PARTIE II, LETTRE VI
en le suivant, je m'encouragerai par (on exemple. Je me (lirai, J'imite JuUe, et me croirai justifiée.
Je t'entends, ai^ie incomparable, et je te remercie. Au moins une fois j'aurai fait mon devoir, et ne serai pas en tout indigne de toi.
Votre lettre , milord , me pénètre d'attendrissement et d'admiration. L'ami que vous daignez protéger n'y sera pas moins sensible , quand il saura tout ce que vous avez voulu faire pour nous. Hélas 1 il n'y a que les infortunés qui sentent le prix des âmes bienfaisantes. Nous ne savons déjà qu'à trop de titres tout ce que vaut la vôtre , et vos vertus héroïques nous toucheront toujours, mais elles ne nous surprendront plus.
Qu'il me serait doux d'être heureuse sous les auspices d'un ami si généreux, et de tenir de ses bienfaits le bonheur que la fortune m'a refusé 1 Mais, milord, je le vois avec; désespoir, elle trompe vos bons desseins ; mon sort cruel l'emporte sur votre zèle , et la douce image des bieus que vous m'offrez ne sert qu'à m'en rendre la privation plus sensible. Vous donnez une retraite agréable et sûre à deux amants persécutés ; vous y rendez leurs feux légitimes, leur union solennelle, et je sais que sous votre garde j'échapperais aisément aux poursuites d'une famille irritée. C'est beaucoup pour l'amour, est-ce assez pour la félicité ? Non : si vous voulez que je sois paisible et contente, donnez-moi quelque asile plus sûr encore, où l'on puisse échapper à la honte et au repentir. Vous allez au-devant de nos besoins, et, par une générosité sans exemple, vous vous privez, pour notre entrelien, d'une partie des biens destinés au vôtre. Plus riche , plus hono-
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rée de vos bienfaits que de mon patrimoine, je puis tout recouvrer près de vous, et vous daignerez me tenir lieu de père. Ah ! milord , serais-je digne d'en trouver un , après avoir abandonné celui que m'a donné la nature ?
Voilà la source des reproches d'une conscience épouvantée, et des murmures secrets qui déchirent mon cœur. Il ne s'agit pas de savoir si j'ai droit de disposer de moi contre le gré des auteurs de mes jours, mais si j'en puis disposer sans les affliger mortellement , si je puis les fuir sans les mettre au désespoir. Hélas I il vaudrait autant consulter si j'ai droit de leur ôter la vie. Depuis quand la vertu pèse-t-elle ainsi les droits du sang et de la nature? depuis quand un cœur sensible marque-t-il avec tant de soin les bornes de la reconnaissance? IN'estce pas être déjà coupable, que de vouloir aller jusqu'au point où Ton conmience à le devenir? et cherche-t-on si scrupuleusement le terme de ses devoirs, quand on n'est point tenté de le passer? Qui? moi , j'abandonnerais impitoyablement ceux par qui je respire, ceux qui me conservent la vie qu'ails m^ont donnée , et me la rendent chère; ceux qui n'ont d'autre espoir, d*aulre plaisir qu'en moi seule ; un père presque sexagénaire, une mère toujours languissante ! moi , leur unique enfant , je les laisserais sans assistance dans la solitude et les ennuis de la vieillesse, quand ii est temps de leur rendre les tendres soins qu'ils m'ont prodigués ! je livrerais leurs derniers jours à la honte , aux regrets , aux pleurs ! la terreur, le cri de ma conscience agitée me peindraient sans cesse mon père et ma mère expirant sans consolation, et maudissant la fille ingrate qui les délaisse et les déshonore I Non , milord , la vertu que j'abondonnai m'abandonne à son tour, et ne dit plus rien à mon cœur : mais cette idée horrible me parle h sa place, elle me suivrait pour mon tourment à chaque infant de mes jours, et me rendrait misérable au sein du bonheur. Enfin , si tel est mon destin qu'il faille livrer le reste
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de ma vie aux remords, celui-là seul est trop affreux pour le supporter ; j'aime mieux braver tous les autres. Je ne puis répondre à vos raisons, je l'avoue, je n'ai que trop de penchant à les trouver bonnes. Mais, milord^ vous n'êtes pas marié : ne sentez-vous point qu'il faut être père pour avoir droit de conseiller les enfants d'autrui? Quant à moi , mon parti est pris ; mes parents me rendront malheureuse, je le sais bien ; mais il me sera moins cruel de gémir dans mon infortune que d'avoir causé la leur, et je ne déserterai jamais la maison paternelle. Va donc , douce chimère d'une âme sensible , félicité si charmante et si désirée , va te perdre dans la nuit des songes , tu n'auras plus de réalité pour moi. Et vous, ami trop généreux, oubliez vos aimables projets, et qu'il n'en reste de trace qu'au fond d'un cœur trop reconnaissant pour en perdre le souvenir. Si l'excès de nos maux ne décourage point votre grande âme , si vos généreuses bontés ne sont point épuisées , il vous reste de quoi les exercer avec gloire ; et celui que vous honorez du titre de votre ami peut , par vos soins, mériter de le devenir. Ne jugez pas de lui par l'état où vous le voyez : son égarement ne vient point de lâcheté , mais d'un génie ardent et fier qui se roidit contre la fortune. Il y a souvent plus de stupidité qu^de courage dans une constance apparente ; le vulgaire ne connaît point de violentes douleurs y et les grandes passions ne germent guère chez les hommes faibles. Hélas l il a mis dans la sienne cette énergie de sentiments qui caractérise les âmes nobles , et c'est ce qui fait aujourd'hui ma honte et mon désespoir. Milord, daignez le croire^ s'il n'était qu'un homme ordinaire, Julie n'eût point péri. Non, non, cette affection secrète qui prévint en vous une estime éclairée ne vous a point trompé. Il est digne de tout ce que vous avez fait pour lui sans le bien connaître; vous ferez plus encore, s'il est possible, après l'avoir connu. Oui, soyez son consolateur, son protecteur , son ami, son père; c'est à la fois pour vous et pour
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lui que je vous en conjure; il jusliûera voire couiiancc, il honorera vos bienfaits, il pratiquera vos leçons, il imitera vos vertus , il apprendra de vous la sagesse. Ah 1 milord , s'il devient entre vos mains tout ce qu'il peut être , que vous serez fier un jour de votre ouvrage î
Et toi aussi , mon doux ami 1 et toi Tunique espoir do mon cœur, tu viens le percer encore quand il se meurt de trfstesse 1 J'étais préparée aux coups de la fortune , de longs pressentiments me les avaient annoncés; je les aurais supportés avec patience : mais toi pour qui je les souffre 1... Ah! ceux qui me viennent de toi me sont seuls insupportables, et il m'est affreux de voir aggraver mes peines par celui qui devait me les rendre chères. Que de douces consolations je m'étais promises, qui s'évanouissent avec ton courage 1 Combien de fois je me flattai que ta force animerait ma langueur, que ton mérite effacerait ma faute, que tes vertus relèveraient mon âme abattue! Combien de fois j'essuyai mes larmes amères en me disant : Je souffre pour lui , mais il en est digne ; je suis coupable, mais il est vertueux; mille ennuis m'assiègent, mais sa constance me soutient, et je trouve au fonA de son cœur le dédommagement de toutes mes pertes. Vain espoir que la première épreuve a détruit 1 Où est mainte nant cet amour sublime qui sait élever tous les sentiments et faire éclater la vertu? Où sont ces fières maximes? qu'est devenue cette imitation des grands hommes? où est ce philosophe que le malheur ne peut ébranler , et qui succombe au premier accident qui le sépare de sa maîtresse? Quel prétexte excusera désormais ma honte à mes propres yeux, quand je ne vois plus dans celui qiii m'a séduite qu'un homme sans courage , amolli par les plaisirs, qu'un cœur lâche, abattu par les premiers revers , qu'un insensé qui renonce à la raison sitôt qu'il a
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besoin d'elle! O Dieu, dans ce comble d'humiliation devais-je me voir réduite à rougir de mon choix autant que de ma faiblesse?
Regarde à quel point tu m'oublies : ton âme égarée et rampante s'abaisse jusqu'à la cruauté 1 tu m'oses faire des reproches 1 tu t'oses plaindre de moil... de ta Julie!... Barbare 1... comment tes remords n'ont-ils pas retenu ta main? comment les plus doux témoignages du plus tendre amour qui fut jamais t'ont-ils laissé le courage de m'outrager? Ah! si tu pouvais douter de mon cœur, que le tien serait méprisable!... Mais non, tu n'en doutes pas, tu n'en peux douter, j'en puis défier ta fureur ; et, dans cet instant même où je hais ton injustice ^ tu vois trop bien la source du premier mouvement de colère que j'éprouvai de ma vie.
Peux-tu t'en prendre à moi si je me suis perdue par une aveugle confiance, et si mes desseins n'ont point réussi? Que tu rougirais de tes duretés si tu connaissais quel espoir m'avait séduite , quels projets j'osai former pour ton bonheur et le mien, et comment ils se sont évanouis avec toutes mes espérances ! Quelque jour (j'ose m'en flatter encore) tu pourras en savoir davantage , et tes regrets me vengeront alors de les reproches. Tu sais la défense de mon père, lu n'ignores pas les discours publics; j'en prévis les conséquences , je te les fis exposer, tu les sentis comme nous; et, pour nous conserver l'un à l'autre, il fallut nous soumettre au sort qui nous séparait.
Je rai donc chassé, conmie tu l'oses dire! Mais pour qui Fai-Je fait, amant sans délicatesse? Ingrat, c'est pour un cœur bien plus honnête qu'il ne croit l'être, et qui mourrait mille fois plutôt que de me voir avilie. Dismoi, que deviendras-tu quand je serai livrée à l'opprobre? Espères-tu pouvoir supporter le spectacle de mon déshonneur? Viens, cruel , si tu le crois, viens recevoir le sacrifice de ma réputation avec autant de courage que je puis te l'offrir. Viens, ne crains pas d'être désavoué d^
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celle à qui tu fus cher. Je suis prête à déclarer k la face du ciel et des hommes tout ce que nous avons senti l'un pour l'autre; je suis prête à te nommer hautement mon amant, à mourir dans tes bras d'amour et de honte : j'aime mieux que le monde entier connaisse ma tendresse que de t'en voir douter un moment , et tes reproches me sont plus amers que l'ignominie.
Finissons pour jamais ces plaintes mutuelles, je t'en conjure ; elles me sont insupportables. O Dieu 1 conmient peut-on se quereller quand on s'aime , et perdre à se tourmenter l'un l'autre des moments où l'on a si grand besoin de consolation I Non, mon ami, que sert de feindre un mécontentement qui n'est pas? Plaignons-nous du sort et non de Tamour. Jamais il ne forma d'union si parfaite , jamais il n'en forma de plus durabje. Nos âmes trop bien confondues ne sauraient plus se séparer; et nous ne pouvons plus vivre éloignés l'un de l'autre , que comme deux parties d'un même tout. Comment peux-tu donc ne sentir que tes peines? comment ne sens-tu point celles de ton amie? comment n'entends-tu point dans ton sein ses tendres gémissements? Combien ils sont plus douloureux que tes cris emportés ! combien , si lu partageais mes maux, ils te seraient plus cruels que les tiens mêmes !
Tu trouves ton sort déplorable ! Considère celui de ta Julie , et ne pleure que sur elle. Considère dans nos communes infortunes l'état de mon sexe et du tien, et juge qui de nous est le plus k plaindre. Dans la force des passions, affecter d'être insensible; en proie k mille peines, paraître joyeuse et contente ; avoir l'air serein et l'âme agitée; dire toujours autrement qu'on ne pense; déguiser tout ce qu'on sent; être fausse par devoir, et mentir par modestie ; voila l'état habituel de toute fille de mon âge. On passe ainsi ses beaux jours sous la tyrannie des bienséances , qu'aggrave enfin celle des parents dans un lien mal assorti. Mais on gêne en vain nos inclinations; le
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cœur ne reçoit de lois que de lui-même ; il échappe à l'esclavage, il se donne a son gré. Sous un joug de fer que le ciel n'impose pas, on n'asservit qu'un corps sans âme : la personne et la foi restent séparément engagés , et l'on force au crime une malheureuse victime , en la forçant de manquer de part ou d'autre au devoir sacré de la fidélité, il en est de plus sages? Ah! je le sais. Elles n'ont point aimé? Qu'elles sont heureuses I Elles résistent? J'ai voulu résister. Elles sont plus vertueuses? Aiment-elles mieux la vertu ? Sans toi , sans toi seul, je l'aurais toujours aimée. Il est donc vrai que je ne l'aime plus ?... Tu m'a^ perdue , et c'est moi qui te console 1... Mais moi , que yais-je devenir?... Que les consolations de l'amitié sont faibles où manquent celles de l'amour I qui me consolera donc dans mes peines? Quel sort affreux j'envisage, moi qui, pour avoir vécu dans le crime, ne vois plus qu'un nouveau crime dans des nœuds abhorrés et peut-être inévitables ! Où trouverai-je assez de larmes pour pleurer ma faute et mon amant , si je cède ? Où trouverai-je assez de force pour résister , dans l'abattement où je suis? Je crois déjà voir les fureurs d'un père irrité ; je crois déjà sentir le cri de la nature émouvoir mes entrailles , ou Tamour gémissant déchirer mon cœur. Privée de toi, je reste sans ressource, sans appui, sans espoir; le passé m'avilit, le présent m'afflige, Tavenir m'épouvante. J'ai cru tout faire pour notre bonheur, je n'ai fait que nous rendre plus misérables en nous préparant une séparation plus cruelle. Les vains plaisirs ne sont plus , les remords demeurent ; et la honte qui m'humilie est sans dédommagement.
C'est à moi, c'est à moi d'être faible et malheureuse. Laisse-moi pleurer et souffrir ; mes pleurs ne peuvent non plus tarir que mes fautes se réparer , et le temps même qui guérit tout ne m'offre que de nouveaux sujets de larmes. Mais toi qui n'as nulle violence à craindre, que la honte n'avilit point , que rien ne force à déguiser bassement tes sentiments; loi qui ne sens que l'aKeinte du malheur et
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jouis au moins de tes premières vertus, comment t'oses-lu dégrader au point de soupirer et gémir comme une femme, et de l'emporter comme un furieux ? N'est-ce pas assez du mépris que j'ai mérité pour toi , sans l'augmenter en te rendant méprisable toi-même, et sans m'accabler à la fois de mon opprobre et du tien'? Rappelle donc ta fermeté , sache supporter Tinfortune, et sois homme. Sois encore, si j'ose le dire, l'amant que Julie a choisi. Ah! si je ne suis plus digne d'animer ton courage, souTiens-toi du moins de ce que je fus un jour ; mérite que pour toi j'aie cessé de l'être; ne me déshonore pas deux fois.
Non , mofi respectable ami , ce n'est point toi que je reconnais dans cette lettre efféminée que je yeux à jamais oublier , et que je tiens déjà désavouée par toi-même. J'espère , tout avilie, toute confuse que je suis , j'ose espérer que mon souvenir n'inspire point des sentiments si bas, que mon image règne encore avec plus de gloire dans un cœur que je pus enflammer, et que je n'aurai point k me reprocher , avec ma faiblesse , la lâcheté de celui qui Ta causée.
Heureux dans ta disgrâce , tu trouves le plus précieux dédommagement qui soit connu des âmes sensibles. Le ciel dans (on malheur te donne un ami, et te laisse a douter si ce qu'il te rend ne vaut pas mieux que ce qu'il t'ôte. Admire et chéris cet homme trop généreux qui daigne, aux dépens de son repos, prendre soin de tes jours et de ta raison. Que tu serais ému si tu savais tout ce qu'il a voulu faire pour toi I Mais que sert d'animer ta reconnaissance en aigrissant tes douleurs ? Tu n'as pas besoin de savoir à quel point il t'aime pour connaître tout ce qu'il vaut ; et tu ne peux l'estimer comme il le mérite , sans l'aimer comme tu le dois.