus de lumières que d'agréments dans l'esprit. Tu dis à peu près la même chose ; et puis , avec cet air de supériorité masculine qui n'abandonne point nos humbles adorateurs, tu me reproches d'avoir été de mon sexe une fois en ma vie ; comme si jamais une femme devait cesser d'en être 1 Te souvient-il qu'en lisant ta République de Platon nous avons autrefois disputé sur ce point de la différence morale des sexes? Je persiste dans l'avis dont j'étais alors , et ne saurais imaginer un modèle commun de perfection pour deux êtres si différents. L'attaque et la défense , l'audace des hommes , la pudeur des femmes, ne sont point des conventions, comme le pensent tes philosophes, mais des institutions naturelles dont il est facile de rendre raison, et dont se déduisent aisément toutes les autres distinctions morales. D*ailleurs, la destination de la nature n'étant pas la même, les inclinations , les manières de voir et de sentir , doivent être dirigées de chaque côté selon ses vues. Il ne faut point les mêmes goûts ni la même constitution pour labourer la terre et allaiter des enfants. Une taille plus haute , une voix plus forte et des traits plus marqués, semblent n'avoir aucun rapport nécessaire au sexe ; mais les modifications extérieures annoncent l'intention de l'ouvrier dans les modifications de Tespril. Une femme parfaite et un homme parfait ne doivent pas plus se ressembler d'âme que de
PABTIE I, LETTBE XLVI. 137
Tisage. Ces vaines imitations de sexe sont le comble de la déraison ; elles font rire le sage et fuir les amours. Enfin je trouve qu'à moins d'avoir cinq pieds et demi de haut , une voix de basse, et de la barbe au menton , Ton ne doit point se mêler d*élre homme.
Vois combien les amants sont maladroits en injures ! Tu me reproches une faute que je n*ai pas commise , ou que tu commets aussi bien que moi , et Tattribues à un défaut dont je m'honore. Veux-tu que , te rendant sincérité pour sincérité, je te dise naïvement ce que je pense de la tienne? Je n'y trouve qu'un raffinement de flatterie, pour te justifier a toi-même , par celle franchise apparente, les éloges enthousiastes dont tu m'accables k tout propos. Mes prétendues perfections t'aveuglent au point que, pour démentir les reproches que tu te fais en secret de ta prévention , tu n'as pas l'esprit d'en trouver un solide à me faire.
Crois-moi, ne te charge point de me dire mes vérités, tu t'en acquitterais trop mal : les yeux de Tamour, tout perçants qu'ils sont, savent-ils voir des défauts? C'est à l'intègre amitié que ces soins appartiennent, et là-dessus ta disciple Claire est cent fois plus savante que toi. Oui , mon ami, loue-moi, admire-moi, trouve-moi belle , charmante, parfaite; tes éloges me plaisent sans me séduire, parce que je vois qu'ils sont le langage de Terreur et non de la fausseté , et que tu te trompes toi-même, mais que tu ne veux pas mé tromper. Oh 1 que les illusions de l'amour sont aimables ! ses flatteries sont en un sens des vérités : le jugement se tait, mais le cœur parle. L'amant qui loue en nous des perfections que nous n'avons pas , les voit en effet telles qu'il les représente; il ne ment point eu disant des mensonges; il flatte sans s'avilir, et Ton peut au moins Testimer sans le croire.
J'ai entendu , non sans quelque battement de cœur, proposer d'avoir demain deux philosophes à souper. L'un est milord Edouard : l'autre est un sage dont la gravité s'est quelquefois un peu dérangée aux piedsd'une jeune écolière;
1S8 LA NOUYELLB HÊLO!Sfi.
ne le coDoaitriez-yoas point? Exhortez-le, je voiis prie, à tâcher de garder demain le décorum philosophique un peu mieux qu'à ^son ordinaire. J'aurai soin d'avertir aussi la petite personne de baisser les yettx, et d'être aux siens le moins jolie qu'il se pourra.
lETTBE XLVII. — A JULIE.
Ah ! mauvaise , est-ce la la circonspection que tu m'avais promise? est-ce ainsi que tu ménages mon cœur et voiles tes attraits ? Que de contraventions k tes engagements ! Premièrement, ta parure, car tu n'en avais point, et tu sais bieù que jamais tu n'es si dangereuse. Secondement , ton maintien si doux , si modeste , si propre à laisser remarquer k loisir toutes tes grâces. Ton parler plus rare, plus réfléchi , plus spirituel encore qu*à l'ordinaire , qui nous rendait tous plus attentifs , et faisait voler l'oreille et le cœur au-devant de chaque mot. Cet air que tu chantas a demi-voix, pour donner encore plus de douceur à ton chant, et qui, bien que français, plut a milord Edouard même. Ton regard timide et tes yeux baissés , dont les éclairs inattendus me jetaient dans un trouble inévitable. Enfin je ne sais quoi d'inexprimable , d^enchanteur, que tu semblals avoir répandu sur toute ta personne pour faire tourner la tête à tout le monde , sans paraître même y songer. Je ne sais , pour moi , comment tu t'y prends ; mais , si telle est ta manière d'être jolie le moins qu'il est possible , je t'avertis que c'est l'être beaucoup plus qu'il ne faut pour avoir des sages autour de soi.
Je crains fort que le pauvre philosophe anglais n'ait un peu ressenti la même influence. Après avoir reconduit ta cousine, comme nous étions tous encore fort éveillés , SI nous proposa d'aller chez lui faire de la musique et boire du punch. Tandis qu'on rassemblait ses gens , il ne cessa de nous parler de toi avec un feu qui me déplût, et je n'entendis pas Ion éloge dans sa bouche avec autant de plaisir
PABTIB I, LETTAB XLYU. 199
que ta avais entendu le mien. £n général , j'avoue que je n'aime point que personne , excepté ta cousine , me parie de toi ; il me semble que chaque mot m'ôte une partie de mou secret ou de mes plaisirs; et, quoi que Ton puisse dire, on y met un intérêt si suspect , ou Von est si loin de ce que je sens , que je n*aime écouter lh*dessus quemoî-mémé.
Ce n'est pas que j'aie comme toi du penchant à la jalousie. Je connais mieux ton âme; j'ai des garants qui ne me permettent pas même d'imaginer ton changement possible. Après tes assurances Je ne te dis plus rien des autres prétendants. Mais celui-ci, Julie!... des conditions sortables... les préjugés de ton père... Tu sais bien qu'il s'agit de ma vie; daigne donc me dire un mot là-dessus. Un mot de Julie , et je suis tranquille a jamais.
J'ai passé la nuit k entendre ou exécuter de la musique italienne; car il s'est trouvé des duo, et il a fallu hasarder d^ faire ma partie. Je n'ose te parler encore de l'effet qu'elle a produit sur moi; j*ai peur que l'impression du souper d*hier ne se soit prolongée sur ce que j'entendais, et que je n'aie pris Teffet de tes séductions pour le charme de la musique. Pourquoi la même cause qui me la rendait ennuyeuse à Sion ne pourrait-elle pas ici me la rendre agréalile dans une situation contraire? N'es-tu pas la première source de toutes les affections de mon âme? et suis-je à l'épreuve des prestiges de ta magie? Si la musique eût réellement produit cet enchantement, il eût agi sur tous ceux qui l'entendaient. Mais, tandis que ces chants me tenaient en extase, M. d'Orbe dormait tranquillement dans un fauteuil, et, au milieu de mes transports, il s'est contenté pour tout éloge de demander si ta cousine savait ritalien.
Tout ceci sera mieux éclairci demain ; car nous avons pour ce soir un nouveau rendez-vous de musique. Milord veut la rendre complète , et il a mandé de Lausanne un second violon qu'il dit être assez entendu; je porterai de
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mon eôlé des scènes, des cantates françaises, et nous Ter rons.
En arrivant chez moi , j'étais d'un accablement que m'a donné le peu d'habitude de veiller, et qui se perd en décrivant. Il faut pourtant tâcher de dormir quelques heures. Viens avec moi, ma douce amie; ne me quitte point durant mon sommeil : mais , soit que ton image le trouble ou le favorise, soit qu'il m'offre ou non les noces de la Fanchon, un instant délicieux qui ne peut m'échapper et qu'il me prépare , c'est le sentiment de mon bonheur au réveil.
LETTRE XLVIIT. — A JULIE.
Ahl ma Julie , qu'ai-je entendu? Quels sons touchants! quelle musique! quelle source délicieuse de sentiments et dé plaisirs! Ne perds pas un moment; rasseml)le avec soin tes opéra , tes cantates , ta musique française ; fais uit, grand feu bien ardent, jettes-y tout ce fatras , et l'attise avec soin , afin que tant de glace puisse y brûler et donner de la chaleur au moins une fois. Fais ce sacrifice propitiatoire au dieu du goût, pour expier ton crime et le mien d'avoir profané ta voix a cette lourde psalmodie , et d'avoir pris si longtemps pour le langage du cœur un bruit qui ne fait qu'étourdir l'oreille. O que ton digne frère avait raison! Dans quelle étrange erreur j'ai vécu jusqu'ici sur les productions de cet art charmant! je sentais leur peu d'effet, et l'attribuais a sa faiblesse. Je disais : La musique n'est qu'un vain son qui peut flatter l'oreille, et n'agit qu'indirectement et légèrement, sur l'âme : l'impression des accords est purement mécanique et physique; qu'a-telle à faire au sentiment? et pourquoi devrais-je espérer d'être plus vivement touché d'une belle harmonie que d'un bel accord de couleurs? Je n'apercevais pas dans les accents de la mélodie, appliqués a ceux de la langue, le lien puissant et secret des passions avec les sons : je ne