‹ Julie (volume 2)Chapitre 32 sur 187 · PARTIE I, LETTBE LYII · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTBE LYII

convénient : ce mot de vertu n'est-il donc pour vous qu'un vain nom ? et ne serez-vous vertueux que quand il n'en coûtera rien de l'être ?

Mais quels sont au fond ces inconvénients? Les murmures des gens oisifs, des méchants, qui cherchent k s'amuser des malheurs d'autrui, et voudraient avoir toujours quelque histoire nouvelle a raconter. Voilà vraiment un grand motif pour s'entr'égorger I Si le philosophe et le sage se règlent dans les plus grandes affaires de la vie sur les discours insensés de la multitude, que sert tout cet appareil d'études, pour n'être au fond qu'un homme vulgaire? Vous n'osez donc sacrifier le ressentiment au devoir, à l'estime, à l'amitié, de peur qu'on ne vous accuse de craindre la mort? Pesez les choses, mon bon ami , et vous trouverez bien plus de lâcheté dans la crainte de ce reproche que dans celle de la mort même. Le fanfaron , le poltron veut a toute force passer pour brave ;

Ma yerace talor, lien ehe negletto, È di se Bteflao a se fre^o assai cblaro '.

Celui qui feint d'envisager la mort sans effroi ment. Tout homme craint de mourir; c'est la grande loi des êtres sensibles, sans laquelle toute espèce mortelle serait bientôt détruite. Cette crainte est un simple mouvement de la nature, non-seulement indifférent , mais bon en lui-même et conforme à l'ordre : tout ce qui la rend honteuse et blâmable, c'est qu'elle peut nous empêcher de bien faire et de remplir nos devoirs. Si la lâcheté n'était jamais un obstacle a la vertu, elle cesserait d'être un vice. Quiconque ''est plus attaché a sa vie qu'à son devoir ne saurait être solidement vertueux , j'en conviens. Mais expliquez-moi , vous qui vous piquez de raison , quelle espèce de mérite on peut trouver à braver la mort pour commettre un crime.

> Mate la yéritable valeur n'a pas besoin du témoignage d'autrot , et tire •a gloire d'elle- métne.

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Quand il serait vrai qu'on se fait mépriser en refusant de se battre, quel mépris est le plus à craindre, celui des autres en faisant bien , ou le sien propre en faisant mal? Croyez-moi, celui qui s'estime véritablement lui-même est peu sensible à l'injuste mépris d'autrui, et ne craint que d'en être digne ; car le bon et l'honnête ne dépendent point du jugement des hommes, mais de la nature des choses ; et quand toute la terre approuverait Taction que vous allez faire, elle n'en serait pas moins honteuse. Mais il est faux qu'à s'en abstenir par vertu l'on se fasse mépriser. L'honmie droit, dont toute la vie est sans tache et qui ne donna jamais aucun signe de lâcheté , refusera de souiller sa main d'un homicide, et n'en sera que plus honoré. Toujours prêt à servir la patrie, à protéger le faible, a remplir les devoirs les plus dangereux , et à défendre, en toute rencontre juste et honnête, ce qui lui est cher, au prix de son sang , il met dans ses démarches cette inébranlable fermeté qu'on n'a point sans le vrai courage. Dans la sécurité de sa conscience, il marche la tête levée, il ne fuit ni ne cherche son ennemi; on voit aisément qu'il craint moins de mourir que de mal faire , et qu'il redoute le crime et non le péril. Si les vils préjugés s'élèvent un instant contre lui , tous les jours de son honorable vie sont autant de témoins qui les récusent, et, dans une conduite si bien liée, on juge d'une action sur toutes les autres.

Mais savez-vous ce qui rend cette modération si pénible à un homme ordinaire? C'est la difficulté de la soutenir dignement, c'est la nécessité de ne commettre ensuite aucune action blâmable : car si la crainte de mal faire ne le retient pas dans ce dernier cas, pourquoi l'aurait-elle retenu dans l'autre , où l'on peut supposer un motif plus naturel? On voit bien alors que ce refus ne vient pas de vertu , mais de lâcheté, et l'on se moque avec raison d'un scrupule qui ne vient que dans le péril. N'avez- vous point remarqué que les hommes si ombrageux et si prompts a

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provoquer ies autres sont pour la plupart de très-malhonnétes gens, qui, de peur qu'on n'ose leur montrer ouver- . tement le mépris qu'on a pour eux , s'efforcent de couvrir de quelques affaires d'honneur l'infamie de leur vie entière? Est-ce à vous d'imiter de tels hommes? Mettons encore à part les militaires de profession qui vendent leur sang à prix d'argent ; qui, voulant conserver leur place , calculent par leur intérêt ce qu'ils doivent à leur honneur, et savent a un écu près ce que vaut leur vie. Mon ami , laissez battre tous ces gens-lk. Rien n'est moins honorable que cet honneur dont ils font si grand bruit; ce n'est qu'une mode insensée, une fausse imitation de vertu, qui se pare des plus grands crimes. L'honneur d'un hommecomme vous n'est point au pouvoir d'un autre; il est en 1 lui-même, et non dans l'opinion du peuple; il ne se dé-{ fend ni par l'épée ni par le bouclier, mais par une vie intègre et irréprochable; et ce combat vaut bien l'autre en fait de courage.

C'est par ces principes que vous devez concilier les éloges que j'ai donnés dans tous les temps à la véritable valeur, avec le mépris que j'eus toujours pour les faux braves. J'aime les gens de cœur, et ne puis souffrir les lâches ; je romprais avec un amant poltron que la crainte ferait fuir le danger, et je pense, comme toutes les femmes , que le feu du courage anime celui de l'amour. Mais je veux que la valeur se montre dans les occasions légitimes , et qu'on ne se hâte pas d'en faire hors de propos une vaine parade, comme si l'on avait peur de ne la pas retrouver au besoin. Tel fait un effort et se présente une fois , pour avoir droit de se cacher le reste de sa vie. Le vrai courage a plus de constance et moins d'empressement; il est toujours ce qu'il doit être; il ne faut ni l'exciter ni le retenir; l'homme de bien le porte partout avec lui, au combat contre l'ennemi , dans un cercle en faveur des absents et de la vérité, dans son lit contre les attaques de la douleur et de la mort. La force de l'âme qui l'inspire est

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d'usage dans tous les temps; elle met toujours la irertu audessus des événements , et ne consiste pas a se battre , mais à ne rien craindre. Telle est, mon ami, la sorte de courage que j'ai souvent louée, et que j'aime a trouver en vous. Tout le reste n'est qu'étourderie, extravagance, férocité ; c'est une lâcheté de s'y soumettre , et je ne méprise pas moins celui qui cherche un péril inutile, que celui qui fuit un péril qu'il doit a/fronter.

Je vous ai fait voir, si je ne me trompe, que dans votre démêlé avec milord Edouard votre honneur n'est point intéressé; que vous compromettez le mien en recourant a la voie des armes; que cette voie n'est ni juste, ni raisonnable, ni permise ; qu'elle ne peut s'accorder avec les sentiments dokit vous faites profession; qu'elle ne convient qu'à de malhonnêtes ^ens , qui font servir la bravoure de supplément aux vertus qu'ils n'ont pas , ou aux officiers qui ne se battent point par honneur, mais par intérêt; qu'il y a plus de vrai courage à la dédaigner qu'à la prendre ; que les inconvénients auxquels on s'expose en la rejetant sont inséparables de la pratique des vrais devoirs , et plus apparents que réels; qu'enfin les hommes les plus prompts a y recourir sont toujours ceux dont la probité est le plus suspecte. D'où je conclus que vous ne sauriez, en cette occasion , ni faire ni accepter un appel sans renoncer en même temps à la raison , à la vertu , à l'honneur, et a moi. Retournez mes raisonnements comme il vous plaira, entassez de votre part sophisme sur sophisme; il se trouvera toujours qu'un homme de courage n'est point un lâche, et qu'un homme de bien ne peut être un honmie sans honneur. Or je vous ai démontré, ce me semble, que l'honune de courage dédaigne le duel, et que l'homme de bien l'abhorre.

J'ai cru , mon ami , dans une matière aussi grave, devoir faire parler la raison seule, et vous présenter les choses exactement telles qu'elles sont. Si j'avais voulu les peindre telles que je les vois, et faire parler le sentiment et Tbu-

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maniié, j'aurais pris un langage fort différent. Vous savez que mon père, dans sa jeunesse, eut le malheur de tuer un homme en duel : eet homme était son ami; ils se bat^ tirentà regret, l'insensé point d'honneur les y contraignit. Le coup mortel qui priva Tun de la vie ôta pour jamais le repos a l'autre. Le triste remords n'a pu depuis ce temps sortir de son cœur; souvent dans la solitude on l'entend pleurer et gémir; il croit sentir encore le fer poussé par sa main cruelle entrer dans le cœur de son ami ; il voit dans l'ombre de la nuit son corps pâle et sanglant ; il contemple en frémissant la plaie mortelle ; il voudrait étancher le sang qui coule; l'effroi le saisit , il s'écrie ; ce cadavre affreux ne cesse de le poursuivre. Depuis cinq ans qu'il a perdu le cher soutien de son nom et l'espoir de sa famille, il s'en reproche la mort comme un juste châtiment du ciel, qui vengea sur son fils unique le père infortuné qu'il priva du sien.

Je vous l'avoue, tout cela , joint à mon aversion naturelle pour la cruauté, m'inspire une telle horreur des/ duels , que je les regarde comme le dernier degré de bru-l talité où les hommes puissent parvenir. Celui qui va se battre de gaité de cœur n'est à mes yeux qu'une bête fé roce qui s'efforce d'en déchirer une autre ; et s'il reste le moindre sentiment naturel dans leur âme, je trouve celui qui périt moins à plaindre que le vainqueur. Voyez ces hommes accoutumés au sang, ils ne bravent les remords qu'en étouffant la voix de la nature; ils deviennent par degrés cruels, insensibles; ils se jouent de la vie des autres ; et la punition d'avoir pu manquer d'humanité est de la perdre enfin tout k fait. Que sont-ils dans cet état? Réponds, veux-tu leur devenir semblable ? Non , tu n'es point fait pour cet odieux abrutissement; redoute le premier pas qui peut t'y conduire : ton âme est encore innocente et saine , ne conmience pas à la dépraver, au péril de ta vie, par un effort sans vertu , un crime sans plaisir, un point d'honneur sans raison. ^

174 LA NOUVELLE HÉLOiSB.

Je ne t'ai rien dit de ta Julie; elle gagnera sans doute à laisser parler ton cœur. Un mot, un seul mot, et je te livre à lui. Tu m*as honorée quelquefois du tendre nom d'épouse; peut-être en ce moment dois-je porter celui de mère. Veux- tu me laisser veuve avant qu'un nœud sacré nous unisse?

A 5. J'emploie dans cette lettre une autorité à laquelle jamais h(Hmne sage n'a résisté. Si vous refusez de vous y rendre, je n'ai plus rien à vous dire; mais pensez-y bien auparavant. Prenez huit jours de réflexion pour méditer sur cet important sujet. Ce n'est pas au nom de la raison que je vous demande ce délais c'est au mien. Souvenezvous que j'use en cette occasion du droit que vous m'avez donné vous-même, et qu'il s'étend au moins jusque-là.

LETTBE LVIII. — DE JULIE A MILOBD ÉDOUABD.

Ce n'est point pour me plaindre de vous, milord , que je vous écris : puisque vous m'outragez , il faut bien que j'aie avec vous des torts que j'ignore. Comment concevoir qu'un honnête homme voulût déshonorer sans sujet une famille estimable? Contentez donc votre vengeance, si vous la croyez légitime; cette lettre vous donne un moyen facile de perdre une malheureuse fille qui ne se consolera jamais de vous avoir offensé, et qui met à votre discrétion l'honneur que vous voulez lui ôter. Oui, milord , vos imputations étaient justes : j'ai un amant aimé ; il est maître de mon cœur et de ma personne ; la mort seule pourra briser un nœud si doux. Cet amant est celui même que vous honoriez de votre amitié; il en est digne , puisqu'il vous aime et qu'il est vertueux. Cependant il va périr de votre main ; je sais qu'il faut du sang a l'honneur outragé; je sais que sa valeur même le perdra; je sais que, dans un combat si peu redoutable pour vous, son intrépide cœur ira sans crainte chercher le coup mortel. J'ai voulu retenir ce zèle inconsidéré; j'ai fait parler la raison. Hélas! en écrivant

PÀBTIB I, LETTBE LIX. 175

ma lettre j'en sentais Tinutilité ; et , quelque respect que je porte à ses vertus, je n'en attends point de lui d'assez sublimes pour le détacher d'un faux point d'honneur. Jouissez d'avance du plaisir que vous aurez de percer le sein de votre ami : mais sachez, homme barbare, qu'au moins vous n'aurez pas celui de jouir de mes larmes et de contempler mon désespoir. INon , j'en jure par l'amour qui gémit au fond de mon cœur , soyez témoin d'un serment qui ne sera point vain : je ne survivrai pas d'un jour à celui pour qui je respire ; et vous aurez la gloire de mettre au tombeau d'un seul coup deux amants infortunés, qui n'eurent point envers vous de tort volontaire, et qui se plaisaient a vous honorer.

On dit, milord, que vous avez l'âpe belle et le cœur sensible : s'ils vous laissent goûter en paix une vengeance que je ne puis comprendre, et la douceur de faire des malheureux , puissent-ils , quand je ne serai plus , vous inspirer quelques soins pour un père et une mère inconsolable, que la perte du seul enfant qui leur reste va livrer à d'éternelles douleurs !

LBTTBB LI3C. — DB M. d'OBBB A JULIE.

Je me hâte, mademoiselle, selon vos ordres, do vous rendre compte de la conmiission dont vous m'avez chargé. Je viens de chez milord Edouard , que j'ai trouvé souffrant encore de son entorse, et ne pouvant marcher dans sa chambre qu'a l'aide d'un bâton. Je lui ai remis votre lettre, qu'il a ouverte avec empressement; il m'a paru ému en la lisant : il a rêvé quelque temps ; puis il l'a relue une seconde fois avec une agitation plus sensible. Voici ce qu'il m'a dit en la unissant : Vous savez , monsieur , que les affaires dH honneur ont leurs règles dont on ne peut se départir : vous avez vu ce qui s'est passé dans celle-ci; il fatU qu'elle soit vidée régulièrement. Prenez deux amis , ' et donnez-vous la peine de revenir ici demain matin avec

LA NOUVELLE HELOÎSE.

"^t\; vous saurez alors ma résolution. Je lui ai représenté que l'affaire s'étant passée entre nous, il serait mieux qu'elle se terminât de même. Je sais ce qui convient, m'at-il dit brusquement, et ferai ce quHl faut. Amenez vos deux amiSf ou je n'ai plus rien à vous dire. Je suis sorti là-dessus, cherchant inutilement dans ma tête quel peut être son bizarre dessein. Quoi qu'il en soit, j'aurai l'honneur de vous voir ce soir, et j'exécuterai demain ce que vous me prescrirez. Si vous trouvez à propos que j'aille au rendez-vous avec mon cortège, je le composerai de gens dont je sois sûr a tout événement.

LETTBE LX. — A JULIE.

Calme tes alarmes, tendre et chère Julie; et, sur le récit de ce qui vient de se passer , connais et partage les sentiments que j'éprouve.

J'étais si rempli d'indignation quand Je reçus ta lettre, qu'à peine pus-je la lire avec l'attention qu'elle méritait. J'avais beau ne la pouvoir réfuter , Taveugle colère était la plus forte. Tu peux avoir raison, disais-je en moimême; mais ne me parle jamais de le laisser avilir. Dussé-je te perdre et mourir coupable, je ne souffrirai point qu'on manque au respect qui t'est dû; et, tant qu'il me restera un souffle de vie , tu seras honorée de tout ce qui l'approche comme tu l'es de mon cœur. Je ne balançai pas pourtant sur les huit jours que tu me demandais; l'accident de milord Edouard et mon vœu d'obéissance concouraient à rendre ce délai nécessaire. Résolu , selon tes ordres , d'employer cet intervalle à méditer sur le sujet de ta lettre, je m'occupais sans cesse à la relire et à y réfléchir, non pour changer de sentiment, mais pour justifier le mien.

J'avais repris ce matin cette lettre trop sage et trop judicieuse à mon gré, et je la relisais avec inquiétude, quand on a frappé a la porte de ma chambre. Un moment après

PABTIE I, LETTRE LX. 177

j'ai VU entrer milord Edouard sans épée, appuyé sur uo« caone; trois personnes le suivaient, parmi lesquelles j'ai reconnu M. d'Orbe. Surpris de celle visite imprévue, j'attendais en silence ce qu'elle devait produire, quand Edouard m'a prié de lui donner un moment d'audience, et de le laisser agir et parler sans l'interrompre. Je vous en demande, a-t-il dit, votre parole; la présence de ces messieurs, qui sont de vos amis, doit vous répondre que vous ne l'engagez pas indiscrètement. Je l'ai promis sans balancer. A peine avais-je achevé , que j'ai vu , avec l'étonnement que lu peux concevoir, milord Edouard à genoux devant moi. Surpris d'une si étrange attitude, j'ai voulu sur-le-champ le relever,; mais, après m'avoir rappelé ma promesse, il m'a parlé dans ces termes : « Je viens, mon- » sieur, rétracter hautement les discours injurieux que » l'ivresse m'a fait tenir en votre présence : leur injustice » les rend plus offensants pour moi que pour vous, et je » m'en dois l'authentique désaveu. Je me soumets à. toute ^ » la punition que vous voudrez m'imposeCj et je ne croirai » mon honneur rétabli que quand ma faute sera réparée. • A quelque prix que ce soit, accord«z-moi le pardon que » je vous demande, et me rendez votre amitié. » Milord , lui ai-je dit aussitôt, je reconnais maintenant votre âme grande et généreuse ; et je sais bien distinguer en vous les discours que le cœur dicte , de ceux que vous tenez quand vous n'êtes pas à vous-même : qu'ils soient à jamais oubliés. A l'instant, je l'ai soutenu en se relevant, et nous nous souunes embrassés. Après cela milord se tournant vers les spectateurs leur a dit : Messieurs^ je vous remercie de votre complaisance. De braves gens comme vous , a-t-il ajouté d'un air fier et d'un ton animé , sentent que celui qui répare ainsi ses torts n'en sait endurer de personne, f^ous pouvez publier ce que vous avez vu. Ensuite il nous a tous quatre invités a souper pour ce soir , et ces messieurs sont sortis.

A peine avons-nous été seuls qu'il est revenu m'embras-

ser d'une manière plus tendre et plus amicale; puis, me prenant la main et s'asseyant à côté de moi : Heureux mor* tel, s'est-il écrié, jouissez d'un bonheur dont vous êtes digne. Le cœur de Julie est à vous; puissiez-vous tous deux...! Que dites-vous, miiord, ai-je interrompu, perdez-vous le sens? Non , m'a-t-il dit en souriant. Âfais peu s'en est fallu que je ne le perdisse, et c'en était fait de moi peut-être si celle qui m'ôtait la raison ne me l'eût rendue. Alors il m'a remis une lettre que j'ai été surpris de voir écrite d'une main qui n'en écrivit jamais à d'autre homme ' qu'à moi. Quels mouvements j'ai sentis à sa lecture I Je voyais une amante incomparable vouloir se perdre pour me sauver, et je reconnaissais Julie. Mais quand je suis parvenu à cet endroit où elle jure de ne pas survivre au plus fortuné des hommes, j'ai frémi des dangers que j'avais courus, j'ai murmuré d'être trop aimé, et mes terreurs m'ont fait sentir que tu n'es qu'une mortelle. Ah I rendsmoi le courage dont tu me prives ; j'en avais pour braver la mort qui ne menaçait que moi seul, je n'en ai point pour mourir tout entier.

Tandis que mon âme se livrait à ces réflexions amères, Edouard me tenait des discours auxquels j'ai donné d'abord peu d'attention : cependant il me Ta rendue à forée de me parler de toi ; car ce qu'il m'en disait plaisait à mon cœur et n'excitait plus ma jalousie. 11 m'a paru pénétré de regret d'avoir troublé nos feux et ton repos. Tu es ce qu'il honore le plus au monde ; et, n'osant te porter les excuses qu'il m'a faites, il m'a prié de les recevoir en ton nom , et de te les faire agréer. Je vous ai regardé, m'a-t-il dit, comme son représentant, et n'ai pu trop m'humilier devant ce qu'elle aime , ne pouvant, sans la compromettre, m'adresser à sa personne , ni même la nommer. Il avoue avoir conçu pour toi les sentiments dont on ne peut se défendre en te voyant avec trop de soin ; mais c'était une tendre admiration plutôt que de l'amour. Ils ne lui ont ja-

■ Il en faut , Je ponse, excepter son père.

PABTIE I, LETTBE LX. 179

mais ÎQspiré ni prétention ni espoir ; il les a tous sacrifiés mx nôtres à Tidstant qu'ils lui ont été connus, et le mau- Yais propos qui lui est échappé était Teffet du punch et non de la jalousie. Il traite l'amour en philosophe qui croit son âme au-dessus des passions : pour moi , je suis trompé s'il n'en a déjà ressenti quelqu'une qui ne permet plus à d'autre de germer profondément. Il prend l'épuisement du cœur pour l'effort de la raison , et je sais bien qu'aimer Julie et renoncer à elle n'est pas une vertu d'homme.

Il a désiré de savoir en détail l'histoire de nos amours , et les causes qui s'opposent au bonheur de ton ami ; j'ai cru qu'après ta lettre une demi-confidence était dangereuse et hors de propos; je l'ai faite entière, et il m'a écouté avec une attention qui m'attestait sa sincérité. J'ai vu plus d'une fois ses yeux humides et son âme attendrie ; je remarquais surtout Timpression puissante que tous les triomphes de la vertu faisaient sur son âme , et je crois avoir acquis à Claude Anet un nouveau protecteur qui ne sera pas moins zélé que ton père. Il n'y a, m'a-t-il dit, ni incidents ni aventures dans ce que vous m'avez raconté, et les catastrophes d'un roman m'attacheraient beaucoup moins : tant les sentiments suppléent aux situations, et les procédés honnêtes aux actions éclatantes I Vos deux âmes sont si extraordinaires, qu'on n'en peut juger sur les règles communes. Le bonheur n'est pour vous ni sur la même route ni de la même espèce que celui des autres hommes : ils ne cherchent que la puissance et les regards d'autrui , il ne vous faut que la tendresse et la paix. Il s'est joint à votre amour une émulation de vertu qui vous élève ; et vous vaudriez moins l'un et l'autre si vous ne vous étiez point aimés. L'amour passera, ose-tril ajouter (pardonnons-lui ce blasphème prononcé dans l'ignorance de son cœur); l'amour passera, dit-il, et les vertus resteront. Ahl puissent-elles durer autant que lui, ma Julie! le ciel n'en demandera pas davantage.

£nfin je vois que la dureté philosophique et nationale

180 LA NOUYELLB HBLOiSB.

n'altère point dans cet honnête Anglais rfaumanité naturelle , et qu'il s'intéresse véritablement k âos peines. Si le crédit et la richesse nous pouvaient être utiles , je crois que nous aurions lieu décompter sur lui. Mais, hélas I de quoi servent la puissance et l'argent pour rendre les cœurs heureux?

Cet entretien, durant lequel nous ne comptions pas les heures, nous a menés jusqu'à celle du dîner. J'ai fait apporter un poulet , et après le diner nous avons continué de causer. Il m'a parlé de sa démarche de ce matin , et je n'ai pu m'empécher de témoigner quelque surprise d'un procédé si authentique et si peu mesuré : mais, outre la raison qu'il m'en avait déjà donnée , il a ajouté qu'une demi'Satisfaction était indigne d'un homme de courage; qu'il la fallait complète ou nulle , de peur qu'on ne s'avilit sans rien réparer, et qu'on ne flt attribuer à la crainte une démarche faite à contre-cœur et de mauvaise grâce. D'ailleurs, a-t-il ajouté, ma réputation est faite, je puis être juste sans soupçon de lâcheté; mais vous, quiètes jeune et débutez dans le monde , il faut que vous sortiez si net de la première affaire, qu'elle ne tente personne de vous en susciter une seconde. Tout est plein de ces poltrons adroits qui cherchent, comme on dit, à tâter leur homme, c'est-à-dire à découvrir quelqu'un qui soit encore plus poltron qu'eux, et aux dépens duquel ils puissent se faire valoir. Je veux éviter à un homme d'honneur comme vous la nécessité de châtier sans gloire un de ces gens-là ; et j'aime mieux, s'ils ont besoin de leçon , qu'ils la reçoivent de moi que de vous : car une affaire de plus n'ôte rien à celui qui en a déjà eu plusieurs ; mais en avoir une est toujours une sorte de tache, et l'amant de Julie en doit être exempt.

Voilà l'abrégé de ma longue conversation avec milord Edouard. J'ai cru nécessaire de t'en rendre compte, afin que tu me prescrives la manière dont je dois me comporter avec lui.

l^ABTIE I, IJ^TIBE LYI. 181

Maintenant que tu dois être tranquillisée, chasse, je t'en conjure , les idées funestes qui t'occupent depuis quelques jours. Songe aux ménagements qu'exige l'incertitude de ton état actuel. Oh! si bientôt tu pouvais tripler mon être! si bientôt un gage adoré... Espoir déjà trop déçu , Yîendrats-tu m'abuser encore?... 0 désirs! ô crainte! ô perplexités! Charmaifte amie de mon cœur, vivons pour nous aimer, et que le cid dispose du reste.

P, S, Toubliais de te dire que milord m'a remis (a lettre, et que je n*ai poiût fait difficulté de la recevoir, ne jugeant pas qu'un patéiî dépôt doive rester entre les Mains d'un tiers. Je te la rendrai à notre première entrevue ; car, quant à moi, je n'en ai plus k faire ; client trop bieti écrite au fond de mon coeur pour que jamais j'aie besoin de la telire.

Amène demain milord Edouard , que je me jette à ses pieds coinme il s'est mis aux tièms. Quelle grandeur! qtielte générosité! Oh l qU6 nbus soinmes petUs detànt lui ! Conserve ce précieux âml comme la prunelle de ton œil. Peutêtre vaudrait-il moins 6'il était plus tempérant : jamais homme sans défaut eôt-il de grandes vertus?

Mille angoisses de toute espèce noi'avaient jetée dans rabftll^ûient; ta lettte est Venue ranimer mon courage éteint; en dissipant mes terreurs elle m'a rendu mes peines plus supportables; je me sens maintenant assez de force pour souffrir. Tu vis , tu m'aimes; ton sang, le sang de ton ami n'ont point été répandus, et ton honneur est en sûreté î je ne suis donc pas tout h fait misérable.

Ne manque pas au rendez-vous de demain. Jamais je n'eus si grand besoin de te voir, ni si peu d'espoir de te voir longtemps. Adieu, inon cher unique ami. Tu n'as pas bien dit, ee me semble, Vivons pour nous aimer. Ahlil faHatt dire, Aimons-nous pour vivre.

182 LA NOUVELLE HKLOÎSE.

LBTTBE LXIi. — DE GLAIBS A JULIE.

Faudra-t-îl toujours, aimable cousiue , ne remplir envers toi que les plus tristes devoirs de l'amitié? Faudrat-il toujours , dans l'amertume de mon cœur , affliger le tien par de cruels avis? Hélas I tous nos sentiments nous sont communs , tu le sais bien , et je ne saurais t'annoncer ée nouvelles peines que je ne les aie déjà senties. Que ne puis-je te cacher ton infortune sans l'augmenter! ou que la tendre amitié n'a-t-elle autant de charmes que l'amour! Ah ! que j'effacerais promptement tous les chagrins que je te donne l

Hier, après le concert, ta mère, eu s'en retournant, ayant accepté le bras de ton ami, et toi celui de M. d'Orbe, nos deux pères restèrent avec milord à parler de politique; sujet dont je suis si excédée que l'ennui me chassa dans ma chambre. Une demi-heure après j'entendis nommer ton ami plusieurs fois avec assez de véhémence : Je connus que la conversation avait changé d'objet, et je prêtai l'oreille. Je jugeai par la suite du discours qu'Edouard avait osé proposer ton mariage avec ton ami, qu'il appelait hautement le sien , et auquel il offrait de faire en cette qualité un établissement convenable. Ton père avait rejeté avec niépris cette proposition , et c'était là-dessus que les propos commençaient à s'échauffer. Sachez, lui disait milord, malgré vos préjugés, 4|u'il est de tous les hommes le plus digne d'elle , et peut-être le plus propre à la rendre heureuse. Tous les dons qui ne dépendent pas des hommes il les a reçus de la nature , et il y a ajouté tous les talents qui ont dépendu de lui. Il est jeune, grand , bien fait, robuste, adroit; il a de l'éducation , du sens, des mœurs, du courage; il a l'esprit orné, l'âme saine : que lui manque-t-il donc pour mériter votre aveu? La fortune? il l'aura. Le tiers de mon bien suffit pour en faire le plus riche particulier du pays de Yaud , j'en don-

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