‹ Julie (volume 2)Chapitre 6 sur 187 · RÉPONSE · texte numérisé non relu

RÉPONSE

Je n'ai rien feint qu'une passion modérée dans un cœur au désespoir. Demain vous serez contente , et , quoi que vous en puissiez dire, j'aurai moins fait que de partir.

Iir BILLET DE JULIE.

Insensé! si mes jours te sont chers, crains d'attenter aux tiens. Je suis obsédée, et ne puis ni vous parler ni vous écrire jusqu'à demain. Attendez.

Il faut donc l'avouer enfin ce fatal secret trop mal déguisé! Combien de fois j'ai juré qu'il ne sortirait de mon cœur qu'avec la vie! La tienne en danger me l'arrache; il m'échappe, et l'honneur est perdu. Hélas! j'ai trop tenu parole : est-il une mort plus cruelle que de survivre à l'honneur?

Que dire? comment rompre un si pénible silence? ou plutôt n'ai-je pas déjà tout dit, et ne m'as-tu pas trop en-

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tendue? Ah I tu en as trop vu pour ne pas deviner le reste : entraînée par degrés dans les pièges d'un vil séducteur, je vois, sans pouvoir m'arréter, Tiiorrible précipice où je cours. Homme artificieux I c'est bien plus mon amour que le tien qui fait ton audace. Tu vois l'égarement de mon cœur, tu t'en prévaux pour me perdre; et quand tu me rends méprisable , le pire de mes maux est d'être forcée h te mépriser. Ah ! malheureux, je t'estimais, et tu me déshonores ! Crois-moi, si ton cœur était fait pour jouir en paix de ce triomphe, il ne l'eût jamais obtenu.

Tu le sais, tes remords en augmenteront; je n'avais point dans l'âme des inclinations vicieuses. La modestie et l'hoBuéteté m'étaient chères ; j'aimais à les nourrir dans une vie simple et laborieuse. Que m'ont servi des soins que le ciel a rejetés? Dès le premier jour que j*eus le malheur de te voir, je sentis le poison qui corrompt mes sens et ma raison; je le sentis du premier instant; et tes yeux , tes sentiments, tes discours, ta plume criminelle, le rendent chaque jour plus mortel.

Je n'ai rien négligé pour arrêter le progrès de celle passion funeste. Dans l'impuissance de résister, j'ai voulu me garantir d'être attaquée; tes poursuites ont trompé ma vaine prudence. Cent fois j'ai voulu me jeter aux pieds des auteurs de mes jours, cent fois j'ai voulu leur ouvrir mon cœur coupable : ils ne peuvent connaître ce qui s'y passe ; ils voudront appliquer des remèdes ordinaires à un mal désespéré; ma mère est faible et Sans autorité ; je connais l'inflexible sévérité démon père, et je ne ferai que perdre et déshonorer moi , ma famille et toi-même. Mon amie est absente , mon frère n'est plus ; je ne trouve aucun protecteur au monde contre l'ennemi qui me poursuit; j'implore en vain le ciel , le ciel est sourd aux prières des faibles. Tout fomente l'ardeur qui me dévore; tout m'abandonne à moi-même , ou plutôt tout me livre à loi ; la nature entière semble être ta complice ; tous mes efforts sont vains , je t'adore en dépit de moi-même. Comment mon cœur,

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qui n'a pu résister dans toute sa fonce , céderait-il maintenant à demi? comment ce cœur , qui ne sait rien dissimuler, te caeheraifc-ii le reste de sa faiblesse? Ahl le premier pas qui coûte le plus était celui qu'il ne fallait pas faire; comment m'arrêterais-je aux autres? Non, de ce premier pas, je me sens entraîner dans l'abîme, et tu peux me rendre aussi malheureuse qu'il te plaira.

Tel est l'état affreux où je me vois, que je ne pais plus avoir recours qu'à celui qui m'y a réduite , et que , pour me garantir de ma perte, tu dois être mon unique défensedr contre toi. Je pouvais, je le sais, différer cet aveu de mon désespoir; je pouvais quelque temps déguiser ma honte, et céder par degrés pour m'en imposer à moi-même. Vaine adresse qui pouvait flatter mon amour-propre, et non pas sauver ma vertu 1 Va, je vois trop , je sens trop où mène la première faute , et je ne cherchais pas à préparer ma ruine , mais a l'éviter.

Toutefois, si tu n'es pas le dernier des hommes, si quelque étincelle de vertu brilla dans ton âme, s'il y reste encore quelque trace des sentiments d'honneur dont tu m'as paru pénétré , puis-je te croire assez vil pour abuser de l'aveu fatal que mon délire m'arrache? Non , je te connais bien; tu soutiendras ma faiblesse , tu deviendras ma sauvegarde, tu protégeras ma personne contre mon propre cœur. Tes vertus sont le dernier refuge de mon innocence ; mon honneur s'ose confier au tien, tu ne peux conserver l'un sans l'autre : âmo généreuse, ahl conserve-les tous deux; et, du moins pour Pamour de toi-même, daigne prendre pitié de moi.

O Dieu! suis-je assez humiliée? Je t'écris à genoux; je baigne mon papier de mes pleurs; j'élève à toi mes timides supplications. Et ne pense pas cependant que j'ignore que c'était a moi d'en recevoir, et que, pour me faire obéir, je n'avais qu'à me rendre avec art méprisable. Ami, prends ce vain empire, et laisse-moi l'honnêteté : j'aime mieux être ton esclave et vivre innocente , que d'acheter ta dé-

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pendance au prix de mon déshonoeur. Si tu daignes m'écouter, que d'amour, que de respect ne dois-tu pas attendre de celle qui te devra sou retour à la vie ! Quels ciiarmes dans la douce union de deux âmes pures ! tes désirs vaincus seront la source de ton bonheur, et les plaisirs dont tu jouiras seront dignes du ciel même.

Je crois , j'espère qu'un cœur qui m'a paru mériter tout l'attachement du mien ne démentira pas la géinérosilé que j'attends de lui ;^ j'espère encore que, s'il était assez lâche pour abuser de mon égarement et des aveux qu'il m'arrache, le mépris, l'indignation, me rendraient la raison que j'ai perdue, et que je ne serais pas assez lâclie moi-même pour craindre un amant dont j'aurais à rougir. Tu seras vertueux, ou méprisé; je serai respecté^, ou guérie. Voilà l'unique espoir qui me reste avant celui de mourir.

Puissances du ciel ! j'avais une âme pour la douleur, donnez-m'en une pour la félicité. Amour, vie de l'âme, viens soutenir la mienne prête a défaillir. Charme inexprimable de la vertu, force invincible de la voix de ce qu'on aime, bonheur, plaisirs, transports, que vos traits sont poignants! qui peut en soutenir l'atteinte? Oh! conunent suffire au torrent de délices qui vient inonder mon cœur? comment expier les alarmes d'une craintive amante? Julie... non; ma Julie a genoux! ma Julie verser des pleurs!... celle a qui l'univers devrait des hommages, supplier un homme qui l'adore de ne pas l'outrager, de ne pas se déshonorer lui-même! Si je pouvais m'indigner contre toi, je le ferais, pour tes frayeurs qui nous avilissent. Juge mieux, beauté pure et céleste, de la nature de ton empire. £h ! si j'adore les charmes de ta personne, n'est-ce pas surtout pour l'empreinte de cette âme sans tache qui l'anime, et dont tous tes traits portent la divine enseigne? Tu crains de céder à mes poursuites?

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Mais quelles poursuites peat redouter celle qui couvre de respect et d'honnêteté tons les sentiments qu'elle inspire? Ëstril un homme assez vil sur la terre pour oser être té* méraireavec toi?

Permets, permets que je savoure le bonheur inattendu d'être aimé... aimé de celle... Trône du monde, combien je te vois au-dessous de moi! Que je la relise mille fois, cette lettre adorable où ton amour et tes sentiments sont écrits en caractères de feu ; où , malgré tout Temportement d'un cœur agité , je vois avec transport combien dans une âme honnête les passions les plus vives gardent encore le saint caractère de la vertu I Quel monstre , après avoir lu cette touchante lettre, pourrait abuser de ton état, et témoigner par l'acte le plus marqué son profond mépris pour lui-même? Non , chère amante , prends confiance <iQ un ami fidèle qui n'est point fait pour te tromper. Bien que ma raison soit k jamais perdue, bien que le trouble de mes sens s'accroisse à chaque instant, ta personne est désormais pour moi le plus charmant, mais le plus sacré dépôt dont jamais mortel fut honoré. Ma flamme et son objet conserveront ensemble une inaltérable ptireté. Je frémirais de porter la main sur tes chastes attraits , plus que du plus vil inceste ; et tu n'es pas dans une sûreté plus inviolable avec ton père qu'avec ton amant. Ohl si jamais cet amant heureux s'oublie uu moment devant toi!... L'amant de Julie aurait une âme abjecte! Non, quand je cesserai d'aimer la vertu, je ne t'aimerai plus; à ma première lâcheté, je ne veux plus que lu m'aimes.

Hassure-toi donc, je t'en conjure au nom du tendre et pur amour qui nous unit ; c^est a. lui de t'être garant de ma retenue et de mon respect; c'est à lui de te répondre <le lui-même. £t pourquoi tes craintes iraient-elles plus )oin que mes désirs? à quel autre bonheur voudrais-jç aspirer , si tout mon cceur suffit a peine à celui qu'il l^oûle? Nous sommes jeunes tous deux , il est vrai ; nous

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aimons pour la première et Tunique fois de la vie, et n'avons nulle expérience des passions : mais l'honneur qui nous conduit est-il un guide trompeur? a-t-il besoin d'une expérience suspecte qu'on n'acquiert qu'a force de vices? J'ignore si je m'abuse, mais il me semble que les sentiments droits sont tous au fond de mon cœur. Je ne suis point un vil séducteur, comme tu m'appelles dans ton désespoir, mais un homme simple et sensible, qui montre aisément ce qu'il sent, et ne sent rien dont il doive rougir. Pour dire tout en un seul mot, j'abhorre encore plus le crime que je n'aime Julie. Je ne sais , non , je ne sais pas même si l'amour que tu fais naître est com^ patible avec l'oubli de la vertu , et si tout autre qu'une âme honnête peut sentir assez tous tes charmes. Pour moi , plus j'en suis pénétré, plus mes sentiments s'élèvent. Quel bien, que je n'aurais pas fait pour lui-môme, ne ferais-je pas maintenant pour me rendre digne de toi? Ah ! daigne te confier aux feux que tu m'inspires , et que tu sais si bien purifier; crois qu'il suffit que je t'adore, pour respecter à jamais le précieux dépôt dont tu m'as chargé. Oh! quel cœur je vais posséder! Vrai bonheur, gloire de ce qu'on aime , triomphe d'un amour qui s'honore , combien tu vaux mieux que tous ses plaisirs I

Yeux-tu, ma cousine, passer ta vie à pleurer cette pauvre Ghaillot, et faut-il que les morts te fassent oublier les vivants f1^ regrets sont justes , et je les partage ; mais doivent-ils être éternels? Depuis la perte de ta mère, elle t'avait élevée avec le plus grand soin : elle était plutôt ton amie que ta gouvernante; elle t'aimait tendrement, et m'aimait parce que tu m'aimes ; elle ne nous inspira jamais que des principes de sagesse et d'honneur. Je sais tout cela, ma chère, et j'en conviens avec plaisir. Mais conviens aussi que la bonne femme était peu prudente

PABTIE I , LETTBE VI. 4t

avec nous; qu'elie nous faisait sans nécessité les confi* denees les plus indiscrètes ; qu'elle nous entretenait sans cesse des maximes de la galanterie, des aventures de sa jeimesse , du manège des amants; et que, pour nous garantir des pièges des hommes , si elle ne nous apprenait pas à leur en tendre , elle nous instruisait au moins de mille choses que de jeunes filles se passeraient bien de savoir. Console-toi donc de sa perte, conune d'un mal qui n'est pas sans quelque dédonmiagement : à l'âge où nous smnmes , ses leçons commençaient k devenir dangereuses , et le cî«l nous Ta peut-être ôtée au moment où il n'était pas bon qu'elle nous restât plus longtemps. Souviens-toi de tout ce que tu me disais quand je perdis le meilleur des frères. La Chaillot t'est-elle plus chère? as-tu plus de raison de la regretter?

Reviens, ma chère, elle n'a plus besoin de toi. Hélas ! tandis que tu perds ton temps en regrets superflus, comment ne crains-tu point de t'en attirer d'autres? comment ne crains-tu point , toi qui connais l'état de mon cœur, d'abandonner ton amie a des périls que ta présence aurait prévenus? Oh! qu'il s'est passé de choses depuis ton départ! Tu frémiras en apprenant quels dangers j'ai courus par mon imprudence. J'espère en être délivrée; mais je me vois, pour ainsi dire, à la discrétion d'autrui : c'est k toi de me rendre k moi-même. Hâto-toi donc de revenir. Je n'ai rien dit tant que tes soins étaient utiles k ta pauvre bonne ; j'eusse été la première k f^xhorter k les lui rendre. Depuis qu'elle n'est plus , c'est k sa famille que tu les dois : nous les remplirons mieux ici de concert que tu ne ferais seule k la campagne , et tu t'acquitteras des devoirs de la reconnaissance sans rien ôter k ceux de l'amitié.

Depuis le départ de mon père, nous avons repris notre ancienne manière de vivre, et ma mère me quitte moins; mais c'est par habitude plus que par défiance. Ses sociétés lai prennent encore bien des moments qu'elle ne veut pas dérober k mes petites études, et Babi remplit alors sa

place assez négligemment. Quoique je trouve à celle bonne mère beaucoup trop de sécurité , je ne puis me résoudre à l'en avertir; je voudrais bien pourvoir à ma sûreté sans perdre son estime, et c'est toi seule qui peux concilier tout cela. Reviens, ma Claire, reviens sans tarder. Tai regret aux leçons que je prends sans toi, et j'ai peur de devenir trop savante : notre maître n'est pas seulement un homme de mérite, il est vertueux, et n'en est que plus à craindre. Je suis trop contente de lui pour rétre de moi : a son âge et au nôtre, avec Tbomme le plus vertueux , quand il est aimable, il vaut mieux être deux filles qu'une.

LETTBE VII. — BÉPOIVSE.

Je t'entends et tu me fais trembler, non que je croie le danger aussi pressant que tu l'imagines. Ta crainte modère la mienne sur le présent , mais l'avenir m'épouvante ; et si tu ne peux te vaincre, je ne vois plus que des malheurs. Hélas ! combien de fois la pauvre Cbaillot mV t-elle prédit que le premier soupir de ton cœur ferait le destin de ta vie! Ahl cousine, si jeune encore faut-il voir déjà ton sort s'accomplir ! Qu'elle va nous manquer cette femme habile que tu nous crois avantageux de perdre ! Il l'eût été peut-être de tomber d'abord en de plus sûres mains; mais nous sommes trop instruites en sortant des siennes pour nous laisser gouverner par d'autres, et pas assez pour nous gouverner nous-mêmes : elle seule pouvait nous garantir des dangers auxquels elle nous avait exposées. Elle nous a beaucoup appris , et nous avons , ce me semble, beaucoup pensé pour notre âge. La vive et tendre amitié qui nous unit presque dès le berceau nous a , pour ainsi dire, éclairé le cœur de bonne heure sur toutes les passions. Nous connaissons assez bien leurs signes et leurs effets ; mais il n'y a que l'art de les réprimer qui nous manque. Dieu veuille que ton jeune philosophe connaisse mieux que nous cet art-là î

PA.BTIE I , LETTfiE Vil. 43

Quand je dis nous , tu m'entends ; c'est surtout de toi que je parle ; car, pour moi , la bonne m'a toujours dit que mon élourderie me tiendrait lieu de raison, que je n'aurais jamais l'esprit de savoir aimer, et que j'étais trop folle pour faire un jour des folies. Ma Julie, prends garde a toi ; mieux elle augurait de ta raison , plus elle craignait pour ton cœur. Aie bon courage cependant; tout ce que la sagesse et l'honneur pourront faire, je sais que ton âme le fera; et la mienne fera, n'en doute pas, tout ce que l'amitié peut faire à son tour. Si nous en savons trop pour notre âge, au moins cette étude n'a rien coûté à nos mœurs. Crois, ma chère, qu'il y a bien des filles plus simples qui sont moins honnêtes que nous : nous le sommes, parce que nous voulons Tôtre; et, quoi qu'on en puisse dire, c'est le moyen de l'être plus sûrement.

Cependant, sur ce que tu me marques, je n'aurai pas un moment de repos que je ne sois auprès de toi; car, sî tu crains le danger, il n'est pas tout a fait chimérique. Il est vrai que le préservatif est facile : deux mots à ta mère, et tout est fini. Mais je te comprends, tu ne veux point d'un expédient qui finit tout : tu veux bien t'ôter le pouvoir de succomber, mais non pas l'honneur de combattre. O pauvre cousine!... encore si la moindre lueur... Le baron d'Étange consentir à donner sa fille, son enfant unique, a un petit bourgeois sans fortune I L'espères-tu?... Qu'espères-tu donc? que veux-tu?... Pauvre, pauvre cousine 1... Ne crains rien toutefois de ma part; ton secret sera garde par ton amie. Bien des gens trouveraient plus honnête de le révéler; peut-être auraient-ils raison Pour moi, qui ne suis pas une grande raisonneuse, je ne veux point d'une honnêteté qui trahit l'amitié, la foi, la confiance ; j'imagine que chaque relation , chaque âge , a ses maximes , ses devoirs, ses vertus; que ce qui serait prudence h d'autres, a moi serait perfidie, et qu'au lieu de nous rendre sages on nous rend méchants en confondant tout cela. Si ton amour est faible, nous le vaincrons; s'il est

extrême, c'est l'exposera des tragédies que de l'attaquer pdLT des moyens violents ; et il ne convient à Tamitié de tenter que ceux dont elle peut répondre. Mais, en revanche , tu n'as qu'à marcher droit quand tu seras sous ma garde. Tu verras, tu verras ce que c'est qu'une duègne de dix-huit ans.

Je ne suis pas , comme tù sais, loin de toi pour mon plaisir; et le printemps n'est pas si agréable en campagne que tu penses; on y souffre a la fois le froid et le chaud; on n'a point d'ombre a la promenade, et il faut se chauffer dans la maison. Mon père, de son côté, ne laisse pas, au milieu de ses bâtiments , de s'apercevoir qu'on a la gazette ici plus tard qu'a la ville. Ainsi tout le monde ne demande pas mieux que d'y retourner , et tu m'embrasseras, }'espère, dans quatre ou cinq jours. Mais ce qui m'inquiète est que quatre ou cinq jours font je ne sais combien d'heures, dont plusieurs sont destinées au philosophe. Au philosophe, entends-tu, cousine? Pense que toutes ces heures^a ne doivent sonner que pour lui.

Ne va pas ici rougir et baisser les yeux. Prendre un air grave , il t'est impossible ; cela ne peut aller à tes traits. Tu sais bien que je ne saurais pleurer sans rire, et que je n'en suis pas pour cela moins sensible ; je n'en ai pas moins de chagrin d'être loin de toi ; je n'en regrette pas moins la bonne Chaillot. .Te te sais un gré infini de vouloir partager avec moi le soin de sa famille, je ne l'abandonnerai de mes jours; mais tu ne serais plus toimême , si tu perdais quelque occasion de faire du bien. Je conviens que la pauvre mie était babillarde, assez libre dans ses propos familiers, peu discrète avec déjeunes fîU^, et qu'elle aimait à parler de son vieux temps. Aussi ne sont-ce pas tant les qualités de son esprit que je re-' grette , bien qu'elle en eût d'excellentes parmi de mauvaises. La pert€ que je pleure en elle, c'est son bon cœur, son parfait attachement, qui lui donnait à la fois pour moi la tendresse d'une mère et la confiance d'une sœur. Elle

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