‹ Julie (volume 2)Chapitre 54 sur 187 · PÀBTIE.II, LETTRE XX · texte numérisé non relu

PÀBTIE.II, LETTRE XX

que ses bontés font mon unique espérance , et surtout parce qu'elle est mère de ma Julie.

Je te dirai sur les deux épouseurs, que je n'aime point ce mot , môme par plaisanterie : du reste , le ton dont tu me parles d'eux m'empécliê de les craindre , et je ne hais plus ces infortunés, puisque lu crois les haïr. Ma^s j'admire ta simplicité de penser connaître la haine : ne vois-tu pas que c'est l'amour dépité que tu prends pour elle? Ainsi murmure la blanche colombe dont on poursuit le bienaimé. Va, Julie, va, fille incomparable ; quand lu pourras haïr quelque chose, je pourrai cesser de l'aimer.

P, S, Que je te plains d'être obsédée par ces deux importuns! Pour l'amour de toi-même, hâte-toi de les renvoyer.

Mon ami , j'ai remis à M. d*Orbe un paquet qu'il s'est chargé de l'envoyer à l'adresse de M. Silveslre , chez qui tu pourras le retirer; mais je t'avertis d'attendre pour l'ouvrir que tu sois seul et dans la chambre : lu trouveras dans ce paquet un petit meuble à ton usage.

C'est une espèce d'amulette que les amants portent volontiers. La manière de s'en servir est bizarre; il faut la contempler tous les malins un quart d'heure, jusqu'à ce qu'on se sente pénétré d'un certain attendrissement; alors on l'applique sur ses yeux, sur sa bouche et sur son cœur : cela sert, dit-on , de préservatif durant la journée contre le mauvais air du pays galant. On attribue encore a ces sortes de talismans «ne vertu électrique très-singulière, mais qui n'agit qu'énirè les amants fidèles : c'est de communiquer h l'un l'impression des baisers de l'autre à plus décent lieues de là. Je ne garantis pas le succès de l'expérience ; je sais seulement qu'il ne tient quà toi de la faire.

Tranquillise-toi sur les deux galants ou prétendants, or

2^ LA NOUVELLE HÉLOÎSE.

comme lu voudras les appeler, car désormais le nom ne fail plus rien à la chose. Us sont partis ; qu'ils aillent en paix : depuis que Je ne les vols plus , je ne les hais plus.

LETTBE XXI. —A JULIE.

Tu Tas voulu, Julie; il faut donc te les dépeindre ces aimables Parisiennesl Orgueilleuse! cet hommage manquait k tes charmes. Avec toute ta feinte jalousie, avec ta modestie et ton amour, je vois plus de vanité que de crainte cachée sous cette curiosité. Quoi qu'il en soit, je serai vrai : je puis l'être; je le serais de meilleur cœur si j'avais davantage à louer. Que ne sont-elles cent fois plus charmantes! que n'ont-elles assez d'attraits pour rendre un nouvel honneur aux tiens !

Tu te plaignais de mon silence! £h mon Dieu! que t'aurais-je dit? En lisant cette lettre tu sentiras pourquoi j'aimais à te parler des Valaisanes tes voisines, et pourquoi je ne te parlais point des femmes de ce pays. C'est que les unes me rappelaient à toi sans cesse, et que les autres... Lis , et puis lu me jugeras. Au reste , peu de gens pensent comme moi des dames françaises , si môme je ne suis sur leur compte tout à fait seul de mon avis. C'est sur quoi l'équité m'oblige à te prévenir , afin que tu saches que je te les représente, non peut-être comme elles sont, mais comme je les vois. Malgré cela , si je suis injuste envers elles, tu ne manqueras pas de me censurer encore; et tu seras plus injuste que moi, car tout le tort en est à toi seule.

Commençons par l'extérieur : c'est à quoi s'en tiennent la plupart des observateurs. Si je les imitais en cela, les femmes de ce pays auraient trop à s'en plaindre : elles ont un extérieur de caractère aussi bien que de visage; et comme l'un ne leur est guère plus favorable que l'autre , on Jeur fait tort en ne les jugeant que par là. Elles sont tout au plus passables de figure, et généralement plutôt

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mal que bien : je laisse à pail les exceptions. Menues plutôt que bien faites , elles n'ont pas la taille fine ; aussi s'altacbent-elles volontiers aux modes qui la déguisent : en quoi je trouve assez simples les fenmies des autres pays de vouloir bien imiter des modes faites pour cacher des défauts qu'elles n'ont pas.

Leur démarche est aisée et commune ; leur port n'a rien d'affecté, parce qu'elles u'aiment point a se gêner ; mais elles ont naturellement une certaine disinvoUura ' qui u'est pas dépourvue de grâces, et qu'elles se piquent souvent de pousser jusqu'à Tétourderie. Elles ont le teint médiocrement blanc , et sont communément un peu maigres, ce qui ne contribue pas à leur embellir la peau. A l'égard de la gorge , c'est l'autre extrémité des Yalaisanes. Avec des corps fortement serrés elles tâchent d'en imposer sur la consistance ; il y a d'autres moyens d'en imposer sur la couleur. Quoique je n'aie aperçu ces objets que de fort loin , rinspection en est si libre qu'il reste peu de chose à deviner. Ces dames paraissent mal entendre en cela leurs intérêts; car, pour peu que le visage soit agréable, imagination du spectateur les servirait au surplus beaucoup mieux que ses yeux ; et, suivant le philosophe gascon , la faim entière est bien plus âpre que celle qu'on a déjà rassasiée, au moins par un sens'.

Leurs traits sont peu réguliers; mais, si elles ne sont pas belles, elles ont de la physionomie qui supplée k la beauté , et l'éclipsé quelquefois. Leurs yeux vifs et brillants ne sont pourtant ni pénétrants ni doux. Quoiqu'elles prétendent les animer à force de rouge, l'expression qu'elles leur donnent par ce moyen lient plus du feu de la colère que de celui de Tamour : naturellement ils n'ont que de la gaîté; ou s'ils semblent quelquefois de-

• U sens propre de ce mot est l'air libre et dégagé, l'aitanee dan$ let manières.

' Montaigne, livre ni, chap. r.

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mander uo seoiimeBt tondre^ ils ne le promettent jamais*.

Elles se mettèfii ^ bien , au du meîos elles en ont tellement la répatation, qu'elles servent en eela, conune en tout y de modèle au reste de TEurope. En effet , on ne peut employer avec plus de goût un habillement plus bizarre. Elles sont de toutes les femmes les moins asservies à leurs propres modes. La mode domine les provinciales; mais les Parisiennes dominent la mode, eft la savent plier chacune à son avantage. Les premières sont comme des copistes ignoi*ants et serviles qui copient jusqu'aux foutes d'orthographe; les autres sont des auteurs qui copient en maîtres ^ et savent rélabKr les mauvaises leçons.

Leur parure est plus recherchée que maguiflque; il y règne plus d'élégance que de ridiesse. La rapidité des modes qui vieillit tout d'une année à Tautre, la propreté qui leur fait aimer k changer souvent d'ajustement, les préservent d'une somptuosité ridicule : elles n'en dépensent pas moins, mais leur dépense est mieux entendue; au lieu d'habits râpés et superbes comme en Italie, on voit ici des habits plus simples et toujours frais. Les deux sexes ont, k cet égard, la même modération , la même délicatesse; et ce goût me fait grand plaisir : j'aime fort a ne voir ni galons ni taches. Il n*y a point de peuple^ excepté le nôtre, où les femmes surtout portent moins dedorure. On voit les mêmes étoffes dans tous les états; et l'on aurait peine à distinguer une duchesse d'une bourgeoise, si la première n'avait Tart de trouver des distinctions que l'autre n'oserait imiter. Or ceci semble avoir sa difficulté; car, quelque mode qu'on prenne k la cour, cette mode est suivie k l'instant k la ville ; et il n'en est pas des bourj^eoises

* Parlons pour noos, mon cher philosophe : pourquoi d'aatres ne seraient- Ils pas plus heureux? Il n*y a qu'une coquette qnl promette à tout le monde ce qu'elle ne doit tenir qu'à un seul.

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