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L'amour eût couvert mes désirs emportés des charmes de ta modestie; il l'eût vaincue sans Toutrager; et, dans la douce union de nos âmes, leur seul délire eût produit les erreurs des sens. J'en appelle à ton propre témoignage. Dis si, dans toutes les fureurs d'une passion sans mesure, je cessai jamais d'en respecter le charmant objet. Si je reçus le prix que ma flamme avait mérité, dis si j'abusai de mon bonheur pour outrager ta douce honte. Si d'une main timide Famour ardent et craintif attenta quelquefois a tes charmes, dis si jamais une témérité brutale osa les profaner. Quand un transport indiscret écarte un instant le voile qui les couvre, l'aimable pudeur n'y substitue-telle pas aussitôt le sien? Ce vêtement sacré t'abandonneraitril un moment , quand tu n'en aurais point d'autre ? Incorruptible comme ton âme honnête , tous les feux de la mienne l'on t-ils jamais altérée? Cette union si touchante et si tendre ne suffit-elle pas à notre félicité? ne fait-«lle pas seule tout le bonheur de nos joui's ? connaissons-nous au monde quelques plaisirs hors ceux que l'amour donne? en voudrions-nous connaître d'autres? Conçois-tu comment cet enchantement eût pu se détruire? Comment! j'aurais oublié dans un moment l'honnêteté, notre amour, mon honneur, et l'invincible respect que j'aurais toujours eu pour toi , quand même je ne t'aurais point adorée ! Non, ne le crois pas; ce n'est point moi qui pus t'offenser; je n'en ai nul souvenir; et si j'eusse été coupable un instant, le remords me quitterait-il jamais? Non , Julie; un démon, jaloux d'un sort trop heureux pour un mortel , a pris ma figure pour le troubler, et m'a laissé mon cœur pour me rendre plus misérable.
J'abjure, je déteste un forfait que j'ai commis, puisque tu m'en accuses , mais auquel ma volonté n'a point de part. Que je vais l'abhorrer cette fatale intempérance qui me paraissait favorable aux épanchements du cœur, et qui peut démentir si cruellement le mien ! J'en fais par loi l'irrévocable serment, dès aujourd'hui je renonce
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pour ma vie au vin, comme au plus mortel poisou ; ja mais celte liqueur funeste ne troublera mes sens, jamais elie ne souillera mes lèvres , et son délire insensé ne me rendra plus coupable à mon insu. Si j'enfreins ce vœu solennel , Amour, accable-moi du châtiment dont je serai digne : puisse à l'instant l'image de ma Julie sortir pour jamais de mon cœur, et l'abandonner à Findifférenee et au désespoir !
^e pense pas que je veuille expier mon crime par une peine si légère; c'est une précaution et non pas un châtiment : j'attends de toi celui que j'ai mérité , je l'implore pour soulager mes regrets. Que l'amour offensé se venge et s'apaise; punis-moi sans me haïr, je souffrirai sans murmure. Sois juste et sévère ; il le faut , J'y consens : mais, si tu veux me laisser la vie, 6te-moi tout, honnis ton cœur.
Conmient, mon ami, renoncer au vin pour sa maîtresse I Voilà ce qu'on appelle un sacrifice. Ohl Je défie qu'on trouve dans les quatre cantons un homme plus amoureux que toi ! Ce n'est pas qu'il n'y ait parmi nos jeunes gens de petits messieurs francisés qui boivent de l'eau par air; mais tu seras le premier à qui l'amour en aura fait boire ; c'est un exemple à citer dans les fastes galants de la Suisse. Je me suis même informée de tes déportements, et j'ai appris avec une extrême édification que, soupant hier chez M. de Vueillerans, tu laissas faire la ronde k six bouteilles après le repas , sans y toucher, et ne marchandais non plus les verres d'eau que les convives ceux de vin de la Côte. Cependant cette pénitence dure depuis trois jours que ma lettre est écrite, et trois jours font au moins six repas : or, a six repas observés par fidélité, l'on en peut ajouter six autres par crainte, et six par honte, et six par habitude, et six par obstina-
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lion. Que de motifs peuvent prolonger des privations pénibles dont l'amour seul aurait la gloire ! Daignerait-il se faire honneur de ce qui peut n*êlre pas à lui?
Voila plus de mauvaises plaisanteries que tu ne m'as tenu de mauvais propos , il est temps d'enrayer. Tu es grave naturellement ; je me suis aperçue qu'un long badinage t'échauffe, comme une longue promenade échauffe un homme replet ; mais je tire à peu près de toi la vengeance que Henri lY tira du duc de Mayenne , et ta souveraine veut imiter la clémence du meilleur des rois. Aussi bien je craindrais qu'à force de regrets et d'excuses tu ne te fisses à la fin un mérite d'une faute si bien réparée, et je veux me hâter de l'oublier, de peur que, si J'attendais trop longtemps, ce ne fût plus générosité , mais ingratitude.
A regard de ta résolution de renoncer au vin pour toujours, elle n'a pas autant d'éclat à mes yeux que tu pourrais croire ; les passions vives ne songent guère à ces petits sacrifices, et l'amour ne se repaît point de galanterie. D'ailleurs, il y a quelquefois plus d'adresse que de courage a tirer avantage pour le moment présent d'un avenir incertain, et à se payer d'avance d'une abstinence éternelle a laquelle on renonce quand on veut. £hl mon bon ami , dans tout ce qui flatte les sens , l'abus est-il donc inséparable de la jouissance? l'ivresse est-elle nécessairement attachée au goût du vin? et la philosophie serait-elle assez vaine ou assez cruelle pour n'offrir d'autre moyen d'user modérément des choses qui plaisent, que de s'en priver tout à fait?
Si tu tiens ton engagement, tu t'ôtes un plaisir innocent, et risques ta santé en changeant de manière de vivre ; si tu Tenfreins, l'amour est doublement offensé, et ton honneur même en souffre. J'use donc en celte occasion de mes droits; et non-seulement je te relève d'un vœu nul , eomme fait sans mon congé , mais je te défends même de l'observer au delà du terme que je vais te pre«^-
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crire. Mardi nous aurons ici la musique de milord Edouard. A la collation je t'enverrai une coupe à demi pleine d'un nectar pur et bienfaisant. Je veux qu'elle soit bue en ma présence et à mon intention , après avoir fait de quelques gouttes une libation expiatoire aux Grâces. Ensuite mon pénitent reprendra dans ses repas l'usage sobre du vin tempéré par le cristal des fontaines, et, comme dit ton bon Plularque, en calmant les ardeurs de Bacchus par le commerce des Nympbes.
A propos du concert de mardi , cet étourdi de Regianino ne s'est-il pas mis dans la tête que j'y pourrais déjk chanter un air italien et même un duo avec lui? Il voulait que je le chantasse avec toi pour mettre ensemble ses deux écoliers ; mais il y a dans ce duo de certains ben mio dangereux à dire sous les yeux d'une mère quand le cœur est de la partie ; il vaut mieux renvoyer cet essai au premier concert qui se fera chez l'inséparable. J'attribue la facilité avec laquelle j'ai pris le goût de cette musique à celui que mon frère m'avait donné pour la poésie italienne , et que j'ai si bien entretenu avec toi , que je sens aisément la cadence des vers, et qu'au dire de Regianino j'en prends assez bien l'accent. Je conunence chaque leçon par lire quelques octaves du Tasse ou quelque scène du Métastase; ensuite il me fait dire et accompagner du récitatif; et jo crois continuer de parler ou de lire, ce qui sûrement ne m'arrivait pas dans le récitatif français. Après cela il faut soutenir en mesure des sons égaux et justes ; exercice que les éclats auxquels j'étais accoutumée me rendent assez difficile. Enfin nous passons aux airs, et il se trouve que la justesse et la flexibilité de la voix, l'expression pathétique, les sons renforcés et tous les passages, sont un effet naturel de la douceur du chant et de la précision de la mesure ; de sorte que ce qui me paraissait le plus difficile à apprendre n'a pas même besoin d'être enseigné. Le caractère de la mélodie a tant de rapport au ton de la langue, et une si grande pureté de modulation , qu'il ne faut qu'écouler
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la basse et savoir parler pour déchiffrer aisément le chant. Toutes les passions y ont des expressions aiguès et fortes , tout au contraire de l'accent traînant et pénible du chant français, le sien, toujours doux et facile, mais yif et tou chant, dit beaucoup avec peu d'effort : enfin je sens que cette musique agite l'âme et repose la poitrine; c'est précisément celle qu'il faut à mon cœur et à mes poumons. A mardi donc , mon aimable ami , mon maître , mon pénitent, mon apôtre : hélas I que ne m'es-tu point? pourquoi faut-il qu'un seul titre manque à tant de droits?
P. S, Sais-tu qu'il est question d'une jolie promenade sur l'eau , pareille à celle que nous fîmes il y a deux ans avec la pauvre Chaillot? Que mon rusé maîlre était timide alors! qu'il tremblait en me donnant la main pour sortir du bateau ! Ah ! l'hypocrite I... il a beaucoup changé.
Ainsi tout déconcerte nos projets, iout trompe notre attente, tout trahit des feux que le ciel eût dû couronner I Vils jouets d'une aveugle fortune, tristes victimes d'un mo^ queur espoir, toucherons-nous sans cesse au plaisir qui Tuit, sans jamais l'atteindre? Cette noce trop vainement désirée devait se faire k Glarens ; le mauvais temps nous contrarie, il faut la faire a la ville. Nous devions nous y ménager une entrevue ; tous d^ux obsédés d'importuns , nous ne pouvons leur échapper en même temps , et le moment où l'un des deux se dérobe est celui où il est imposa sible a l'autre de le joindre! Enfin, un favorable instant se présente; la plus cruelle des mères vient nous l'arracher; et peu s'en faut que cet instant ne soit celui de la perte de deux infortunés qu'il devait rendre heureux ! Loin de rebuter mon courage, tant d'obstacles l'ont irrité; je ne sais quelle nouvelle force m'anime, mais je me sens une hardiesse que je n'eus jamais ; et , si tu l'oses partager
ce soir, ce soir même peut acquitter mes promesses, et payer d'une seule fois toutes les dettes deTamour.
C>)osulte-toi bien, mon ami, et vois jusqu^à quel point il t'est douï de vivre; car l'expédient que je te propose peut nous mener tous deux à la mort : si tu la crains, n'achève point cette lettre; mais si la pointe d'une épée n'effraye pas plus aujourd'hui ton cœur que ne l'effrayaient jadis les gouffres de Meillerie, le mien court le même risque et n'a pas balancé. Écoute.
Babi, qui couche ordinairement dans ma chambre, est malade depuis trois jours; et, quoique je voulusse absolument la soigner, on l'a transportée ailleurs malgré moi : mais, comme elle est mieux, peut-être elle reviendra dès demain. Le lieu où l'on mange est loin de l'escalier qui conduit à l'appartement de ma mère et au mien : à l'heure du souper toute la maison est déserte, hors la cuisine et la salle à manger. Enfin la nuit, dans cette saison, est déjà obscure a la même heure ; son voile peut dérober aisément dans la rue les passants aux spectateurs, et tu sais parfaitement les êtres de la maison.
Ceci suffit pour me faire entendre. Viens cet après-midi chez ma Fanchon, je t'expliquerai le reste, et te donnerai les instructions nécessaires : que si je ne le puis , je les laisserai par écrit à l'ancien entrepôt de nos lettres, où , comme je t'en ai prévenu, tu trouveras déjà ôelle-ci : car le sujet en est trop important pour l'oser coiaffier à personne. /
Qhl conmie je vois a présent palpiter ton tcenr, comme j'y lis tes transports et comme je les partage ! Non , mon doux ami , non , nous ne quitterons point cette courte vie sans avoir un instant goûté le bonheur : mais songe pourtant que cet instant est environné des horreurs de la mort ; que l'abord est sujet à mille hasards^ le séjour dangereux, la retraite d'un péril extrême; que nous sommes perdus si nous sommes découverts, et qu'il faut que tout nous favorise pour pouvoir éviter de l'être. Ne nous abusons point :