PARTIE I , LETTRE LXll
nerai s'il le faut jusqu'à la moitié. La noblesse? vaine prérogative dans un pays où elle est plus nuisible qu'utile. Mais il Ta encore, n'en doutez pas; non point écrite d'encre en de vieux parchemins, mais gravée au fond de son cœur en caractères ineffaçables. En un mot, si vous préférez la raison au préjugé, et si vous aimez mieux votre fille que vos titres , c'est à lui que vous la donnerez.
Là-dessus ton père s'emporta vivement. Il traita la proposition d'absurde et de ridicule. Quoi! milord, dit-il, un honmie d'honneur comme vous peut-il seulement penser que le dernier rejeton d*une famille illustre aille éteindre ou dégrader son nom dans celui d'un quidam sans asile et réduit à vivre d'aumônes?... Arrêtez, interrompit Edouard; vous parlez demoji ami, songez que je prends pour moi tous les^outrages qui lui sont faits en ma présence , et que les noms injurieux à un honune d'honneur le sont encore plus à celui qui les prononce^giek oujdams sont plus respectables que tous les hoberîi^uxâe l'Europe , et je vous défie de trouver aucun moyen plus honorable d'aller à la fortune <l^£Jcs Jhiommages de l'estime et les dons de l'amitié. Si le gë^'e que je vous propose ne compte ^oint, comme vous, une longue suite d'aïeux, toujours. incertains, il sera le fondepient et l'honneur de sa maison , comme votre premier aqcôtreje fut ^ de la vôtre. Vous seriez-vous donc tenu pour déshonoré par l'alliance du chef de votre famille, et ce mépris ne rejaillirait-il pas sur vous-même? Combien de grands noms retomberaient dans l'oubli, si l'on ne tenait compte que de ceux qui ont commencé par un honune estimable 1 Jugeons du passé pàrjejjrésent ; sur deux ou trois citoyens qui s'illustrent par des moyens honnêtes , mille .coquins anoblissent tous les jours leur famille : et que prouvera cette noblesse dont leurs descendants seront si fiers, sinon les vols et l'infamie de leur ancêtre •? On voit, je Favoue,
« Les lettres de noblesse sont rares en ce siècle , et m^rnc elles y ont été.
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beaucoup de malhoûnêtesgens parmi leTr^uri^rsf^, mais il y a toujours vingt à p^er contre un qu'un gentilhomme descend d'un fripon. Laissons, si vous voulez , l'origine à part , et pesons le mérite et les services. Vous avez porté les armes chez un prince étranger, son père les a portées gratuitement pour la patrie. Si vous avez bien servi, vous avez été bien payé; et, quelque honneur que vous ayez acquis a la guerre , cent roturiers en ont acquis encore plus que vous.
De quoi s'honore donc, continua milord Edouard, cette noblesse dont vous êtes si fler? Que fait-elle pour la gloire de la patrie ou le bonheur du genre humain? Mortelle ennemie des lois et de la liberté , qu'a-t-elle jamais produit dans la plupart desj)ays où elle brille, si ce n'est la force de la tyrannie et l'oppression des peuples? Osez- VoUs dans une république vous honorer d'un état destructeur des vertus et de l'humanité, d'un état où l'on se vante de l'esclavage, et où Ton rougit d'être homme ? Lisez les annales de votre patrie ' : en quoi votre ordre a-t-il bien mérité d'elle? quels nobles comptez-vous parmi ses libérateurs? Les Furts, les Tell y les Stouffàcher, - ^«t^entMls^ gentilshommes ? Quelle est donc cette gloire T '''^&seffiée!îont vous faites tant de bruit? Celle de servir - un homme, et d'être ^ charge à l'Etat.
Conçois, ma chère, ce que je souffrais de voir oet honnête homme nuire ainsi par une âpreté déplacée aux intérêts de l'ami qu'il voulait servir. En effet, ton père,
iUostréet au moins une fois *. Hais quant à la noblesse qal s'acquiert à prix d'argent, et qu'on acliètc avec des charges, tout ce que ]'y vois de plus bono» rable est le privilège de n'être pas pendu.
( H y a ici beaucoup d'inexactitude. Le pays de Vaud n'a jamais fait partie de la Suisse ; c'est une conquête des Bernois . et ses habitants ne sont ni citoyens» ni libres, mats sillets.
* Quoique ceci puisse s'appliquer à Chevett, qui, simple soldat en «7o«, parvint au rang de lieutenant général en «748, et fut nommé grand'croii de l'ordre de Saint-Louis en itss , 11 est plus naturel de croire que Rousseau avait ici en vue son ami Duclos, anobli en ivits , sur la recommandation des ùtats de Bretagne, dont il faisait partie comme député du tiers état.
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irrité par tant dln^HÎ^ P^^ËâSi{SS'iJiHP%!£ géfiératos, se mit à les repousser par des^raOTioaïitfeytl dit pette-
rj^ ;;ment à milord Edouard que jamais Domine de sa condition JEfavaittenu les propos qui venaient de lui échapper. Ne pïamez point inutilement la cause d'autrui , ajoutat-il d'un ton brusque; tout grand seigneur que vous êtes, je doute que vous puissiez bien défendre la vôtre sur le sujet en question. Vous demandez ma fille pour votre ami
i^.â': prétendu, sans savoir si vous-même seriez bon pour elle; et Jëconnais assez la noblesse d'Angleterre pour avoir sur vos discours une médiocre opinion de la vôtre.
Pardieu ! d|LPÙ^d , quoi que vous pensiez de moi , je serais bieniâcne'ae n'avoir d'autre preuve de mon mérite que celui d'un homme mort depuis cinq cents ans. Si vous connaissez la noblesse d'Angleterre , vous savez qu'elle est la plus éclairée , la mieux instruite , la plu$ sage et la plus brave de l'Europe : avec cela, je n'ai pas besoin de chercher si elle est la plus antique; car, quand pn parle de ce qu'elle est , il n'est pas question de ce qu'ellg^-^ fut. Nous ne sommes point , il est vrai , les esclaves du prince, mais ses amis; ni le$ tyrans du peuple, mais ses chefs. Garants de la liberté , soutiens de la patrie et ap** puis du trône , nous formons un invincible équilibre entre le peuple et le roi. Notre premier devoir est envers la nation , le second envers celui qui la gouverne : ce n'est pas sa volonté mais son droit que nous consultons. Ministres suprêmes des Ipis dans la chambre des pairs, quelquefois même législateurs , nous rendons également justice au peuple et au roi , et nous ne souffrons point que per^ sonne dise : Dieu et mon épée , mais seulement. Dieu et mon droit.
Voila , monsieur , continua-t-il , quelle est cette noblesse respectable, ancienne autant qu'aucune autre, mais plus fière de son mérite que de ses ancêtres, et dont vous parlez sans la connaître. Je ne suis point le dernier en rang dans cet ordre illustre , et crois, malgré vos préten-
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lions ; VOUS valoir k tous égards. Pai une sœur à marier ; elle est noble, jeune, aimable, riche; elle ne cède à Julie que par les qualités que vous comptez pour rien. Si quiconque a senti les charmes de votre fille pouvait tourner ailleurs ses yeux et son cœur, quel honneur je me ferais d'accepter avec rien, pour mon beau-frère, celui que je vous propose pour gendre avec la moitié de mon bien !
Je connus k la réplique de ton père que cette conversation ne faisait que l'aigrir ; et , quoique pénétrée d'admiration pour la générosité ^jaiilord Edouard, je sentis qu'un homme aussi peiTluglque lui n'était propre qu'k ruiner k jamais la négociation qu'il avait entreprise. Je me hâtai donc de rentrer avant que les choses allassent plus loin. Mon retour fit rompre cet entretien, et Ton se sépara le moment d'après^ assez froidement. Quant k mon oère, je trouvai qu'il se comportait très-bien dans ce démêle. Il appuya d'abord avec intérêt la proposition ; mais, voyant que ton père n'y voulait point entendre , et que la dispute commençait k s'animer, il se retourna, comme de raison, du parti de son beau-frère; et, en interrompant rJjxk propos l'un et l'autre par des discours modérés, il les retint tous deux dans des bornes dont ils seraient vraisemblablement sortis s'ils fussent restés tête k tête. Après leur départ, il me fit confidence de ce qui venait de se passer; et conmie je prévis où il en allait venir, je me hâtai de lui dire que les choses étant en cet état , il ne convenait plus que la personne en question te vit si souvent ici , et qu'il ne conviendrait pas^êmg qu'il y vînt ^^^ du tout, si ce n'était faire une espèce d afffcpnt aM. d'Orbe,<stî *.v dont il était l'ami ; mais que je le prierais de l'amener plus rarement , ainsi que milord Edouard. C'est , ma chère, tout ce que j'ai pu faire de mieux pour ne leur pas fermer tout k fait ma porte.
Ce n'est pas tout. La crise où je te vois me force k revenir sur mes avis précédents. L'affaire de milord Edouard et de ton ami a fait par la ville tout l'éclat