‹ Julie (volume 2)Chapitre 55 sur 187 · PÀBTIE II, LETTRE XXI · texte numérisé non relu

PÀBTIE II, LETTRE XXI

de Paris comme des provinciales et des étrangères , qui ne sont jamais qu'à la mode qui n*est plus. Il n'en est pas encore comme dans les autres pays , où les plus grands étant aussi les plus riches , leurs femmes se distinguent par un luxe que les autres ne peuvent égaler. Si les femmes de la cour prenaient ici cette voie , elles seraient bientôt effacées par celles des financiers.

Qu'ont-elles donc fait? Elles ont choisi des moyens plus sûrs, plus adroits, et qui marquent plus de réflexion. Elles savent que des idées de pudeur et de modestie sont profondément gravées dans l'esprit du peuple. C'est Ih ce qui leur a suggéré des modes inimitables. Elles ont vu que le peuple avait en horreur le rouge, qu'il s'obstine à nommer grossièrement du fard ; elles se sont appliqué quatre doigts, non de fard , mais de rouge ; car , le mot changé , la chose n'est plus la même. Elles ont vu qu'une gorge découverte est en scandale au public, elles ont largement échancré leur corps. Elles ont vu... ohl bien des choses que ma Julie, toute demoiselle qu'elle est, ne verra sûrement jamais. Elles ont mis dans leurs manières le même esprit qui dirige leur ajustement. Cette pudeur charmante qui distingue , honore et embellit ton sexe, leur a paru vile et roturière ; elles ont animé leur geste et leur propos d'une noble impudence; et il n'y a point d'honnête homme à qui leur regard assuré ne fasse baisser les yeux. C'est ainsi que, cessant d'être femmes, de peur d'être confondues avec les autres femmes, elles préfèrent leur rang à leur sexe, et imitent les filles de joie, afin de n'être pas imitées.

rignore jusqu'où va cette imitation de leur part, mais je sais qu'elles n'ont pu tout à fait éviter celle qu'elles voulaient prévenir. Quant au rouge et aux corps échancrés, ils ont fait tout le progrès qu'ils pouvaient faire. Les femmes de la ville ont mieux aimé renoncer à leurs couleurs naturelles et aux charmes que pouvait leur prêter Vamoroso pensier des amants, que de rester mises

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comme des bourgeoises; et si cet exemple n'a poiui gagiië les moindres étals, c'est qu'une femme a pied dans un pareil équipage n'est pas trop en sûreté contre les insultes de la populace. Ces insultes sont le cri de la pudeur révoltée; et, dans cette occasion comme en beaucoup d'autres, la brutalité du peuple, plus honnête que la bienséance des gens polis, retient peut-être ici cent mille femmes dans les bornes de la modestie : c'est précisément ce qu'ont prétendu les adroites inventrices de ces modes.

Quant au maintien soldatesque et au ton grenadier, il frappe moins, attendu qu'il est plus universel, et il n'est guère sensible qu'aux nouveaux débarqués. Depuis le faubourg Saint-Germain jusqu'aux halles, il y a peu de femmes à Paris dont l'abord , le regard , ne soit d'une hardiesse à déconcerter quiconque n'a rien vu de semblable en son pays; et de la surprise où jettent ces nouvelles manières, naît cet air gauche qu'on reproche aux étrangers. C'est encore pis sitôt qu'elles ouVtent la bouche. Ce n'est point la voix douce et mignarde de nos Vaudoises; c'est un certain accent dur, aigre, interrogatif, impérieux , moqueur, et plus fort que celui d'un homme. S'il reste dans leur ton quelque grâce de leur sexe, leur manière intrépide et curieuse de fixer les gens achève de l'éclipser. Il semble qu'elles se plaisent à jouir de l'embarras qu'elles donnent a ceux qui les voient pour la première fois : mais il est à croire que cet embarras leur plairait moins si elles en démêlaient mieux la cause.

Cependant, soit prévention de ma part en faveur de la beauté , soit instinct de la sienne a se faire valoir, les belles femmes me paraissent en général un peu plus modestes, et je trouve plus de décence dans leur maintien. Celte réserve ne leur coûte guère; elles sentent bien leurs avantages, elles savent qu'elles n'ont pas besoin d*agaceries pour nous attirer. Peut-être aussi que l'impudence est plus sensible et choquante jointe a la laideur; et

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il est sûr qu*oii couvrirait plutôt de souiflets que de baisers un laid visage effronté, au. lieu qu'avec la modestie il peut exciter une tendre compassion qui mène quelquefois à l'amour. Mais, quoiqu'on général on remarque ici quelque chose de plus doux dans le maintien des jolies personnes , il y a encore tant de minauderies dans leurs manières, et elles soot toujours si visiblement occupées d'elles-mêmes , qu'on n'est jamais exposé dans ce pays ii la tentation qu'avait quelquefois M. de Murait auprès des Anglaises, de dire à une femme qu'elle est belle, pour avoir le plaisir de le lui apprendre.

La gaité naturelle à la nation , ni le désir d'imiter les grands airs, ne sont pas les seules causes de cette liberté de propos et de maintien qu'on remarque ici dans les femmes. Elle parait avoir une racine plus profonde dans les mœurs, par le mélapge indiscret et continuel des deux sexes, qui fait contracter à chacun d'eux l'air, le langage et les manières de l'autre. Nos Syissesses aiment assez à se rassembler entre elles < , elles y vivent dans une douce familiarité; et quoique apparemment elles ne haïssent pas le commerce des hommes, il est certain que la présence de ceux-ci jette une espèce de contrainte dans cette petite gynécocratie. A Paris, c'est tout le contraire; les femmes n'aiment à vivre qu'avec les hommes, elles ne sont à leur aise qu'avec eux. Dans chaque société, la maitresse de la maison est presque toujours seule au milieu d'un cercle d'hommes. On a peine à concevoir d'où tant d'hommes peuvent se répandre partout ; mais Paris est plein d'aventuriers et de célibataires qui passent leur vie à courir de maison en maison ; et les hommes semblent, comme les espèces, se multiplier par la circulation. C'est donc la qu'une femme apprend a parler , agir et penser comme eux, et eux comme elle. C'est là qu'unique objet

I Tout cela est fort changé. Par les circonstances , ces lettres ne semblent écrites que depuis «luelque vingtaine d'années ; aux mœurs , an style , on tes croirait de l'autre siècle.

SOO LA NOUVELLE HÉLOÎSE.

de leurs petites galanteries, elle jouit paisiblement de ces insultants hommages auxquels on ne daigne pas même donner un air de bonne foi. Qu'importe I sérieusement ou par plaisanterie, on s'occupe d'elle, et c'est tout ce qu'elle veQl. Qu'une autre femme survienne, à l'instant le ton de cérémonie succède à la familiarité, les grands airs commencent, l'attention des hommes se partage, et l'on se tient mutuellement dans une secrète gêne dont on ne sort plus qu'en se séparant.

Les femmes de Paris aiment à voir les spectacles, c'està-dire à y être vues; mais leur embarras, chaque fois qu'elles y veulent aller, est de trouver une compagne; car l'usage ne permet à aucune femme d'y aller seule en grande loge, pas même avec son mari , pas même avec un autre homme. On ne saurait dire combien dans ce pays si sociable ces parties sont difficiles à former; de dix qu'on en projette il en manque neuf : le désir d'aller au spectacle les fait lier, l'ennui d'y aller ensemble les fait rompre. Je crois que les fenmies pourraient abroger aisément cet usage inepte ; car où est la raison de ne pouvoir se montrer seule en public? Mais c'est peut-être ce défaut de raison qui le conserve. Il est bon de tourner autant qu'on peut les bienséances sur des choses où il serait inutile d'en manquer. Que gagnerait une femme au droit d'aller sans compagne à l'Opéra? Ne vaut-il pas mieux réserver ce droit pour recevoir en particulier ses amis?

Il est sûr que mille liaisons secrètes doivent être le fruit de leur manière de vivre éparses et isolées parmi tant d'honmies. Tout le monde en convient aujourd'hui 7 et l'expérience a détruit l'absurde maxime de vaincre les tentations en les multipliant. On ne dit donc plus que cet usage est plus honnête, mais qu'il est plus agréable, et c'est ce que je ne crois pas plus vrai ; car quel amour peut régner où la pudeur est en dérision? et quel charme peut avoir une vie privée à la fois d'amour et d'honnêteté? Aussi , conmie le grand fléau de tous ces gens si

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dissipés est Veunni, les femmes se soucieut-elles moins d'être aimées qa*amusées : la galanterie et les soins valent mieux que l'amour auprès d'elles; et, pourvu (pi'on soit assidu, peu leur importe qu'on soit passionné. Les mots mêmes d'amour et d'amant sont bannis de Tintime société des deux sexes , et relégués avec eeux de chaine et de flamme dans tes romans qu'on ne lit plus.

Il semble que tout l'ordre des sentiments naturels soit ici renversé. Le cœur n'y forme aucune chaîne : il n'est point permis aux filles d'en avoir un ; ce droit est réservé aux seules femmes mariées, et n'exclut du choix personne que leurs maris. Il vaudrait mieux qu'une mère eût vingt amants que sa fille un seul. L'adultère n'y révolte point , on n'y trouve rien de contraire à la bienséance : les romans les plus décents, ceux que tout le monde lit pour s'instruire, en sont pleins; et le désordre n'est plus blâmable sitôt qu'il est joint à l'infidélité. O Julie ! telle femme qui n'a pas craint de souiller cent fois le lit conjugal oserait d'une bouche impure accuser nos chastes amours, et condamner l'union de deux cœurs sincères qui ne surent jamais manquer de foi. On dirait que le ma* riage n'est pas k Paris de la même nature que partout ailleurs. C'est un sacrement , a ce qu'ils prétendent , et ce sacrement n'a pas la force des moindres contrats civils : il semble n'être que l'accord de deux personnes libres qui conviennent de demeurer ensemble , de porter le même nom, de reconnaître les mêmes enfants, mais qui n'ont, au surplus , aucune sorte de droits l'une sur l'autre ; et un mari qui s'aviserait de contrôler ici la mauvaise conduite de sa femme n'exciterait pas moins de murmures que celui qui souffrirait chez nous le désordre public de la sienne. Les femmes, de leur côté, n'usent pas de rigueur envers leurs maris, et l'on ne voit pas encore qu'elles les fassent punir d'imiter leurs infidélités. Au reste, comment attendre de part et d'autre un effet plus honnête d'un lien

OÙ le cœur u'a point été consulté? Qui n'épouse que la fortune ou l'état ne doit rien à la personne.

L'amour même, Tamour a perdu ses droits et n'est pas moins dénaturé que le mariage. Si les époux sont ici des garçons et des filles qui demeurent ensemble pour vivre avec plus de liberté, les amants sont des gens indifférents qui se voient par amusement, par air, par habitude, ou par le besoin du moment : le cœur n'a que faire a ces liaisons, on n'y consulte que la commodité et certaines convenances extérieures. C'est, si l'on veut, se connaître, vivre ensemble , s'arranger, se voir, moins encore s'il est possible. Une liaison de galanterie dure un peu plus qu'une visite ; c'est un recueil de jolis entretiens et de jo* lies lettres pleines de portraits, de maximes, de philosophie et de bel esprit. A l'égard du physique , il n'exige pas tant de mystère; on a très-sensément trouvé qu'il fallait régler sur l'instant des désirs la facilité de les satisfaire : la première venue , le premier venu , Tamant ou un autre, un homme est toujours un homme, tous sont presque également bons; et il y a du moins à cela de la conséquence, car pourquoi serait-on plus fidèle à l'amant qu'au mari ? Et puis a certain âge tous les hommes sont à peu près le même homme , toutes les fenomes la même femme; toutes ces poupées sortent de chez la niême marchande de modes , et il n'y a guère d'autre choix à faire que ce qui tombe le plus commodément sous la main.

Comme je ne sais rien de ceci par moi-mê|ae, on m'en a parlé sur un ton si extraordinaire qu'il ne m'a pas été possible de bien entendre ce qu'on m'en a dit. Tout ce que j'en ai conçu , c'est que , chez la plupart des femmes, l'amant est comme un des gens de la maison : s'il ne fait pas son devoir, on le cougédie et l'on en prend un autre; s'il trouve mieux ailleurs ou s'ennuie du métier, il quitte, et l'on en prend un autre. Il y a, dit-on, des femmes assez capricieuses pour essayer môme du maître de la maison.

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car enfin c'est enoore une espèce d'homme. €eUe fantaisie ne dure pas; quand elle est passée, on le chasse et Ton en prend un autre , ou , s'il s'obstine , on le garde et Ton en prend un autre.

Mais, disaîs-je à celui qui m'expliquait ces étranges usages, comment une femme vit-elle ensuite avec tous ces autres-là qui ont ainsi pris ou reçu leur congé? Bon ! reprit-il, elle n'y vit point. On ne se voit plus, on ne se connaît plus. Si jamais la fantaisie prenait de renouer, on aurait une nouvelle counaissance à faire, et ce serait beaucoup qu*on se souvînt de s'être vus. Je vous entends, lui dis-je; mais j'ai beau réduire ces exagérations , je ne conçois pas comment , après une union si tendre , on peut se voir de sang-froid, comment le cœur ne palpite pas au nom de ce qu'on a une fois aimé, comment on ne tressaille pas à sa rencontre. Vous me faites rire, interrompitil, avec vos tressaillements; vous voudriez donc que nos femmes ne fissent autre chose que tomber en syncope?

Supprime une partie de ce tableau , trop chargé sans doute; place Julie à côté du reste, et souviens-toi de mon cœur ; je n'ai rien de plus a te dire.

Il faut cependant l'avouer, plusieurs de ces impressions désagréables s'effacent par l'habitude. Si le mal se présente avant le bien , il ne l'empêche pas de se montrer à son tour ; les charmes de l'esprit et du naturel font valoir ceux de la personne. La première répugnance vaincue devient bientôt un sentiment contraire. C'est l'autre point de vue du tableau, et la justice ne permet pas de ne Texposer que par le côté désavantageux.

C'est le premier inconvénient des grandes villes que les hommes y deviennent autres que ce qu'ils sont, et que la société leur donne pour ainsi dire un être différent du leur. Cela est vrai , surtout k Paris, et surtout a l'égard des femmes, qui tirent des regards d'autrui la seule existence dont elles se soucient. En abordant une dame dans une assemblée , au lieu d'une Parisienne que vous croyez voir, vous ne voye« qu'un simulacre de la mode. Sa haut-^

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son ampleur , sa démarche , sa (aille , sa gorge , ses couleurs, soD air, son regard , ses propos, ses manières, rien de tout cela n*est a elle ; et si vous la voyiez dans son état naturel , vous ne pourriez la reconnaître. Or cet échange est rarement favorable à celles qui le Tont , et en général il n'y a guère à gagner à tout ce qu'on substitue à la nature. Mais on ne Tefrace jamais entièrement ; elle s'échappe toujours par quelque endroit, et c'est dans une certaine adresse h la saisir que consiste l'art d'observer. Cet art n'est pas dirticile vis-à-vis des femmes de ce pays; car, comme elles ont plus de naturel qu'elles ne croient en avoir, pour peu qu'on les fréquente assidûment, pour peu qu'on les détache de cette éternelle représentation qui leur plaît si fort, on les voit bientôt comme elles sont ; et c'est alors que toute l'aversion qu'elles ont d'abord inspirée se<;hange en estime et en amitié.

Voila ce que j'eus occasion d'observer la semaine dernière dans une partie de campagne où quelques femmes nous avaient assez étourdiment invités , moi et quelques autres nouveaux débarqués, sans trop s'assurer que nous leur convenions, ou peut-ôtre pour avoir le plaisir d'y rire de nous à leur aise. Gela ne manqua pas d'arriver le premier jour. Elles nous accablèrent d'abord de traits plaisants et fins, qui, tombant toujours sans rejaillir, épuisèrent bientôt leurs carquois. Alors elles s'exécutèrent de > bonne grâce ; et , ne pouvant nous amener à leur ton , elles furent réduites à prendre le nôtre. Je ne sais si elles se trouvèrent bien de cet échange, pour moi je m'en trouvai à merveille ; je vis avec surprise que je m'éclairais plus avec elles que je n'aurais fait avec beaucoup d'hommes. Leur esprit ornait si bien le bon sens, que je regrettais ce qu'elles en avaient mis a le défigurer; et je déplorais, en jugeant mieux des femmes de ce pays, que tant d'aimables personnes ne manquassent de raison que parce qu'elles ne voulaient pas en avoir. Je vis aussi que les grâces familières et naturelles effaçaient insensible- . "^cnt les airs apprêtés de la ville; car, sans y songer, on

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