PARTIE I, LETTRE LIV
je connais trop mon père pour douter que je ne te visse k l'instant pereer le coeur de sa main, si m4me il ne commençait par moi; car sûrement Je ne serais pas plus épargnée : et crois-tu que je t'exposerais à ce risque, si je n'étais sûre de le partager?
Pense encore qu'il n'est point question de te fier à ton courage ; il n'y faut pas songer, et je te défends même trèsexpressément d*apporter aucune arme pour ta défense, pas même ton épée : aussi bien te serait-elle parfaitement inutile; car, si nous sommes surpris, mon dessein est de me précipiter dans tes bras, de t'enlacer fortement dans les miens, et de recevoir ainsi le coup mortel, pour n'avoir plus à me séparer de toi, plus heureuse a ma mort que je ne le fus de ma vie.
J'espère qu'un sort plus doux nous est réservé; je sens au moins qu'il nous est dû, et la fortune se lassera de nous être injuste. Viens donc, âme de mon cœur, vie de ma vie, viens te réunira toi-même; viens sous les auspices du tendre amour recevoir le pri^ de ton obéissance et de tes sacrifices; viens avouer, même au sein des plaisirs, que c*est de Punion des cœurs qu'ils tirent leur plus grand charme.
J'arrive plein d'une einotion qui s'accroît en entrant dans cet asile. Julie ! me voici dans ton cabinet, me voici dans le sanctuaire de tout ce que mon cœur adore. Le flambeau de l'Amour guidait mes pas, et j'ai passé sans être aperçu. Lieu charmant, lieu fortuné, qui jadis vis tant réprimer de regards tendres, tant étouffer de soupirs brûlants ; toi qui vis naître et nourrir mes premiers feux, pour la seconde fois tu les verras couronner; témoin de ma constance immortelle, sois le témoin démon bonheur, et voile à jamais les plaisirs du plus fidèle et du plus heureux des honmies.
Qae ce mystérieux séjour est charmant! tout y flatte et nourrit l'ardeur qui me dévore. O Julie ! il est plein de toi, et la flanmie de mes désirs s'y répand sur tous tes vestiges. Oui; tous mes sens y sont enivrés a la fois. Je ne sais quel parfum presque insensible , plus doux que la rose et plus léger que Tiris, s'exhale ici de toutes parts : j'y crois entendre le son flatteur de ta voix. Toutes les parties de ton habillement éparses présentent à mon ardente imagination celles de toi-même qu'elles recèlent^ Cette coiffure légère que parent de grands cheveux blonds qu'elle feint de couvrir; cet heureux fichu contre lequel une fois au moins je n'aurai point à murmurer ; ce déshabillé élégant et simple qui marque si bien le goût de celle qui le porte ; ces mules si mignonnes qu'un pied souple remplit sans peine; ce corps si délié qui touche et embrasse.... Quelle taille enchanteresse !... au-devant deux légers contours... 0 spectacle de volupté!... la baleine a cédé k la force de l'impression... Empreintes délicieuses , que je vous baise mille fois! Dieux! dieux! que sera-ce quand...? Ah! je crois déjà sentir ce tendre cœur battre sous une heureuse main ! Julie ! ma charmante Julie ! je te vois , je te sens partout, je te respire avec l'air que tuas respiré; lu pénètres toute ma substance. Que ton séjour est brûlant et douloureux pour moi ! il est terrible k mon impatience. Oh ! viens , vole , ou je suis perdu !
Quel bonheur d'avoir trouvé de l'encre et du papier ! J'exprime ce que je sens pour en tempérer l'excès , je donne le change k mes transports en les décrivant.
Il me semble entendre du bruit : serait-ce ton barbare père? Je ne crois pas être lâche... Mais qu'en ce moment la mort me serait horrible ! mon désespoir serait égal a l'ardeur qui me consume. Ciel , je te demande encore une heure de vie , et j'abandonne le reste de mon être k ta rigueur. O désirs ! ô crainte? ô palpitations cruelles !... on ouvre! on entre... c'est 'eire! c'est elle ! je l'entrevois , je l'ai vue, j'entends refermer la porte. Mon cœur, mon