‹ Julie (volume 2)Chapitre 59 sur 187 · PARTIE II, LETTRE XXIil · texte numérisé non relu

PARTIE II, LETTRE XXIil

Je fit par force et ne récitât que ses propres ouvrages. Aussi l'ancien Labérius ne pul-il reprendre sa place au cirque parmi les chevaliers romains , tandis que le nouveau en trouve tous les jours une sur les bancs de la Comédie-Française parmi la première noblesse du pays ; et jamais on n'entendit parler à Rome avec tant de respect de la majesté du peuple romain qu'on parle à Paris de la majesté de TOpéra.

Voila ce que j'ai pu recueillir des discours d'autrui sur ce brillant spectacle : que je vous dise a présent ce que j'y ai vu moi-même.

Figurez-vous une gaîne large d'une quinzaine de pieds et longue a proportion; cette gaine est le théâtre. Aux deux côtés, on place par intervalle des feuilles de paravent , sur lesquelles sont grossièrement peints les objets que la scène doit représenter. Le fond est un grand rideau peint de même, et presque toujours percé ou déchiré, ce qui représente des gouffres dans la terre ou des trous dans le ciel , selon la perspective. Chaque personne qui passe

homme contre ce César si vanté. « Après avoir, dlt4l, vécu soixante ans » avec bonsenr, J'ai qoitté ce matin mon foyer chevalier romain , J'y ren- » trerai ce soir vil histrion. Hélas! J'ai vécu trop d'un Jour. O fortune! s'il » fallait me déshonorer une fois , que ne m'y forçaU>tu quand la Jeunesse et la » vigueur me laissaient au moins une figure agréable t mais maintenant quel » triste objet viens-Je exposer aux rebuts du peuple romain ! une voix éteinte . » un corps infirme , un cadavre , un sépulcre animé , qui n'a plus rien de mol «que mon nom. » Le prologue entier qu'il récita dans cette occasion , l'injustice que lui fit César, piqué de la noble liberté avec laquelle il vengeait son honneur flétri , l'affront qu'il reçut au cirque , la bassesse qu'eut CIcéron d'insulter à son opprobre , la réponse fine et piquante que loi fit Labérius ; tout cela nous a été conservé par Aulu-Gelle . et c'est à mon gré le morceau le plus curieux et le plus intéressant de son fade recueil *.

* Aulu-Gelle n'a pu être cité ici que par erreur. Le beau prologue de Labérius ne se trouve que dans Macrobe ( Satumal. , Ub. ii, cap. vu ). Le même auteur rapporte ce qui se passa à ce sujet entre CIcéron et Labérius , et il y revient même à deux fois ( iiv. ii et llv. yii, cbap. m ) ; mais il faut dire que si la réplique de Labérius à CIcéron est en rffet pùiuante, le propos de CIcéron qui y donna lieu veut être Interprété Innocemment , et qu'on n'y voit pas clairement ce caractère de ba$tet$e insultante que Rousseau lui reproche si vivement.

316 LÀ NOUVELLE HÉLOlSE.

derrière le Ihéilre el touche le rideau produit en Tébraulant une sorte de tremblement de terre assez plaisant avoir. I.e ciel est représenté par certaines guenilles bleuâtres , suspendues à des bâtons ou à des cordes, comme Tétendage d'une blanchisseuse. Le soleil (car on Ty voit quelquefois) est un flambeau dans une lanterne. Les chars des dieux et des déesses sont composés de quatre solives encadrées et suspendues à une grosse corde en forme d'escarpolette ; entre ces solives est une planche en travers sur laquelle le dieu s'assied, et sur le devant pend un morceau de grosse toile barbouillée , qui sert de nuage à ce magnifique char. On voit vers le bas de la machine l'illumination de deux ou trois chandelles puantes et mal mouchées, qui , tandis que le personnage se démène et crie en branlant dans son escarpolette, l'enfument tout à son aise : encens digne de la divinité.

Comme les chars sont la partie la plus considérable des machines de l'Opéra , sur celle-là vous pouvez juger des autres. La mer agitée est composée de longues lanternes angulaires de toile ou de carton bleu, qu'on enfile à des broches parallèles, et qu'on fait tourner par des polissons. Le tonnerre est une lourde charrette qu*on promène sur le cintre, et qui n'est pas le moins touchant instrument de cette agréable musique. Les éclairs se font avec des pincées de poix-résine qu'on projette sur un flambeau ; la foudre est un pétard au bout d'une fusée.

Le théâtre est garni de petites trappes carrées, qui, s'ouvrant au besoin, annoncent que les démons vont sortir de la cave. Quand ils doivent s'élever dans les airs, on leur substitue adroitement de petits démons de toile brune empaillée, ou quelquefois de vrais ramoneurs qui branlent en l'air suspendus a des cordes, jusqu'à ce qu'ils se perdent majestueusement dans les guenilles dont j'ai parlé. Mais ce qu'il y a de réellement tragique, c'est quand les cordes sont mal conduites ou viennent à rompre ; car alors les esprits infernaux et les dieux immortels tom-

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