PARTIE I, LETTBE YUI
me tenait lieu de toute ma famille. A peine ai-je connu ma mère; mon père m'aime autant qu'il peut aimer*, nous avons perdu ton aimable frère Je ne vois presque jamais les miens. Me voila conune une orpheline délaissée. Mon enfant, tu me restes seule; car ta bonne mère, c'est toi. Tu as raison pourtant; tu me restes. Je pleurais! j'étais donc folle; qu'avais-je à pleurer?
P. S. De peur d'accident, J'adresse cette lettre à notre maître, afin qu'elle te parvienne plus sûrement.
LBTTBK Vni 1. — A JULIE.
Quels sont, belle Julie, les bizarres caprices de l'amour! Mon cœur a plus qu'il n'espérait, et n'est pas content 1 Vous m'aimez, vous me le dites, et je soupire! Ce cœur injuste ose désirer encore , quand il n'a plus rien à désirer; il me punit de ses fantaisies, et me rend inquiet au sein du bonheur. Ne croyez pas que j'aie oublié les lois qui me sont imposées, ni perdu la volonté de les obser ver ; non, mais un secret dépit m'agite en voyant que ces lois ne coûtent qu'a moi, que vous qui vous prétendiez si faible êtes si forte à présent, et que j'ai si peu de combats à rendre contre moi-même, tant je vous trouve attentive à les prévenir.
Que vous êtes changée depuis deux mois, sans que rien ait changé que vous! Vos langueurs ont disparu; il n'est plus question de dégoût ni d'abattement; toutes les grâces sont venues reprendre leurs postes ; tous vo& charmes se sont ranimés ; la rose qui vient d'éclore n'est pas plus fraîche que vous; les saillies ont recommencé; vous avez de l'esprit avec tout le monde; vous folâtrez, même avec moi, comme auparavant; et, ce qui m'irrite plus que
■ On sent qu'il 7 a Ici iine lacune , et Ton en trouvera souTcnt dans la suite de cette correspondance. Plosleurs lettres se sent perdacs , d'antres ont été supprimées , d'autres ont souffert des retranchements; mais il ne manque rien d'essentiel qu'on ne puisse aisément suppléer à l'aide de ce qnl reste.
tout le reste, vous me jurez un amour éternel d^un air aussi gai que si vous disiez la chose du monde la plus plaisante.
Dites, dites, volage, est-ce là le caractère d'une passion violente réduite à se combattre elle-même? et si vous aviez le moindre désir à vaincre, la contrainte n'étoufferaitelle pas au moins l'enjouement? Oh 1 que vous étiez bien plus aimable quand vous étiez moins belle I Que je regrette cette pâleur touchante, précieux gage du bonheur d'un amant I et que je hais l'indiscrète santé que vous avez recouvrée aux dépens de mon repos ! Oui , j'aimerais mieux vous voir malade encore que cet air content, ces yeux brillants, ce teint fleuri qui m'outragent. Avezvous oublié si tôt que vous n'étiez pas ainsi quand vous imploriez ma clémence? Julie ! Julie ! que cet amour si vif est devenu tranquille en peu de temps!
Mais ce qui m'offense plus encore , c'est qu'après vous être remise a ma discrétion , vous paraissez vous en délier, et que vous fuyez les dangers conmie s'il vous en restait à craindre. Est-ce ainsi que vous honorez ma retenue? et mon inviolable respect méritait-il cet affront de votre part? Bien loin que le départ de votre père nous ait laissé plus de liberté, à peine peut-on vous voir seule. Votre inséparable cousine ne vous quitte plus. Insensiblement nous allons reprendre nos premières manières de vivre et notre ancienne circonspection, avec celte unique différence qu'alors elle vous était a charge, et qu'elle vous plaît maintenant.
Quel sera donc le prix d'un si pur hommage, si votre estime ne l'est pas? et de quoi me sert l'abstinence éternelle et volontaire de ce qu'il y a de plus doux au monde, si celle qui l'exige ne m'en sait aucun gré? Certes , je suis las de souffrir inutilement , et de me condamner . aux plus dures privations sans en avoir même le mérite. Quoi! faut-il que vous embellissiez impunément, tandis que vous me méprisez? faut-il qu'incessamment mes yeux
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dévorent des charmes dont jamais ma bouche n'ose approcher? faatril enfin qae je m'ôte à moi-même toute espérance, sans pouvoir au moins m'honorer d'un sacrifice aussi rigoureux? Non; puisque vous ne vous fiez pas à ma foi , je ne veux plus la laisser vainement engagée : c'est une sûreté injuste que celle que vous tirez a la fois de ma parole et de vos précautions ; vous êtes trop ingrate, ou je suis trop scrupuleux, et je ne veux plus refuser de la fortune les occasions que vous n'aurez pu lui ôter. Enfin, quoi qu'il en soit de mon sort, je sens que j*ai pris une charge au-dessus de mes forces. Julie, re^ prenez la garde de vous-même , je vous rends un dépôt trop dangereux pour la fidélité du dépositaire, et dont la défense coûtera moins à votre cœur que vous n'avez feini de le craindre.
Je vous le dis sérieusement : comptez sur vous , ou chassez-moi, c'est-à-dire ôtez-moï la vie. J'ai pris uu engagement téméraire. J^admire conmient je Tai pu tenir si longtemps; je sais que je le dois toujours, mais je sens qu*il m'est impossible. On mérite de succomber quand on s'impose de si périlleux devoirs. Croyez -^ moi, chère et tendre Julie, croyez-en ce cœur sensible qui ne vit que pour vous : vous serez toujours respectée; mais je puis un instant manquer de raison , et TWresfle des sens peut dicter un crime dont on aurait horreur de- sang-froid. Heureux de n'avoir point trompé votre espoir , j'ai vaincu deux mois , et vous me devez le prix de deux siècles de souffrances.
J'entends; les plaisirs du vice et l'honneur de la vertu vous feraient un sort agréable. Estrce Ik votre morale?.... Eh I mon bon ami , vous vous lassez bien vite d'être généreui I Ne l'étiez-vous donc que par artifice? La singulière marque d'attachement que de vous plaindre de ma santé ! Serait-ce que vous espériez voir mon fol amour achever de
la détruire , et que vous m'attendiez au moment de vous demander la vie? ou bien comptiez-vous de me respecter aussi longtemps que je ferais peur , et de vous rétracter quand je deviendrais supportable? Je ne vois pas dans de pareils sacrifices un mérite à tant faire valoir.
Vous me reprochez avec la même équité le soin que je prends de vous sauver des ccmibats pénibles avec vousmême, comme si vous ne deviez pas plutôt m'en remercier. Puis vous vous rétractez de rengagement que vous avez pris comme d'un devoir trop k charge ; en sorte que, dans la même lettre , vous vous plaignez de ce que vous avez trop de peine, et de ce que vous n'en avez pas assez. Pensezy tnieux , et lâchez d'être d'accord avec vous pour donner h vos prétendus griefs une couleur moins frivole ; ou plutôt quittez toute cette dissimulation , qui n'est pas dans votre caractère. Quoi que vous puissiez dire , votre cœur est plus content du mien qu'il ne feint de l'être : ingrat , vous savez trop qu'il n'aura jamais tort avec vous ! Votre lettre même vous dément par son style enjoué , et vous n'auriez pas tant d'esprit si vous étiez moins tranquille. En voilà trop sur les vains reproches qui vous regardent; passons à ceux qui me regardent moi-même , et qui semblent d'abord mieux fondés.
Je le sens bien, la vie égale et douce que nous menons depuis deux mois ne s'accorde pas avec ma déclaration précédente, et j'avoue que ce n'est pas sans raison que vous êtes surpris de ce contraste. Vous m'avez d'abord vue au désespoir , vous me trouvez à présent trop paisible ; de là vous accusez mes sentiments d'inconstance et mon cœur de caprice. Ah ! mon ami , ne le jugez-vous point trop sévèrement ? 11 faut plus d'un jour pour le connaître. Attendez , et vous trouverez peut-être que ce cœur qui vous aime n'est pas indigne du vôtre.
Si vous pouviez comprendre avec quel effroi j'éprouvai les premières atteintes du sentiment qui m'unit à vous , vous jugeriez du trouble qu'il dut me causer : j'ai été élevée
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dans des maximes si sévères . que l'amour le plus pur me paraissait le comble du déshonnear. Tout m'apprenait ou me faisait croire qu'une fille sensible était perdue au pre* mier mot tendre échappé de sa bouche ; mon imagination * troublée confondait le crime avec l'aveu de la passion; et. j'avais une si affreuse idée de ce premier pas , qu'à peine^ voyais-je au delà nul intervalle jusqu'au dernier. L'excessive défiance de moi-même augmenta mes alarmes; les combats de la modestie me parurent ceux de la chasteté : je pris le tourment du silence pour l'emportement des désirs. Je me crus perdue aussitôt que j'aurais parlé, et cependant il fallait parler ou vous perdre. Ainsi, ne pouvant plus déguiser mes sentiments, je tâchai d'exciter la générosité des vôtres; et, me fiant plus à vous qu'a moi , je voulus , en intéressant votre honneur a ma défense , me ménager des ressources dont je me croyais dépourvue.
J'ai reconnu que je me trompais ; je n'eus pas parlé, que je me trouvai soulagée ; vous n'eûtes pas répondu , que je me sentis tout à fait calme : et deux mois d'expérience m'ont appris que mon cœur trop tendre a besoin d'amour, mais que mes sens a'ont aucun besoin d'amant. Jugez, vous qui aimez la vertu , avec quelle joie je fis cette heureuse découverte. Sortie de cette profonde ignominie où mes terreurs m'avaient plongée, je goûte le plaisir délicieux d'aimer purement. Cet état fait le bonheur de ma vie; mon humeur et ma santé s'en ressentent; à peine puis-je en concevoir un plus doux , et l'accord de l'amour et de l'innocence me semble être le paradis sur la terre.
Dès lors je ne vous craignis plus ; et, quand je pris soin d'éviter la solitude avec vous, ce fut autant pour vous que pour moi ; car vo? yeux et vos soupirs annonçaient plus de transports que de sagesse ; et si vous eussiez oublié l'arrêt que vous avez prononcé vous-même , je ne l'aurais pas oublié.
Ah ! mon ami , que ne puis-je faire passer dans voIjeêa
50 L4 NOUVELLE liBLOÎSE.
âme le seDlimeiU de boûheur et de paix qui règne au fond de la miem^ tque ne puis-je tous apprendre a jouir trauquillement du plus ëélicieui état de la vie 1 Les charmes
(de l'union des cœurs se joignent pour nous k ceux de Tinnoceoce : nulle crainte , nulle honte ne trouble notre fé- ^ licite; au scindes vrais plaisirs de l'amour , nous pouvons parler de la vertu sans rougir ,
£ t' é n U placer ooo 1' onestade accanto '.
Je ne sais quel triste pressentiment s'élève dans mon sein , et me crie que nous jouissons du seul temps heureux que le ciel nous ait destiné. Je n'entrevois dans l'avenir qu'absence , orages , troubles , contradictions : la moindre altération à notre situation présente me parait ne pouvoir être qu'un mal. Non , quand un lien plus doux nous unirait a jamais , je ne sais si Texcès du bonheur n'en deviendrait pas bientôt la ruine. Le moment de la possession / est une crise de Tamour , et tout changement est dan^ { gereux au nôtre ; nous ne pouvons plus qu'y perdre. Je t'en conjure, mon tendre et unique ami, tâche de calmer l'ivresse des vains (fësirs que suivent toujours les regrets ; le repentir, la tristesse. Goûtons en paix notre situation présente. Tu te plais a m'instruire, et tu sais trop si je me plais a recevoir tes leçons. Rendons-les encore plus fréquentes; ne nous quittons qu'autant qu'il faut pour la bienséance; employons k nous écrire les moments que nous ne pouvons passer k nous voir, et profitons d'un temps précieux, après lequel peut-être nous soupirerons un jour. Ah ! puisse notre sort , tel qu'il est^ durer autant que notre vie ! L'esprit s'orne, la raison s'éclaire , l'âme se fortifie , le cœur jouit : que manque-t-il a notre bonheur?
. I Et ic pUisir s'unit à Thonnëteté. Nétast.
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LBTTBB X. — A JCtlB.
rendte
Que vous avez raison , ma Julid , de dire que je ne vous connais pas encore ! toujours je crois connaître tous les trésors de votre belle âme , et toujours j'en découvre de nouveaux. Quelle femme jamais associa comme vous la tendresse a la vertu , et, tempérant Tune par l'autre , les rendit toutes deux plus charmantes? Je trouve je ne sais quoi d'aimable et d'attrayant dans cette sagesse qui me désole ; et vous ornez avec tant de grâce les privations que vous m'imposez, qu'il s'en faut peu que vous ne me les [endiez chères.
le sgns chaque jour davantage , le plus grand des ms est d'être aimé de vous; il n'y en a point, il n'y en peut avoir qui l'égale; et s'il fallait choisir entre votre cœur et votre possession même , non , charmante Julie , je ne balancerais pas un instant. Mais d'où viendrait cette amère alternative , et pourquoi rendre incompatible ce que la nature a voulu réunir? Le temps est précieux, dites-vous ; sachons en jouir «tel qu'il est , et gardons-nous par notre impatience d'en troubler le paisible cours. £h ! qu'il passe et qu'il soit heureux I Pour profiter d'un état aimable faut-il en négliger un meilleur, et préférer le repos a la félicité suprême ? Ne perd-on pas tout le temps
qu'on peut mieux ^VjAj^^^]^ ^^ • ^î ^'^^ P^u^ ^^^^^ ^'|^ ans en un guartJpeùre , a (pioï bon compter tristement les jours qu'on/Inra vécu ?
Tout ce q^ vous dites du bonheur de notre situation présente esrincontestable ; je sens que nous devons être heureux, et pourtant je ne le suis pas. La sagesse a beau parler par votre bouche , la voix de la nature est la plus forte. Le moyen de lui résister quand elle s'accorde à la voix du cœur? Hors vous seule , je ne vois rien dans ce séjour terrestre qui soit digne d'occuper mon âme et mes
sens : non , sans vous la nature n'est plus rien pour moi ; mais son empire est dans vos yeux , et c'est là qu'elle est invincible.
Il n'en est pas ainsi de vous, céleste Julie; vous vous contentez de diarmer nos sens , et n'êtes point en guerre avec les vôtres. Il semble que des passions humaines soient au-dessous d'une âme si subline ; et comme vous avez la beauté des anges, vous en avez la pureté. O pureté que je respecte en murmurant , que ne puis-je ou vous rabaisser ou m'élever jusqu'à vousl Mais non, je ramperai toujours sur la terre , et vous verrai toujours briller dans les cieui. Ah! soyez heureuse aux dépens de mon repos;* jouissez de toutes vos vertus; périsse le vil mortel qui tentei jamais d'en souiller une! Soyez heureuse; je tâche d'oublier combien je suis à plaindre, et je tirerai de vol bonheur même la consolation de mes maux. Oui, chère amante, il me semble que mon amour est aussi parfait que son adorable objet ; tous les désirs enflammés par vos charmes s'éteignent dans les perfections de votre âme ; je la vois si paisible, que je n'ose en troubler la tranquillité. Chaque fois que je suis tenté de vous dérober la moindre caresse, si le danger de vous offenser me retient, mon cœur me retient encore plus par la crainte d'altérer une félicité si pure ; dans le prix des biens où j'aspire , je ne vois plus que ce qu'ils vous peuvent coûter; et, ne pouvant accorder mon bonheur avec le vôtre, jugez comment j'aime : c'est au mien que j'ai renoncer
Que d'inexplicables contradictions dans les sentiments que vous m'inspirez! Je suis à la fois soumis ^ téméraire , impétueux et retenu ; je ne saurais lever les yeux sur vous sans éprouver des combats en moi-même. Vos regards , votre voix, portent au coeur, avec l'amour, l'attrait touchant de l'innocence; c'est un charme divin qu'on aurait regret d'effacer. Si j'ose former des vœux extrêmes, ce n'est plus qu'en votre absence ; mes désirs , n'osant aller