‹ Julie (volume 2)Chapitre 43 sur 187 · LETTRE VIII.— DE GL4IBE · texte numérisé non relu

LETTRE VIII.— DE GL4IBE

Vous avez plus d'amour que de délicatesse , et savez

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mieux faire des sacrilices que les faire valoir. Y pensezvous d'écrire à Julie sur un ton de reproche dans Tétat où elle csi? et parce que vous souffrez , faut-il vous en prendre h elle qui souffre encore plus? Je Tai dit mille fois, je ne vis de ma vie un amant si grondeur que vous; toujours prêt a disputer sur tout, Tamour n'est pour vous qu'un état de guerre ; ou , si quelquefois vous êtes docile, c'est pour vous plaindre ensuite de l'avoir été. Oh I que de pareils amants sont à craindre, et que je m'estime heureuse de n'en avoir jamais voulu que de ceux qu'on peut congédier quand on veut , sans qu'il en coûte une larme à personne !

Croyez -moi , changez de langage avec Julie si vous voulez qu'elle vive; c'en est trop pour elle de supporter h la fois sa peine et vos mécontentements. Apprenez une fois à ménager ce cœur trop sensible ; vous lui devez les plus tendres consolations : craignez d'augmenter vos maux h force de vous en plaindre, ou du moins ne vous en plaignez qu'à moi qui suis l'unique auteur de votre éloignement. Oui , mon ami , vous avez deviné juste ; je lui ai suggéré le parti qu'exigeait son honneur en péril , ou plutôt je l'ai forcée à le prendre en exagérant le danger ; je vous ai déterminé vous-même, et chacun a rempli son devoir. J'ai plus fait encore , je l'ai détournée d'accepter les offres de milord Edouard ; je vous ai empêché d'être heureux, mais le bonheur de Julie m'est plus cher que le vôtre ; je savais qu'elle ne pouvait être heureuse après avoir livré ses parents a la honte et au désespoir ; et j'ai peine à comprendre, par rapport a vous-même , quel bonheur vous pourriez goûter aux dépens du sien.

Quoi qu'il en soit, voilà ma conduite et mes torts; et, puisque vous vous plaisez à quereller ceux qui vous aiment, voilà de quoi vous en prendre à moi seule ; si ce n'est pas cesser d'être ingrat, c'est au moins cesser d'être injuste. Pour moi , de quelque manière que vous en usiez, je serai toujours la même envers vous ; vous me serez cIk

taot que Julie vous aimera , et je dirais davantage s^il était possible. Je ne me repens d'avoir ni favorisé ni combattu votre amour. Le pur zèle de l'amitié qui m'a toujours guidée me justifie également dans ce que j'ai fait pour et contre vous ; et si quelquefois je m'intéressai pour vos feux plus peut-être qu'il ne semblait me convenir , le témoignage de mon cœur suffit à mon repos ; je ne rougirai jamais des services que j'ai pu rendre à mon amie , et ne me reproche que leur inutilité.

Je n'ai pas oublié ce que vous m'avez appris autrefois de la constance du sage dans les disgrâces , et je pourrais , ce me semble , vous en rappeler a propos quelques maximes ; mais l'exemple de Julie m'apprend qu'une fille de mon âge est pour un philosophe du vôtre un aussi mauvais précepteur qu'un dangereux disciple ; et il ne me conviendrait pas de donner des leçons à mon maître.

LETTBE IX.— DE MILOBB ÉDOUABD A JULIE.

Nous remportons, charmante Julie; une erreur de notre ami Ta ramené k la raison. La honte de s'être mis un moment dans son tort a dissipé toute sa fureur , et l'a rendu si docile que nous en ferons désormais tout ce qu'il nous plaira. Je vois avec plaisir que la faute qu'il se reproche lui laisse plus de regret que de dépit ; et Je connais qu'il m'aime en ee qu'il est humble et confus en ma présence, mais non pas embarrassé ni contraint. Il sent trop bien son injustice pour que je m'en souvienne ; et des torts ainsi reconnus font plus d'honneur à celui qui les répare qu'a celui qui les pardonne. '

J'ai profité de cette révolution et de Teffet qu'elle a produit pour prendre avec lui quelques arrangements nécessaires avant de nous séparer; car je ne puis différer mon départ plus longtemps. Comme je compte revenir l'été prochain , nous sommes convenus qu'il irait m'attendre à Paris , et qu'ensuite nous irions ensemble en An»

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gteleire. Londres est le seul Ihéâlre digne des grands talents , et où leur carrière est le plus étendue * . Les siens sont supérieurs à bien des égards ; et je ne désespère pas de lui voir faire en peu de temps, à l'aide de quelques amis , un chemin digne de son mérite. Je vous expliquerai mes vues plus en détail k mon passage auprès de vous. En attendant ) vous sentez qu'à force de succès on peut lever bien des difficultés , et qu'il y a des degrés de considération qui peuvent compenser la naissance, même dans l'esprit de votre père. C'est , ce me semble , le seul expédient qui reste à tenter pour votre bonheur et le sien , puisque le sort et les préjugés vous ont ôté tous les autres. J'ai écrit à Regianino de venir me joindre en poste, pour profiter de lui pendant huit ou dix jours que je passe encore avec nqtre ami. Sa tristesse est trop profonde pour laisser place a beaucoup d'entretiens. La musique remplira les vides du silence, le laissera rêver, et changera par degrés sa douleur en mélancolie. J'attends cet état pour le livrer à lui-même ; je n'oserais m'y fier auparavant. Pour Regianino, je vous le rendrai en repassant, et ne le reprendrai qu'à mon retour d'Italie , temps où , sur les progrès que vous avez déjà faits toutes deux, je juge qu'il ne vous sera plus nécessaire. Quant k présent, sûrement il vous est inutile, et je ne vous prive de rien en vous l'ôtant pour quelques jours.

* C'est avoir une étrange prévention pour son pays : car Je n'entends pas dire qa'il y en ait au monde où , généralement parlant , les étrangers soient moins Men rrçns, et trouvent plus d'olMtacles à s'avancer qu'en Angleterre. Par ie goût de la nation , lis n'y sont favorisés en rien ; par la forme du gouvernement , ils n'y sauraient parvenir à rien. Mais convenons aussi que l'Anglais ne va gnère demander aux autres l'hospitalité qu'il leur refuse chez lui. Dans qaeUe cour, bon celle de Londres , voit-on ramper lâchement ces fiers insulaires? dans quel pays, hors le leur, vont-ils chercher à s'enrichir? Ils sont dors, U est vrai : cette dureté ne me déplatt pas quand elle marche avec la justice. Je trouve beau qu'lb ne soient qu'Anglais, puisqu'ils n'ont pas besoin d'être I

238 LA NOUVELLE HÉLOlSE.

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