‹ Julie (volume 2)Chapitre 48 sur 187 · PARTIR II, LETTRE XIV · texte numérisé non relu

PARTIR II, LETTRE XIV

celte inconséquence une sorte de bon air dont bien des gens se font honneur. En effet , quoique tous prêchent avec zèle les maximes de leur profession , tous se piquent d'avoir le ton d'une autre. Le robin prend Tair cavalier, le financier fait le seigneur , l'évêque a le propos galant , rhonmie de cour parle de philosophie, l'homme d'État de bel esprit ; il n'y a pas jusqu'au simple artisan , qui , ne pouvant prendre un autre ton que le sien , se met en noir les dimanches pour avoir l'air d'un homme de palais. Les militaires seuls , dédaignant tous les autres états , gardent sans façon le ton du leur, et sont insupportables de bonne fol. Ce n'est pas que M. de Murait ^ n'eût raison quand il donnait la préférence à leur société ; mais ce qui était vrai de son temps ne l'est plus aujourd'hui. Le progrèsde la littérature a changé en mieux le ton général; les militaires seuls n'ont point voulu changer; et le leur, qui était le meilleur auparavant, est enfin devenu le pire».

Ainsi les hommes a qui l'on parle ne sont point ceux avec qui l'on converse ; leurs sentiments ne partent point de leur cœur, leurs lumières ne sont point dans leur esprit , leurs discours ne représentent point leurs pensées; on n'aperçoit d'eux que leur figure , et l'on est dans une assemblée a peu près comme devant un tableau mouvant, où le spectateur paisible est le seul être mû par luimême.

Telle est l'idée que je me suis formée de la grande société sur celle que j'ai vue a Paris. Cette idée est peut-être plus relative a ma situation particulière qu'au véritable état des choses , et se réformera sans doute sur de nou-

t Auteur de Lettret sur les Fronçait et les Anglais ( irae, a vol. in-ia), qui eurent beaucoup de succès. U était né à Berne, et mourut vers iTtto.

' Ce jugement , vrai ou faux , ne peut s'entendre que des subalternes , et de ceux qut ne vivent pas & Paris; car tout ce qu'il y a d'illustre dans le royaume est au aervice , et la cour même est toute militaire. Mais U y a une grande dinérenee pour les manières que l'on contracte , entre foire campagne en temps de guerre et passer sa vie dans des garnisons.

260 LA NOUVELLE HÉLOÎSE.

velles lumières. D'ailleurs je ne fréquente que les sociétés où les amis de milord Edouard m'ont introduit, et je suis convaincu qu'il faut descendre dans d'autres états pour connaître les véritables mœurs d'un pays; car celles des riches sont presque partout les mêmes. Je tâcherai de m'éclaircir mieux dans la suite. En attendant , juge si j'ai raison d'appeler cette foule un désert , et de m'effrayer d'une solitude où je ne trouve qu'une vaine apparence de sentiments et de vérité , qui change à chaque instant et se détruit elle-môme ; où je n'aperçois que larves et fan- . tomes qui frappent l'œil un moment et disparaissent aussitôt qu'on les veut saisir. .Tusques ici j'ai vu beaucoup de • masques; quand verrai-je des visages d'hommes?

Oui, mon ami , nous serons unis malgré notre éloignement; nous serons heureux en dépit du sort. C'est l'union des cœurs qui fait leur véritable félicité ; leur attraction ne connaît point la loi des distances , et les nôtres se toucheraient aux deux bouts du monde. Je trouve comme toi que les amants ont mille moyens d'adoucir le sentiment de l'absence et de se rapprocher en un moment : quelquefois même on se voit plus souvent encore que quand on se voyait tous les jours; car, sitôt qu'un des deux est seul, à l'instant tous deux sont ensemble. Si tu goûtes ce plaisir tous les soirs , je le goûte cent fois le jour ; je vis plus solitaire , je suis environnée de tes vestiges , et je ne saurais fixer les yeux sur les objets qui m'entourent , sans te voir tout autour de moi.

Qui cantè dolcemente , c qui s' assise : Qui si rivolse , e qui rltenne il passe ; Qui co* bcçli occhi mi traflse il core: Qui disse una parola , et qui sorrise *.

> C'est ici qu'il chanta d'un ton al doux; voUà le siège où il s'assit; icill marchait , et là il s'arrêta ; ici , d'un regard tendre il me perça le cœi^r ; ici il me dit un mot , et là je le vis sourire. PETBà&c.

PàfiTIB II, LETTRE XV. 261

Mais toi , sais^tu l'arrêter a ees situations paisibles ? sais-tu goûter un amour tranquille et tendre qui parle au cœur sans émouvoir les sens ? et tes regrets sont-ils aujourd'hui plus sages que tes désirs ne l'étaient autrefois? Le ton de ta première lettre me fait trembler. Je redoute ces emportements trompeurs , d'autant plus dangereux que l'imagination qui les excite n'a point de bornes, et je crains que tu n'outrages ta Julie à force de l'aimer. Ah ! tu ne sens pas, non, ton cœur peu délicat ne sent pas combien l'amour s'offense d'un vain hommage; tu ne songes ni que ta vie est à moi , ni qu*on court souvent à la mort en croyant servir la nature. Homme sensuel , ne sauras-tu jamais aimer ? Rappelle-toi , rappelle-toi ce sentiment si calme et si doux que tu connus une fois et que tu décrivis d'un ton si touchant et si tendre. S'il est le plus délicieux qu'ait jamais savouré l'amour heureux, il est le seul permis aux amants séparés ; et quand on Ta pu goûter un moment , on n'en doit plus regretter d'autre. Je me souviens des réflexions que nous faisions , en lisant ton Plutarque , sur un goût dépravé qui outrage la nature. Quand ces tristes plaisirs n'auraient que de n'être pas partagés , c'en serait assez , disions-nous , pour les rendre insipides et méprisables. Appliquons la même idée aux erreurs d'une imagination trop active , elle ne leur conviendra pas moins. Malheureux ! de quoi jouis-tu quand tu es seul à jouir? Ces voluptés solitaires sont des voluptés mortes. 0 amour ! les tiennes sont vives ; c'est l'union des âmes qui les anime , et le plaisir qu'on donne a ce qu'on aime fait valoir celui qu'il nous rend.

Dis-moi , je te prie , mon cher ami , en quelle langue ou plutôt en quel jargon est la relation de ta dernière lettre. Ne serait-ce point la par hasard du bel esprit? Si tu as dessein de t'en servir souvent avec moi , tu devrais bien m'en envoyer le dictionnaire. Qu'est-ce , je te prie , que le sentiment de rhabit d'un homme? qu'une âme qu'on prend comme un habit de livrée ? que des maximes qu'il faut

262 LA NOUVELLE HÉLOÎSE.

mesurer a la toise? Que veux- tu qu'une pauvre Suissesse entende k ces sublimes figures ? Au lieu de prendre comme les autres des âmes aux couleurs des maisons , ne voudrais-tu point déjà donner à ton esprit la teinte de celui du pays ? Prends garde , mon bon ami , j'ai peur qu'elle n'aille pas bien sur ce fond-là. A ton avis , les traslati du cavalier Marin , dont tu t'es si souvent moqué, approchèrent-ils jamais de ces métaphores? et si l'on peut faire opiner l'habit d'un homme dans une lettre , pourquoi ne ferait-on pas suer le feu * dans un sonnet?

Observer en trois semaines toutes les sociétés d'une grande ville, assigner le caractère des propos qu'on y lient, y distinguer exactement le vrai du faux, le réel de l'apparent , et ce qu'on y dit de ce qu'on y pense , voilà ce qu'on accuse les Français de faire quelquefois chez les autres peuples , mais ce qu'un étranger ne doit point faire chez eux ; car ils valent bien la peine d'être étudiés posément. Je n'approuve pas non plus qu'on dise du mal du pays où Ton vit et où l'on est bien traité ; j'aimerais mieux qu'on se laissât tromper par les apparences que de moraliser aux dépens de ses hôtes. Enfin je tiens pour suspect tout observateur qui se pique d'esprit : je crains toujours que sans y songer il ne sacrifie la vérité des choses à l'éclat des. pensées , et ne fasse jouer sa phrase aux dépens de la justice.

Tu ne l'ignores pas, mon ami, l'esprit, dit notre Murait , est la manie des Français. Je te trouve du penchant à la même manie , avec cette différence qu'elle a chez eux de la grâce, et que de tous les peuples du monde, c'est à nous qu'elle sied le moins. Il y a de la recherche et du jeu dans plusieurs de tes lettres. Je ne parle point de ce tour vif et de ces expressions animées qu'inspire la force du sentiment ; je parle de cette gentillesse de style qui , n'étant

Sudatr , 0 fochi , a préparât- metalli .

( Vers d'un sonnet du cavalUr Marin.

LETTBE XV. 263

point naturelle, ne vient d'elle-même à personne, et marque la prétention de celui qui s'en sert. £h Dieu I des prétentions avec ce qu'on aime 1 n'est-ce pas plutôt dans Tobjet aimé qu'on les doit placer? et n'est-on pas glorieux soi-même de tout le mérite qu'il a de plus que nous? Non, si Ton anime les conversations indifférentes de quelques saillies qui passent comme des traits, ce n'est point entre deux amants que ce langage est de saison , et le jargon fleuri de la galanteie est beaucoup plus éloigné du sentiment que le ton le plus simple qu'on puisse prendre. J'en appelle a toi-même. Uesprit eût-il jamais le temps de se montrer dans nos tête-à-tête? et si le charme d'un entretien passionné l'écarté et l'empêche de paraître , comment des lettres, que l'absence remplit toujours d'un peu d'amertume , et où le cœur parle avec plus d'attendrissement, le pourraient -elles supporter? Quoique toute grande passion soit sérieuse , et que l'excessive joie elle-même arrache des pleurs plutôt que des ris , je ne veux pas pour cela que l'amour soit toujours triste , mais je veux que sa gaîté soit simple , sans ornement, sans art, nue comme lui, en un mot qu'elle brille de ses prqpres grâces , et non de la parure du bel esprit.

L'inséparable, dans la chambre de laquelle je t'écris cette lettre, prétend que j'étais, en la conuncnçant, dans cet état d'enjouement que l'amour inspire ou tolère; mais je ne sais ce qu'il est devenu. A mesure que j'avançais , une certaine langueur s'emparait de mon âme, et me laissait à peine la force de t'écrire les injures que la mauvaise a voulu t'adresser; car il est bon de t'avertir que la critique de ta critique est bien plus de sa façon que de la mienne; elle m'en a dicté surtout le premier article en riant comme une folle, et sans me permettre d'y rien changer. Elle dit que c'est pour t'apprendre à manquer de respect au Marini qu'elle protège et que tu plaisantes.

Mais sais-tu bien ce qui nous met toutes deux de si bonne humeur? C'est son prochain mariage. Le contrat

264 LA NOUVELLE HBLOÏSE.

fut passé hier au soir, et le jour est pris de luudi eo huit. Si jamais amour fut gai , c'est assurément le sien ; on ne vit de la vie une fllle si bouffonnement amoureuse. Ce bon M. d'Orbe , à qui de son côté la tête en tourne , est enchanté d'un accueil si folâtre. Moins difficile que tu n'étais . autrefois , il se prête avec plaisir à la plaisanterie , et prend pour un chef-d'œuvre de l'amour l'art d'égayer sa maîtresse. Pour elle , on a beau la prêcher, lui représenter la bienséance, lui dire que si près du terme elle doit prendre un maintien plus sérieux, plus grave, et faire un peu mieux les honneurs de l'état qu'elle est prête a quitter; elle traite tout cela de sottes simagrées; elle soutient en face à M. d'Orbe que le jour de la cérémonie elle sera de la meilleure humeur du monde , et qu'on ne saurait aller trop gaiment à la noce. Mais la petite dissimulée ne dit pas tout : je lui ai trouvé ce matin les yeux rouges , et je parie bien que les pleurs de la nuit payent les ris de la journée. Elle va former de nouvelles chaînes qui relâcheront les doux liens de Tamitié; elle va commencer une manière de vivre différente de celle qui lui fut chère : elle était contente et tranquille, elle va courir les hasards auxquels le meilleur mariage expose; et, quoi qu'elle en dise, comme une eau pure et calme commence a se troubler aux approches de l'orage , son cœur timide et chaste ne voit point sans quelque alarme le prochain changement de son sort.

0 mon ami, qu'ils sont heureux! Ils s'aiment, ils vont s'épouser; ils jouiront de leur amour sans obstacles, sans craintes, sans remords. Adieu, adieu; je n'en puis dire davantage.

P, S, Nous n'avons vu milord Edouard qu'un moment, tant il était pressé de continuer sa route. Le cœur plein de ce que nous lui devons, je voulais lui montrer mes sentiments et les tiens ; mais j'en ai eu une espèce de honte. En vérité, c'est faire injure a un homme comme lui de le remercier de rien.

PABTlfi II, LBTTAE XVI. 265

LETTRE XVI, ^ A XULIE.

Qae les passions impétueuses rendent les hommes en-^ fants! Qu'un amour forcené se nourrit aisément de chimères I Qu'il est aisé de donner le change a des désirs extrêmes par les plus frivoles objets ! J'ai reçu ta lettre avec les mêmes transports que m'aurait causés ta pré^ sence; et, dans Femportement de ma joie, un vain papier me tenait lien de toi. Un des plus grands maux de l'absence, et le seul aiiqueMa raison ne peut rien, c'est l'inquiétude sur l'état actuel de ce qu'on aime. Sa santé, sa vie, son repos, son amour, tout échappe à qui craint de tout perdre ^ on n'est pas plus sûr du présent que de l'avenir, et tous les accidents possibles se réalisent sans cesse dans l'esprit d'un amant qui les redoute. Enfin je respire, je vis; tu te portes bien, tu m'aimes ; ou plutôt il y a dix jours que tout cela était vrai ; mais qui me répondra d'ai^ourd'hui? G absence! ô tourment! ô bizarre et funeste état où l'on ne peut jouir que du moment passé, et où le présent n'est point encore!

Quand tu ne m'aurais pas parlé de l'inséparable, j'aurais reconnu sa malice dans la critique de ma rdation, et sa rancune dans l'apologie du Marini; mais, s'il m'était permis de faire la mienpe, je ne resterais pas sans réplique.

Premièrement, ma cousine (car c'est à die qu'il faut répondre), quant au style, j'ai pris celui de la chose; j'ai lâché de vous donner à la fois l'idée et l'exemple du ton des conversations à la mode; et, suivant un ancien précepte , je vous ai écrit à peu près comme on parle en certaines sociétés. D'ailleurs ce n'est pas l'usage des figures, mais leur choix , que je blâme dans le cavalier Marin. Pour peu qu'on ait de chaleur dans l'esprit , on a besoin de métaphores et d'expressions figurées pour se faire entendre. Vos lettres mêmes en sont pleines sans que vous y songiez,

266 L4 NOUVELLE HBLOISE.

et je souUens qu'il n'y a qu'un géomètre et un sot qui puissent parier sans figures. £n effet, un même jugement n'estil pas susceptible de cent degrés de force? £t conunent déterminer celui de ces degrés qu'il doit avoir, sinon par le tour qu'on lui donne? Mes propres phrases me font rire, je l'avoue, et je les trouve absurdes, grâces au soin que vous avez pris de les isoler; mais laissez-les où je les ai mises , vous les trouverez claires et môme énergiques. Si ces yeux éveillés que vous savez si bien faire parler, étaient séparés l'un de l'autre, et de votre visage, cousine, que pensez-vous qu'ils diraient avec tout leur feu? Ma foi, rien du tout, pas même a M. d'Orbe.

La première chose qui se présente à observer dans un pays où l'on arrive, n'est-ce pas le ton général de la société? £h bien , c'est aussi la première observation que j'ai faite dans celui-ci,. et je vous ai parlé de ce qu'on dit k Paris, et non pas de ce qu'on y fait. Si j'ai remarqué du contraste entre les discours, les sentiments et les actions des honnêtes gens, c'est que ce contraste saute aux yeux au premier instant. Quand je vois les mêmes hommes changer de maximes selon les coteries, molinistes dans l'une, jansénistes dans l'autre, vils courtisans chez un ministre , frondeurs mutins chez un mécontent; quand je vois un homme doré décrier le luxe, un financier les impôts, un prélat le dérèglement; quand j'entends une femme de la cour parler de modestie, un grand seigneur de vertu, un auteur de simplicité, un abbé de religion, et que ces absurdités ne choquent personne, ne dois-je pas conclure a l'instant qu'on ne se soucie pas plus ici d'entendre la vérité que de la dire, et que, loin de vouloir persuader les autres quand on leur parle, on ne cherche pas même a leur faire penser qu'on croit ce qu'on leur dit?

^ Mais c'est assez plaisanter avec la cousine. Je laisse un ton qui nous est étranger a tous trois, et j'espère que tu ne me verras pas plus prendre le goût de la satire que

Page 1