PARTIE !I, LETTBE XXllI. 3f
beat, s*€stropieiit , se luent quelquerois. Ajoutez à tout. €€la les monstres qui rendent certaines scènes fort pathétiques, tels que des dragons, des lézards, des tortues, des crocodiles, de gros crapauds qui se promènent d'un air menaçant sur le théâtre, et font voir à l'Opéra les Tentations de saint Antoine. Chacune de ces figures est animée par un lourdaud de Savoyard qui n'a pas l'esprit de faire la bête.
Voilà, ma cousine, en quoi consiste ë peu près l'auguste appareil de l'Opéra, autant que j'ai pu l'observer du parterre à l'aide de ma lorgnette : car il ne faut pas vous imaginer que ces moyens soient fort cachés et produisent un effet imposant; je ne vous dis en ceci que ce que j*ai aperçu de moi-même , et ce que peut apercevoir comme moi tout spectateur non préoccupé. On assure pourtant qu'il y a une prodigieuse quantité de machines employées à faire mouvoir tout cela; on m'a offert plusieurs fois de me les montrer, mais je n'ai jamais été curieux de voir comment on fait de petites choses avec de grands efforts.
Le nombre des gens occupés au service de l'Opéra est inconcevable. L'orchestre et les chœurs composent ensemble près de cent personnes : il y a des multitudes de danseurs ; tous les rôles sont doubles et triples < , c'est-àdire qu'il y a toujours un ou deux acteurs subalternes prêts k remplacer Tacteur principal , et payés pour ne rien faire jusqu'à ce qu'il lui plaise de ne rien faire à son tour; ce qui ne tarde jamais beaucoup d'arriver. Après quelques représentations, les premiers acteurs, qui sont d'importants personnages, n'honorent plus le public de leur présence; ils abandonnent la place à leurs substituts, et aux substituts de leurs substituts. On reçoit toujours le même argent à la porte, mais on ne donne plus le mémo
■ On ne sait ce que c'est que des doubles en Italie , 1« public ne les souffrirait pas : aussi le sprctacle est4t à beaucoup mciUrur marché ; il en coûterait trop pour être mal servi.
spectacle. Chacun prend son billet comme k une loterie, sans savoir quel lot il aura : et , quel qu'il soit, personne n'oserait se plaindre ; car, afin que vous le sachiez, les nobles membres de cette Académie ne doivent aucun respect au public; c'est le public qui leur en doit.
Je ne vous parlerai point de cette musique; vous la connaissez. Mais ce dont vous ne sauriez avoir d'idée, ce sont les cris affreux, les longs mugissements dont retentit le théâtre durant la représentation. On voit les actrices , presque en convulsion , arracher avec violence ces glapissements de leurs poumons , les poings fermés contre la poitrine, la tête en arrière, le visage enflammé, les vaisseaux gonflés, Testomac pantelant : on ne sait lequel est le plus désagréablement affecté , de Tœil ou de l'oreille ; leurs efforts font autant souffrir ceux qui les regardent , que leurs chants ceux qui les écoulent ; et ce qu'il y a de plus inconcevable est que ces hurlements sont presque la seule chose qu'applaudissent les spectateurs. A leur battement de mains, on les prendrait pour des sourds charmés de saisir par-ci par-la quelques sons perçants, et qui veulent engager les acteurs à les redoubler. Pour moi, je suis persuadé qu*on applaudit les cris d'june actrice à ropéra comme les tours de force d'un bateleur à la foire: la sensation en est déplaisante et pénible, on souffre tandis qu'ils durent ; mais on est si aise de les voir finir sans accident, qu'on en marque volontiers sa joie. Concevez que cette manière de chanter est employée pour exprimer ce que QuinauU a jamais dit de plus galant et de plus tendre. Imaginez les Muses, les Grâces, les Amours, Vénus même, s'exprimant avec cette délicatesse, et jugez de l'effet I Pour les diables , passe encçre ; jîette musique a quelque chose d'infernal qui ne leur messied pas. Aussi les magies, les évocations, et toutes les fêtes du sabbat , sont-elles toujours ce qu'on admire le plus à l'Opéra français.
A ces beaux sons, aussi justes qu'ils sont doux, se ma-