‹ Julie (volume 2)Chapitre 47 sur 187 · PABTIE II, LETTRE XIII · texte numérisé non relu

PABTIE II, LETTRE XIII

qui doit la borner se dérobe à mes laibles yeux. 0 doute ! ô supplice I Mon cœur inquiet le cherclie et ne trouve rien. Le soleil se lève, et ne me rend plus Tespoir de te voir; ï\se couche, et je ne t'ai point vue: mes jours, vides de plaisirs et de Joie , s'écoulent dans une longue nuil. J'ai beau vouloir ranimer en moi Fespérance éteinte, elle ne m'offre qu'une ressource incertaine et des consolations suspectes. Chère et tendre amie do mon cœur , hélas I à quels maux faut-ii m'attendre, s'ils doivent égaler mon bonheur passé?

Que celte tristesse ne t'alarme pas, je t'en conjure ; elle est l'effet passager de la solitude et des réflexions du voyage. Ne crains point le retour de mes premières fai* blesses : mon cœur est dans ta main , ma Julie; et, puis^ que tu le soutiens, il ne se laissera plus abattre. Une des consolantes idées qui sont le fruit de ta dernière lettre , est que je me trouve a présent porté par une double force: et quand l'amour aurait anéanti la mienne, je ne laisserais pas d'y gagner encore ; car le courage qui me vient de toi me soutient beaucoup mieux que je n'aurais pu me soutenir moi-même. Je suis convaincu qu'il n'est pas bon que l'homme soit seul '. Les âmes humaines veulent être accouplées, pour valoir tout leur prix ; et la force unie des amis, comme celle des lames d'un aimant arXiflciel , est incomparablement plus grande que la somme de leurs forces particulières. Divine amitié, c'est là ton triomphe. Mais qu'est-ce que la seule amitié auprès de cette union parfaite qui joint k toute l'énergie de l'amitié des liens cent fois plus sacrés? Où sont-ils ces hommes grossiers qui ne prennent les transports de l'amour que pourpne

I Rousseau se plaignant amèrement de cette sentence de Diderot, Il n'y a que le méchant qui soit nul y et disant Ici qa'<2 n'est pat bon que l'homme soit seul, parait être en contradiction avec lui-même. Mais si l'on fait le parallèle des situations entre Saint-Preux séparé de Jolie et Jean-Jacques isolé du monde-par son choix et sa volonté. Il n'y a plus contradiction. Voyez d'alllfurs l'explication qu'il donne lui-même au Ihrre ix des Confessions.

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lièvre des sens, pour un désir de la nature avilie? Qu'ils viennent, qu'ils observent, qu'ils sentent ce qui se passe au fond de mon cœur ; qu'ils voient un amant malheureux éloigné de ce qu'il aime, incertain de le revoir jamais, sans espoir de recouvrer sa félicité perdue, mais pourtant animé de ces feux immortels qu'il prit dans tes yeux et qu'ont nourris tes sentiments sublimes; prêt h braver la fortune, à souffrir ses revers, k se voir môme privé de toi , et a faire des vertus que tu lui as inspirées le digne ornement de cette empreinte adorable qui ne s'effacera jamais de son âme. Julie , eh 1 qu'aurais*je été sans toi ? La froide raison m'eût éclairé peut-être; tiède admira-^ teur du bien, je l'aurais du moins aimé dans autrui. Je ferai plus, je saurai le pratiquer avec zèle; et, pénétré de tes sages leçons, je ferai dire un jour à ceux qui nous auront connus : O quels hommes nous serions tous, si ie monde était plein de Julies et de cœurs qui les sussent aimer! ^

En méditant en txmte sur ta dernière lettre , j'ai résolu . de rassembler en un recueil toutes celles que tu m'as écrites, maintenant que je ne .puis plus recevoir tes avb de bouche. Quoiqu'il n'y en ait pas une que je »e «aehe i^ par cœur, et bien par cœur, tu peux m'en croire /j'aime : pourtant à les relire sans cesse^ ne fftt-K;e que pour revoir les traits de cette main chérie qui seule peut faire mon bonheur.. Mais insensiblement le papier s'use, et, avant f" qu'elles soient déchirées , je veux les copier toutes dani^l . un livre blanc que je viens de choisir exprès pour cela. Il -^ est assez gros; mais je songe à l'avenir, et j'espère ne pas mourir assez jeune pour me borner a ce volume. Je destine les soirées a cette occupation charmante , et j'avancerai lentement pour la prolonger. Ce précieux recueil ne me quittera de mes jours; il sera mon manuel djiàye . monde où je vais entrer; il sera pour moi le contre-poi^pç des miaximes qu'on y respire ; il me consolera dans pies maux; il préviendra ou corrigera mes fautes; il m'in-

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struira durant ma jeunesse; il m'édifiera dans tous les temps; et ce seront , à mon ^vis, les premières lettres d'amour dont ou aura tiré oet usage.

Quant à la dernière que j'ai présentement sous les yeux , toute belle qu'elle me paraU, j'y trouve pourtant un article à retrancher. Jugement déjà fort étrange : mais ce qui doit l'être encore plus, c'est que cet article est précisément celui qui te regarde, et je te . roproche d'avoir môme songé à l'écrire. Que me paiies-Ui de fidélité, de constance? Aiitrefois tu connaissais mieux mon amour et ton pouvoir. Ahl Julie, inspiret-tu des sentiments péris-^ sables? et quand je ne f aurais rien promis, poarrais-je cesser jamais d'être à toi? Non, non; c'esi du premier regard de tes yeux, du premier mot de ta bouche ^ du premier transport de mon cœur, que s'alluma dans M cette flamme éternelle que rien ne peut plus éteindre* Noi t'eussé-je vue que ce premier instant^ c'en était déjà fait, il éiali trop tard pour pouvoir jamais t'oublier. Et je t'oublierais maintenant! maintenant qu'enivré de mon bonheur passé , son seul souvenir suffit pour me le rendre encore ! maintenant qu'oppressé du poids de te^ charmes j« ne respire qu>n eux! maintenant que ma première * pûme est disparue, et que je suis animé de celle que tu f *} m'as donnée I maintenant, ^ Julie, que je me dépite contre moi de t'exprimer si mal tout ce que je sensi Ah! que \,*^ toutes les beautés de l'univers tentent de me séduire, en Il . êst-il d'autres que la tienne à mes yeux? Que tout conspire r. ^*^rarracher de mon cœur ; qu'on le perce, qu'on le dék - ^ chire, qu'on brise ce fidèle miroir.de Julie^ sa- pttre image [ ne cessera de briller jusque dans lé dernier fragment;

rien n'est capable de l'y détruire. Non , la suprême puissance elle-même ne saurait aller jusque-la; elle peut a.nèantir mon âme, mais non pas faire qu'elle existe et ceÉéde t'adorer.

' Milord Edouard s'est chargé de te rendre compte à son passage de ce qui me regarde et de ses projets ^n ma fa-

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veur : mais je crains qu'il ne s'acquitte mal de cette promesse par rapport à ses arrangements présents. Apprends qu'il ose abuser du droit que lui donnent sur moi ses bienfaits y pour les étendre au delà même de la bienséance. Je me vois, par une pension qu'il n'a pas tenu à lui de rendre irrévocable, en état de faire une figure fort audessus de ma naissance; et c'est peut-être ce que je serai forcé de faire à Londres pour suivre ses vues. Pour ici , où nulle affkire ne m'attache, je continuerai de vivre à ma manière, et ne serai point tenté d'employer en vaines dépenses l'excédant de mon entretien. Tu me l'as appris , ma Julie, les premiers besoins, ou du moins les plus sensibles, sont ceux d'un cœur bienfaisant; et tant que quelqu'un manque du nécessaire, quel honnête homme a ds superflu?

^ J'entre avec une secrète horreur dans ce vaste désert du monde. Ce chaos ne m'offre qu'une solitude affreuse, . où règne un morne silence. Mon âme a la presse cherche à s'y répandre, et se trouve partout resserrée. Je ne suis jamais moins seul que quand je suis seul , disait un ancien ' : moi , je ne suis seul que dans la foule , où je ne puis être ni à toi ni aux autres. Mon cœur voudrait parler,

> Sans prévenir le jagement da lecteur et celai de Julie sur ces relations , Je crois pouvoir cUre que si J'avais & ies faire , et que Je ne les fisse pas meilleures. Je les ferais du moins fort différentes. J'ai été plusieurs fols sur le point de lea 6ter et d*en substituer de ma façon ; enfin Je les laisse , et Je me vante de ce coivage. Je me dis qu'un Jeune homme de vingt-quatre ans entrant dans le monde ne doit paa le voir comme le volt un homme de cinquante , il qui l'expérience n'a que trop appris à le connaître. Je me dis encore que, sans y avoir fait un fort grand rôle. Je ne suis pourtant plus dans le cas d'en pouvoir parler avec impartialité. Laissons donc ces lettres comme elles sont; que les lieux communs usés restent , que les observations triviales restent ; c'est un petit mal que tout cela : mais il importe à l'ami de la vérité que , Jusqu'à la fin de sa vie , ses passions ne souillent paint ses écrits.

» Mot de Sclplon l'Africain rapporté par Clcéron ( De Offte., lib. m, irap. i>.

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il sent qu'il n'est pmnt écouté; il voudrait répondre, on ne lui dit rien qui puisse aller jusqu'à lui. J& n'entends point la langue du pays, et personne ici n'entend la mienne.

Ce n'est pas qu'on ne me fasse beaucoup d'accueil, d'amitiés, de prévenances, et que mille soins officieux n'y semblent voler au-devant de moi ; mais c'est précisément de quoi je me plains. Le moyen d'être aussitôt Tami de quelqu'un qu'on n'a jamais vu? L'honnête intérêt de rhumanité , Tépanchement simple et touchant d'une âme franche, ont un langage bien différent des fausses démonstrations de la politesse et des dehors trompeurs que Tusage du monde eiige. J'ai grand'peuf que celui qui , dès la première vue, me traite conmie un ami de vingt ans, ne me traitât, au boni de vingt ans, eonne un inconnu , si j'avais quelque important service à lui demander; et quand je vois des hommes si dissipés prendre un intérêt si tendre a tant de gens, je présumerais volontiers qu'ils n'en prennent a personne.

Il y a pourtant de la réalité à tout cela ; car le Français est naturellement bon, ouvert, hospitalier, bienfaisant; mais il a aussi mille manières de parler qu'il ne faut pa% prendre a la lettre, mille offres apparentes qui ne sont^ faites que pour être refusées, mille espèces de pièges que la politesse tend à la bonne foi rustique. Je n'entendis jamais tant dire : Comptez sur moi dans l'occasion , disposez de mon crédit, de ma bourse, de ma maison , de mon équipage. Si tout cela était sincère et pris au mot, il n'y aurait pas de peuple moins attaché à la propriété ; la communauté des biens serait ici presque établie ; le plus riche offrant sans cesse, et le plus pauvre acceptant toujours , touUse mettrait naturellement de niveau, et Sparte même eût eu des partages moins égaux qu*ils ne seraient à Paris. Au lieu de cela, c'est peut-être la ville du monde où les fortunes sont le plus inégales, et où régnent a la fois la plus somptueuse opulence et la plus déplorable misère. Il n'en

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faat pas davantage pour comprendre ce que signifient cette apparente commisération qui semble toujours aller au-devant des besoins d'autrui , et cette facile tendresse de cœur qui contracte en un moment des amitiés éternelles.

Au lieu de tous ces sentiments suspects et de cette confiance trompeuse, veux-je chercher des lumières et de rinstniction , c'en est ici Taimable source; et Fon est d'à* bord enchanté du savoir et de la raison qu'on trouve dans les entretiens , non-seulement des savants et des gens de lettres , mais des hommes de tous les états , et même des femmes : le ton de la conversation y est coulant et naturel ; il n'est ni pesant ni frivole ; il est savant sans pédanterie, gai sans tumulte , poli sans affectation , galant sans fadeur, ba^in sans équivoque. Ce ne sont ni des dissertations ni des épigranmies : on y raisonne sans argumenter; on y plaisante sans jeu de mots; on y associe avec art l'esprit et la raison, les maximes et les saillies, la satire aiguë, l'adroite flatterie et la morale austère; on y parle de tout pour que chacun ait quelque chose à dire ; on n'approfondit point les questions de peur d'ennuyer , on les propose conmie en passant, on les traite avec rapidité ; la précision mène à l'élégance; chacun dit son avis et l'appuie en peu de mots; nul n'attaque avec chaleur celui d'autrui, nul ne défend opiniâtrement le sien; on discute pour s'éclairer, on s'arrôte avant la dispute; chacun s'instruit, chacun s'amuse; tous s'en vont contents, et le sage même peut rapporter de ces entretiens des sujets dignes d'être médités en silence.

Mais au fond , que penses-tu qu'on apprenne dans ces conversations si charmantes? A juger sainement des choses du monde? a bien user de la société? à connaître au moins les gens avec qui l'on vit? Rien de tout cela, ma Julie; on y apprend à plaider avec art la cause du mensonge , à ébranler k forcé de philosophie tous les principes de la vertu, à colorer de sophismes subtils ses passions et ses préjugés, et a donner a l'erreur un certain tour à la

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mode , selon les maximes du jour. Il n'est point nécessaire de connaître le caractère des gens , mais seulement leurs intérêts, pour deviner à peu près ce qu'ils diront de chaque chose. Quand un honmie parle, c'est pour ainsi dire son habit et non pas lui qui a un sentiment ; et il en changera sans façon tout aussi souvent que d'état. Donnez-lui tour à tour une longue perruque , un habit d'ordonnance , et une croix pectorale; vous l'entendrez successivement prêcher avec le même zèle les lois, le despotisme et l'inquisition. Il y a une raison commune pour la robe, une autre pour la finance , une autre pour Fépée. Chacune prouve très-bien que les deux autres sont mauvaises, conséquence facile à tirer pour les trois ^ Ainsi nul ne dit jamais ce qu'il pense , mais ce qu'il lui convient de faire penser a autrui ; et le zèle apparent de la vérité n'est jamais en eux que le masque de l'intérêt.

Vous croiriez que les gens isolés qui vivent dans l'indépendance ont au moins un esprit a eux : point du tout; autres machines qui ne pensent point, et qu'on fait penser par ressorts. On n'a qu'à s'informer de leurs sociétés , de leurs coteries , de leurs amis , des femmes qu'ils voient, des auteurs qu'ils connaissent ; là-dessus on peut d'avance établir leur sentiment futur sur un livre prêt à paraître et qu'ils n'ont point lu , sur une pièce prête à jouer et qu'ils n'ont point vue, sur tel ou tel auteur qu'ils ne connaissent point , sur tel ou tel système dont ils n'ont aucune idée; et conmie la pendule ne se monte ordinairement que pour vingt-quatre heures, tous ces gens-là s'en

■ On doit passer ce raisoonement à un Suisse qui voit son pays fort bien gosTemé, sans qu'aocane des trois professions j soit établie. Quoi! l'État pent-tl subsister sans défenseurs? Non, il tant des défenseurs à rÉtat,mais tous les citoyens doivent être soldats par dCToir, aucun par métier. Les mêmes bommes, chez les Romains et cbes les Grecs, étalent offlciers an camp, ma- . gistrats à la ville, et jamais ces deux fonctions ne furent mieux remplies que quand on ne connaissait pas ces bizarres préjugés d'état qui les séparent et les déshonorent.

vont chaque soir apprendre dans leurs sociétés ce qu'ils penseront le lendemain.

Il y a ainsi un petit nombre d'hommes et de femmes qui pensent pour tous les autres, et pour lesquels tous les autres parlent et agissent; et comme chacun songe a son intérêt, personne au bien commun , et que les intérêts particuliers sont toujours opposés entre eux, c'est un choc perpétuel de brigues et de cabales , un flux et reflux de préjugés , d'opinions contraires , où les plus échauffés , animés par les autres, ne savent presque jamais de quoi il est question. Chaque coterie a ses règles, ses jugements, ses principes , qui ne sont point admis ailleurs. L'honnête hoDune d'une maison est un fripon dans la maison voisine. Le bon, le mauvais, le beau, le laid, la vérité , la vertu , n'ont qu'une existence locale et circonscrite. Quiconque aime à se répandre et fréquente plusieurs sociétés doit être plus flexible qu'Alcibiade , changer de principes comme d'assemblées, modifier son esprit pour ainsi dire à chaque pas , et mesurer ses maximes à la toise ; il faut qu'à chaque visite il quitte en entrant son âme, s'il en a une ; qu'il en prenne une autre aux couleurs de la maison, comme un laquais prend un habit de livrée; qu'il la pose de même en sortant, et reprenne, s'il veut, la sienne jusqu'à nouvel échange.

Il y a plus ; c'est que chacun se met sans cesse en contradiction avec lui-même , sans qu'on s'avise de le trouver mauvais. On a des principes pour la conversation et d'autres pour la pratique : leur opposition ne scandalise personne , et Ton est convenu qu'ils ne se ressembleraient point entre eux ; on n'exige pas môme d'un auteur, surtout d'un moraliste, qu'il parle comme ses livres, ni qu'il agisse comme il parle; ses écrits , ses discours , sa conduite, sont trois choses toutes différentes , qu'il n'est point obligé de concilier ; en un mot , tout est absurde , et rien ne choque , parce qu'on y est accoutumé ; et il y a même à

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