PARTIE I, LETTBE XLVUI. t4i
voyais pas que l'imitation des tonâ divers dont les sentiments animent la voix parlante donne à son tour k la voix chantante le pouvoir d*agiter les cœurs , et que l'énergique tableau des mouvements de l'âme de celui qui se fait entendre est ce qui fait le vrai charme de ceux qui Técoutent.
C'est ce que me j^t remarquer le chanteur de milord, qui , pour un musicien , ne laisse pas de parler assez bien de son art. L'harmonie , me disait-il, n*est qu'un accessoire éloigné dans la musique imitative ; il n'y a dans l'harmonie proprement dite aucun principe d'imitation. Elle assure , il est vrai, les intonations; elle porte témoignage de leur justesse, et, rendant les modulations plus sensibles, elle ajoute de l'énergie a l'expression, et de la grâce au chant. Mais c'est de la seule mélodie que sort cette puissance in^ vincible des accents passionnés ; c'est d'elle que dérive tout le pouvoir de la musique sur l'âme. Formez les plus sa-t vantes successions d'accords sans mélange* de mélodie^ vous serez ennuyés au bout d'un quart d'heure. De beaux chants sans aucune harmonie sont longtemps k l'épreuvo de Tennui. Que l'accent du sentiment anime les chants les plus simples , ils seront intéressants. Au contraire , une mélodie qui ne parle point chante toujours mal , et la seule harmonie n'a jamais rien su dire au cœur.
C'est en ceci, continuait-il, que consiste l'erreur des Français sur les forces de la musique. N'ayant et ne pou-* vaut avoir une mélodie k eux dans une langue qui n'a point d'accent, et sur une poésie maniérée qui ne connut jamais la nature, ils n'imaginent d'effets que ceux de l'harmonie et des éclats de voix, qui ne rendent pas les sons plus mélodieux, mais plus bruyants; et ils sont si malheureux dans leurs prétentions, que CjCtte harmonie môme qu'ils cherchent leur échappe; k force de la vouloir charger, ils n'y mettent plus de choix, ils ne connaissent plus les choses d'effet, ils ne font plus que du remplissage; ils se gâtent l'oreille, et ne sont plus sensibles qu'au bruit; en sorte que la plus belle voix pour eux n'est que celle qui chante
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le plus fort. Aussi, faute d'un genre propre, n*onk-ils jamais fait que suivre pesamment et de loin nos modèles; et depuis leur célèbre Lulli, ou plutôt le nôtre, qui ne fit qu'imiter les opéra dont Fltalie était déjà pleine de son temps , on les a toujours vus, à la piste de trente ou quarante ans, copier, gâter nos vieux auteurs, et faire à peu près de notre musique comme les autres peuples font de leurs modes. Quand ils se vantent de leurs chansons, c'est leur propre condamnation qu'ils prononcent; s'ils savaient chanter des sentiments , ils ne chanteraient pas de l'esprit : mais parce que leur musique n'exprime rien, elle est plus propre aux chansons qu'aux opéra; et parce que la nôtre est toute passionnée , elle est plus propre aux opéra qu'aux chansons.
Ensuite, m'ayant récité sans chant quelques scènes italiennes, il me fit sentir les rapports de la musique à la parole dans le récitatif, de la musique au sentiment dans les airs, et partout Ténergie que la mesure exacte et le choix des accords ajoutent à l'expression. Enfin, après avoir joint à la connaissance que j'ai de la langue la meilleure idée quUl me fut possible de l'accent oratoire et pathétique, c'est-k-dire de Fart de parler k l'oreille et au cœur dans une langue sans articuler des mots, je me mis a écouter cette musique enchanteresse, et je sentis bientôt, aux émotions qu'elle me causait, que cet art avait un pouvoir supérieur k celui que j'avais imaginé. Je ne sais quelle sensation voluptueuse me gagnait insensiblement. Ce n'était plus une vaine suite de sons comme dans nos récits. A chaque phrase, quelque image entrait dans mon cerveau , ou quelque sentiment dans mon cœur; le plaisir ne s'arrôtait point k l'oreille, il pénétrait jusqu'à l'âme; l'exécution coulait sans effort avec une facilité charmante ; tous les concertants semblaient animés du même esprit; le chanteur, maître de sa voix , en tirait sans gêne tout ce que. le chant et les paroles demandaient de lui; et je trouvai surtout un grand soulagement k ue sentir ni ces lourdes
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cadences, ni ces pénibles efforts de voix, ni «ittrconirainte que donne chez nous au musicien le perpétuel combat du chant et de la mesure, qui , ne pouvant jamais s'accorder, ne lassent guerre moins rauditeurque l'exécutant.
Mais quand, après une suite d'airs agréables, on vint à ces grands morceaux d'expression qui savait exciter et peindre le désordre des passion$ violentes, je perdais à chaque instant l'idée de musique, de diant, d'imitation; je croyais entendre la voix de la douleur, de rempoilement, du désespoir; je croyais voir des mères éplorées, des amants trahis, des tyrans furieux; et, dafts les agitations que j'étais forcé d'éprouver, j'avais peiae a rester «n place. Je connus alors pourquoi cette lAtoie musique qui m'avait autrefois ennuyé m'édiauffait maintenant jusqu'au transport; c'est que j'avais coBunencé de la concevoir, et que sitôt qu'elle pouvait agir, elle agissait avec toute sa force. Non , Julie , on ne supporte point à demi de pareilles impressions : elles sont excessives ou nulles , jamais faibles ou médiocres; il faut rester insensible, ou se laisser ^ouivoir outre mesure ; ou c'est le vain bruit d'une langue qu'on n'entend point , eu c'est une impétuosité de sentiment qui vous entraîne , et à laquelle il est impossible à l'âme de résister.
Je n'avais qu'un regret, mds il ne me quittait point; c'était qu'un autre que toi formât des sons dont j'étais si touché, et de voir sortir de la bouche d'un vil castrato les plus tendres expressions de l'amour. O ma Julie I n'est-<;e pas à nous de revendiquer tout ce qui appartient au sentiment? Qui sentira, qui dira mieux que nous ce que doit dire et sentir une âme attendrie? Qui saura prononcer d'un ton plus touchant le cor mio^ Cidolo anialof Ah! que le cceur prêtera d'énergie à l'art, si jamais nous chantons ensemble un de ces duo charmants qui font couler des larmes si délicieuses! Je te conjure premièrement d'entendre un essai de cette musique , soit chez toi, soi^
chez rkwéparable. Milord y conduira quand tu voudras tout son monde, et je suis sûr qu'avec un organe ausâî sensible que le tien , et plus «le connaissance que je n'en avais de ht déclamatioii italienne, liae seule séance suffira pour t'amener au point où je suis , et te foire partager mon ^tbousiasme. Je te propose et te prie encore de profiter du séjbur du virtuose pour prendre leçon de lui, comme j'ai commencé de faire dès ce matin. Sa manière d'enseigner est simple, nette, et consiste eu pratique plus ijtfen discours; il ne dit j)as ce qu'il faut faire, il le fait; et en ceci comme en bien d'autres choses, Texemple vaut mieux que la règle. Je vois déjà qu'il n'est question que de s'asservir li 4a mesuré, de la bien sentir» de phraser et poncttter avee soin, de soutenir également des sons et non de les Irenflèr, enfin d'ôter de la voix les éclats et toute la pretintaille française, pouf la rendre juste, expressive et fiexiUeila tienne, naturellement si légère et si douce, prendra facilement ce nouveau pli ; tu trouveras bientôt dans ta sensibilité l'énergie et la vivacité de l'accent qui anime la musique italienne ,
E' l cantar che nell' anima si sente ■.
Laisse donc pour jamais cet ennuyeux et lamentable chant français, qui ressemble aux cris de la colique mieux qu'aux transports des passions. Apprends à former ces sons divins que le sentiment inspire, seuls dignes de (a voix , seuls dignes de ton cœur, et qui portent toujours avec eux le charme et le feu des caractères sensibles.
Tu sais bien, mon ami , que je ne puis t'écrire qu'a la dérobée, et toujours en danger d'être surprise. Ainsi, dans l'impossibilité de faire de longues lettres , je me borne à répondre a ce qu'il y a de plus essentiel dans les tiennes ,
> Et le chant qui se sent dans l'àuie. 1*étr.
PABTIS 1, LETTBE XLIY. 145
OU à suppléer a ce que je ne t'ai pu dire dans des conversations non moins furtives de l)0uche que par écrit. C'est ce que je ferai surtout aujourd'hui , que deux mots au sujet de milord Edouard me font oublier le reste de (a lettre.
Mon ami , tu crains de me perdre, et me parles de chansons! belle matière à tracasserie entre amants qui s'entendraient moins. Vraiment tu n'es pas jaloux, on le voit bien ; mais pour le coup je ne serai pas jalouse moi-même, car j'ai pénétré dans ton âme, et ne sens que ta conflance où d'autres croiraient sentir ta froideur. O la douce et charmante sécurité que celle qui vient du sentiment d'une union parfaite I C'est par elle, je le ^is, que tu tires de ton propre cœur le bon témoignage du mien ; c'est par elle aussi que le mien te justifie; et je te croirais bien moins amoureux si je te voyais plus alarmé.
Je ne sais ni ne veux savoir si milord Edouard a d'autres attentions pour moi que celles qu'ont tous les hommes pour les personnes de mon âge ; ce n'est point de ses sentiments qu'il s'agit, mais de ceux de mon père et des miens; ils sont aussi d'accord sur son compte que sur celui des prétendus prétendants dont tu dis que tu ne dis rien. Si son exclusion et la leur suffisent à ton repos , sois tranquille. Quelque honneur que nous fit la recherche d'un homme de ce rang, jamais, du consentement du père ni de la fille, Julie d'Étange ne sera lady Bomston. Voilà sur quoi tu peux compter.
Ne va pas croire qu'il ait été pour cela question de milord Edouard ; je suis sûre que de nous quatre tu es le seul qui puisse même lui supposer du goût pour moi. Quoi qu'il en soit , je sais à cet égard la volonté de mon père sans qu'il en ait parlé ni à moi ni à personne; et je n'en serais pas mieux instruite quand il me l'aurait positivement déclarée. En voila assez pour calmer les craintes, c'est-à-dire autant que tu en dois savoir. Le reste serait pour toi de pure curiosité, et tu sais que j'ai résolu de ne
la pas satisfaire. Tu as beau me reprocher cette réserve et la prétendre hors de propos dans nos intérêts communs : si je Tavais toujours eue, elle me serait moins importante aujourd'hui. Sans le compte indiscret que je te rendis d'un discours de mon père, tu n'aurais point été te désoler à Meillerie ; tu ne m'eusses point écrit la lettre qui m'a perdue ; je vivrais innocente, et pourrais encore aspirer au bonheur. Juge, par ce que me coûte une seule indiscrétion, de la crainte que je dois avoir d'en commettre d'autres. Tu as trop d'emportement pour avoir de la prudence; tu pourrais plutôt vaincre tes passions que les déguiser. La moindre alarme te mettrait en fureur; à la moindre lueur favorable tu ne douterais plus de rien; on lirait tous nos secrets dans ton âme, et tu détruirais à force de zèle tout le succès de mes soins. Laisse-moi donc les soucis de l'amour, et n'en garde que les plaisirs; ce partage est-il si pénible? et ne sens-tu pas que tu ne peux rien k notre bonheur que de n'y point mettre obstacle?
Hélas! que me serviront désormais ces précautions tardives ? Est-il temps d'affermir ses pas au fond du précipice , et de prévenir les maux dont on se sent accablé? Ah I misérable fille, c'est bien a toi de parler de bonheur! En peut-il jamais être où régnent ta honte et le remords? Dieu! quel état cruel, de ne pouvoir ni supporter son crime, ni s'en repentir; d'être assiégé par mille frayeurs , abusé par mille espérances vaines, et de ne jouir pas même de l'horrible tranquillité du désespoir! Je suis désormais à la seule merci du sort. Ce n'est plus ni de force ni de vertu qu'il est question , mais de fortune et de prudence; et il ne s'agit pas d'éteindre un amour qui doit durer autant que ma vie, mais dé le rendre innocent ou de mourir coupable. Considère cette situation, mon ami, et vois si tu peux te fier à mon zèle.
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Je n'ai point youla vous expliquer hier en vous quittanl la cause de la tristesse que vous m'avez reprochée, parce que vous n'étiez pas en état de m'entendre. Malgré mon aversion pour les éclaircissements, je vous dois celui-ci , puisque je l'ai promis, et je m'en acquitte.
Je ne sais si vous vous souvenez des étranges discours que vous me tintes hier au soir, et des manières dont vous les accompagnâtes ; quant à moi , je ne les oublierai jamais assez tôt pour votre honneur et pour mon repos, et malheureusement j'en suis trop indignée pour pouvoir les oublier aisément. De pareilles expressions avaient quelquefois frappé mon oreille en passant auprès du port, mais je ne croyais pas qu'elles pussent jamais sortir de la bouche d'un honnête homme ; je suis très-«ûre au moins qu'elles n'entrèrent jamais dans le dictionnaire des amants, et j^étais bien éloignée de penser qu'elles pussent être d'usage entre vous et moi. £h dieux! quel amour est le vôtre, s'il assaisonne ainsi ses plaisirs t^ous sortiez, il est vrai , d'un long repas , et je vois ce qu'il faut pardonner en ce pays aux excès qu'on y peut faire : c'est aussi pour cela que je vous en parle. Soyez certain qu'un tête-a-tôle où vous m'auriez traitée ainsi de sang-froid eût été le dernier de notre vie.
Mais ce qui m'alarme sur votre compte, c'est que souvent la conduite d'un homme échauffé de vin n'est que l'effet de ce qui se passe au fond de son cœur dans les autres temps. Croiraî-jeque, dans un état où l'on ne déguise rien , vous vous montrâtes tel que vous êtes? Que deviendrais-je si vous pensiez à jeun comme vous parliez hier au soir? Plutôt que de supporter un pareil mépris , j'aimerais mieux éteindre un feu si grossier, et perdre un amant qui, sachant si mal honorer sa maîtresse, mériterait si peu d'en être estimé. Dites-moi, vous qui chérissiez les senti-
menls honnêtes , seriez-vous tombé dans celte erreur cruelle, que Tamour heureux n'a plus de ménagement à garder avec la pudeur, et qu'on ne doit plus de respect à . celle dont on n'a plus de rigueur à craindre? Ah I si vous aviez toujours pensé ainsi , vous auriez été moins à redouter, et je ne serais pas si malheureuse. Ne vous y trompez pas , mon ami , rien n'est si dangereux pour les vrais amants que les préjugés du monde ; tant de gens parlent d'amour, et si peu savent aimer, que la plupart prennent pour ses pures et douces lois les viles maximes d'un commerce abject, qui , bientôt assouvi de lui-même, a recours aux monstres de l'imagination et se déprave pour se soutenir.
Je ne sais si je m'abuse , mais il me semble que le véritable amour est le plus chaste de tous les liens. Cest lui , c'est son feu divin qui sait épurer nos penchants naturels en les concentrant dans un seul objet; c'est lui qui nous dérobe aux tentations , et qui fait qu'excepté cet objet unique, un sexe n'est plus rien pour l'autre. Pour une femme ordinaire, tout honmie est toujours un homme; mais pour celle dont le cœur aime, il n'y a point d'honmie que son amant. Que dis-je! un amant n'est-il qu'un honmie? Ah ! qu'il est un être bien plus sublime 1 II n'y a point d'honmie pour celle qui aime : son amant est plus, tous les autres sont moins; elle et lui sont les seuls de leur espèce. Ils ne désirent pas, ils aiment. Le cœur ne suit point les sens , il les guide ; il couvre leurs égarements d'un voile délicieux. Non , il n'y a rien d'obscène que la débauche et son grossier langage. Le véritable amour, toujours modeste, n'arrache point ses faveurs avec audace ; il les dérobe avec timidité. Le mystère, le silence, la honte craintive, aiguisent et cachent ses doux transports. Sa flamme honore et purifie toutes ses caresses ; la décence et l'honnêteté raccompagnent au sein de la volupté même, et lui seul sait tout accorder aux désirs sans rien ôter à la pudeur. Ah! dites, vous qui connûtes les vrais plaisirs,
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comment une cynique effronterie pourrait-elle s'allier avec eux? conmient ne bannirait-elle pas leur délire et tout leur charme? conmient ne souillerait-elle pas cette image de perfection sous laquelle on se plaît à contempler l'objet aimé? Croyez-moi, mon ami, la débauche et IV mour ne sauraient loger ensemble, et ne peuvent pas même se compenser. Le cœur fait le vrai bonheur quand on s*aime, et rien n'y peut suppléer sitôt qu'on ne s'aime plus.
Mais 'quand vous seriez assez malheureux pour vous plaire à ce déshonnête langage , conmient avez-vous pu vous résoudre à l'employer si mal a propos, et à prendre avec celle qui vous est chère un ton et des manières qu'un homme d'honneur doit mên^ ignorer? Depuis quand estil doux d'affliger ce qu'on aime? et quelle est cette volupté barbare qui se plaît à jouir du tourment d'autrui? Je n'ai pas oublié que j'ai perdu le droit d'être respectée; mais si je l'oubliais jamais, est-ce à vous de me le rappeler? est-ce à l'auteur de ma faute d'en aggraver la punition? Ce serait à lui plutôt à m'en consoler. Tout le monde a droit de me mépriser, hors vous. Vous me devez le prix de l'humiliation où vous m'avez réduite; et tant de pleurs versés sur ma faiblesse méritaient que vous me la fissiez moins cruellement sentir. Je ne suis ni prude ni précieuse. Hélas 1 que j'en suis loin , moi qui n'ai pas su même être sage I Vous le savez trop, ingrat, si ce tendre cœur sait rien refuser a l'amour. Mais au moins ce qu'il lui cède, il ne veut le céder qu'à lui ; et vous m'avez trop bien appris son langage pour lui en pouvoir substituer un si différent. Des injures, des coups , m'outrageraient moins que de semblables caresses. Ou renoncez à Julie, ou sachez être estimé d'elle. Je vous l'ai déjà dit, je ne connais point d'amour sans pudeur; et s'il m'en coûtait de perdre le vôtre, il m'en coûterait encore plus de le conserver a ce prix.
Il me reste beaucoup de choses k dire sur le méir^
150 LA NOUVELLE HÉLOÎSE.
sujet; mais il faut finir cette lettre, et je les renvoie à un autre temps. En attendant, remarquez un effet de vos fausses maximes sur l'usage immodéré du vin. Votre cœur n'est point coupable , j'en suis très-sûre ; cependant vous avez navré le mien; et, sans savoir ce que vous faisiez , vous désoliez comme à plaisir ce cœur trop facile k s'alarmer, et pour qui rien n'est indifférent de ce qui lui vient de vous.
LETTBE LI. — KÉPONSE.
Il n'y a pas une ligne dans votre lettre qui ne me fasse glacer le sang, et j'ai peine à croire, après l'avoir relue vingt fois, que ce soit k moi qu'elle est adressée. Qui? moi, moi, j'aurais offensé Julie? j'aurais profané ses attraits? celle k qui chaque instant de ma vie j'offre des adorations eût été en butte k mes outrages? ISon, je me serais percé le cœur mille fois avant qu'un projet si barbare en eût approché. Ah ! que tu le connais mal, ce cœur qui t'idolâtre , ce cœur qui vole et se prosterne sous chacun de tes pas , ce cœur qui voudrait inventer pour toi de nouveaux hommages inconnus aux mortels ; que tu le connais mal, ô Julie, si tu l'accuses de manquer envers loi a ce respect ordinaire et commun qu'un amant vul* gaire aurait même pour sa maîtresse ! Je ne crois être ni impudent ni brutal; je hais les discours déshonnêtes, et n'entrerai de mes jours dans les lieux où l'on apprend à les tenir : mais que je le redise après toi, que je renchérisse sur ta juste indignation ; quand je serais le plus vil des mortels, quand j'aurais passé mes premiers ans dans la crapule, quand le goût des honteux plaisirs pourrait trouver place en un cœur où tu règnes, oh ! dis-moi, Julie, ange du ciel, dis-moi conunent je pourrais apporter devant toi l'effronterie qu'on ne peut avoir que devant celles qui Taiment. Ah I non , il n'est pas possible. Un seul de tes regards eût contenu ma bouche et purifié mon cœur.