‹ Julie (volume 2)Chapitre 66 sur 187 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

LETTRE PREMIÈRE. — DE MÀDA.ME d'oRBE.

Que de maux vous causez a ceux qui vous aiment 1 que de pleurs vous avez déjà fait couler dans une famille infortunée dont vous seul troublez le repos ! Craignez d'ajouter le deuil à nos larmes ; craignez que la mort d'une mère affligée ne soit le dernier effet du poison que vous versez dans le cœur de sa fille, et qu'un amour désordonné ne devienne enfin pour vous-même la source d'un remords éternel. L'amitié m'a fait supporter vos erreurs tant qu'une ombre d'espoir pouvait les nourrir; mais comment tolérer une vaine constance que Thonnenr et la raison condamnent, et qui, ne pouvant plus causer que des malheurs et des peines, ne mérite que le nom d'obstination?

Vous savez de quelle manière le secret de vos feux , dérobé si longtemps aux soupçons de ma tante , lui fut dévoilé par vos lettres. Quelque sensible que soit un tel coup a cette mère tendre et vertueuse , moins irritée contre vous que contre elle-même , elle ne s'en prend qu'a son aveugle négligence ; elle déplore sa fatale illusion : sa plus cruelle peine est d'avoir pu trop estimer sa fille, et sa douleur est pour Julie un châtiment cent fois pire que ses reproches.

L'accablement de cette pauvre cousine ne saurait s'imaginer. 11 faut le voir pour le comprendre. Son cœur semble çtouffé par l'affliction, et l'excès des sentiments qui l'oppressent lui donne un air de stupidité plus effrayante que

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des cris aigus. Elle se tient jour et Duit à genoux au chevet de sa mère, Pair morne, Fœil fixé en terre, gardant un profond silence , la servant avec plus d'attention et de vivacité que jamais, puis retombant à l'instant dans un état d'anéantissement qui la ferait prendre pour une autre personne. Il est trèft-clair que c'est la maladie de la mère qui soutient les forces de la fille ; et si l'ardeur de la servir n'animait son zèle, ses yeux éteints, sa pâleur, son extrême abattement, me feraient craindre qu'elle n'eût grand besoin pour elle-même de tous les soins qu'elle lui rend. Ma tante s'en aperçoit aussi ; et je vois , a l'inquiétude avec laquelle elle me reconmiande en particulier la santé de sa fille combien le cœur combat de part et d'autre contre la gêne qu'elles s'imposent, et combien on doit vous haïr de troubler une union si charmante.

Cette contrainte augmente encore par le soin de la dérober aux yeux d'un père emporté , auquel une mère tremblante pour les jours de sa fille veut cacher ce dangereux secret. On se fait une loi de garder en sa présence l'ancienne familiarité ; mais , si la tendresse maternelle profite avec plaisir de ce prétexte, une fiÙe confuse n'ose livrer son cceur à des caresses qu'elle croit feintes, et qui lui sont d'autant plus cruelles qu'elles lui seraient douces si elle osait y compter. En recevant celles de son père, elle regarde sa mère d'un air si tendre et si humilié , qu'on voit son cœur lui dire par ses yeux : Ah I que ne suis-je digne encore d'en recevoir autant de vousl

Madame d'Étange m'a prise plusieurs fois à part; et j'ai connu facilement, a la douceur de ses réprimandes et au ton dont elle m'a parlé de vous, que Julie a fait de grands efforts pour calmer envers nous sa trop juste indignation, et qu'elle n'a rien épargné pour noUs justifier Tun et l'autre à ses dépens. Vos lettres mêmes portent , avec te caractère d'un amour excessif, une sorte d'excuse qui ne lui a pas échappé; elle vous reproche moins l'abus de sa confiance qù'k elle-même sa simplicité a vous l'accorder. Elle vous

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estime assez pour croire qu'aucun autre homme à votre place n'eût mieux résisté que vous; elle s'en prend de vos fautes k la vertu même. Elle conçoit maintenant ^ dit^elle, ce que c'est qu'une probité trop vantée , qui n'empêche point un honnête homme amoureux de corrompre , s'il peut, une fille sage, et de déshonorer sans scrupule toute une famille pour satisfaire un moment de fureur. Mais que sert de revenir sur le passé? Il s'agit de cacher sous un voile éternel cet odieux mystère, d'en effacer, s'il se peut, jusqu'au moindre vestige, et de seconder la bonté du ciel, qui n'en a point laissé de témoignage sensible. Le secret est concentré entre six personnes sûres. Le repos de tout ce que vous avez aimé, les jours d'une mère au désespoir, rhonneur d'une maison respectable, votre propre vertu, tout dépend de vous encore; tout vous prescrit votre devoir : vous pouvez réparer le mal que vous avez fait; vous pouvez vous rendre digne de Julie, et justifier sa faute en renonçant a elle; et si votre cœur ne m'a point trompée, il n'y a plus que la grandeur d'un tel sacrifice qui puisse répondre k celle de l'amour qui l'exige. Fondée sur l'estime que j'eus toujours pour vos sentiments, et sur ce que la plus tendre union qui fut jamais lui doit ajouter de force, j'ai proniis en votre nom tout ce que vous devez tenir : osez me démentir si j'ai trop présumé de vous, ou soyez aujourd'hui ce que vous devez être. Il faut inmioler votre maîtresse ou votre amour l'un à l'autre, et vous montrer le plus lâche ou le plus vertueux des hommes.

Cette mère infortunée a voulu vous écrire; elle avait même conmiencé. O Dieul que de coups de poignard vous eussent portés ses plaintes amères 1 que ses touchants reproches vous eussent déchiré le cœurl que ses humbles prières vous eussent pénétré de honte I J'ai mis en pièces cette lettre accablante que vous n'eussiez jamais supportée : je n'ai pu souffrir ce comble d'horreur, de voir une mère humiliée devant le séducteur de sa fille : vous êtes digne au moins qu'on n'emploie pas avec vous de pareils

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moyelis, faits pour fléchir des monstres, et pour faire mourii' de douleur un homme sensible.

Si c'était ici le premier effort que l'amour vous eût demandé, je pourrais douter du succès et balancer sur Testime qui vous est due : mais le sacrifice que tous avez fait à l'honneur de Julie en quittant ce pays ili'est garant de celui que tous allez faire à son repos en rompant un commerce inutile. Les premiers actes de vertu sont toujours les plus pénibles , et vous ne perdrez point le prix d'un effort. qui vous a tant coûté, en vous obstinant à soutenir une vaine correspondance dont les risques sont terribles pour votre amante, les dédommagements nuls pour tous les deux, et qui ne fait que prolonger sans fruit les tourments de l'un et de l'autre. N'en doutez plus, celte Julie qui vous fut si chère ne doit rien être à celui qu'elle a tant aimé : vous vous dissimulez en vain vos malheurs ; vous la perdîtes au moment que vous vous séparâtes d'elle, ou plutôt le ciel vous l'avait ôtée môme avant qu'elle se donnât à vous; car son père la promit dès son retour, et vous savez trop que la parole de cet homme inflexible est irrévocable. De quelque manière que vous vous comportiez , rinvincible sort s'oppose a vos vœux , et vous ne la possé- , derez jamais. L'unique choix qui vous reste a faire est de la précipiter dans un abîme de malheurs et d'opprobres, ou d'honorer en elle ce que vous avez adoré, et de lui rendre, au lieu du bonheur perdu, la sagesse, la paix, la sûreté du moins dont vos fatales liaisons la privent.

Que vous seriez attristé , que vous vous consumeriez en regrets , si vous pouviez contempler l'état actuel de cette malheureuse amie , et l'avilissement où la réduisent le remords et la honte I Que son lustre est terni ! que ses grâces sont languissantes! que tousses sentiments si charmants et si doux se fondent tristement dans le seul qui les absorbe 1 L'amitié même en est attiédie; à peine partaget-elle encore le plaisir que je goûte a la voir; et son cœur malade ne sait plus rien sentir que l'amour et la douleur.

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Hélas ! qu'est devenu ce caractère aimant et sensible , ce goût si pur des choses honnêtes, cet intérêt si tendre aux peines et aux plaisirs d'autrui? Elle est encore , je Tavoue, douce, généreuse, compatissante; Taimable habitude de bien faire ne saurait s'effacer en elle; mais ce n'est plus qu'une habitude aveugle, un goût sans réflexion. Elle fait toutes les mêmes choses, mais elle ne les fait plus avec le même zèle; ces sentiments sublimes se sont affaiblis, cette flamme divine s'est amortie , cet ange n'est plus qu'une fenmie ordinaire. Ah I quelle âme vous avez ôtée à la vertu !

LETTBE II. — DE l' AMANT DE JULIE A MADAME

d'étange.

Pénétré d'une douleur qui doit durer autant que moi, je me jette h vos pieds, madame, non pour vous marquer un repentir qui ne dépend pas de mon cœur , mais pour expier un crime involontaire en renonçant a tout ce qui pouvait faire la douceur de ma vie. Comme jamais sentiments humains n'approchèrent de ceux que m'inspira votre adorable fille, il n'y eut jamais de sacrifice égal à celui que je viens de faire à la plus respectable des mères : mais Julie m'a trop appris comment il faut immoler le bonheur au devoir; elle m'en a trop courageusement donné l'exemple , pour qu'au moins une fois je ne sache pas l'imiter. Si mon sang suffisait pour guérir vos peines, je le verserais en silence, et me plaindrais de ne vous donner qu'une si faible preuve de mon zèle : mais briser le plus doux, le plus pur, le plus sacré lien qui jamais ait uni deux cœurs, ah ! c'est un effort que l'univers entier ne m'eût pas fait faire, et qu'il n'appartenait qu'à vous d'obtenir.

Oui, je promets de vivre loin d'elle aussi longtemps que vous l'exigerez ; je m'abstiendrai de la voir et de lui écrire; j'en jure par vos jours précieux, si nécessaires à la conser-

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vatioD des siens. Je me soumets , non sans effroi , mais sans murmure, à tout ce que vous daignerez ordonner d'elle et de moi. Je dirai beaucoup plus encore : son bonheur peut me consoler de ma misère , et je mourrai content si TOUS lui donnez un époux digne d'elle. Ah! qu'on le trouve, et qu'il m'ose dire : Je saurai mieux l'aimer que toi ! Madame , il aura vainement tout ce qui me manque; s'il n'a mon coeur , il n'aura riea.pour Julie : mais je n'ai que ce cœur honnête et tendre. Hélas 1 je n'ai rien non plus. L'amour, qui rapproche tout, n'élève point la per^ sonne ; il n'élève que les sentiments. Ah I si j'eusse osé n'écouter que les miens pour vous , combien de fois , en vous pariant , ma bouche eût prononcé le doux nom de mère I

Daignez vous confier à des serments qui ne sont point vains, et à un homme qui n'est point trompeur. Si je pus un jour abuser de votre estime, je m'abusai le premier moi-même. Mon cœur sans expérience ne connut le danger que quand il n'était plus temps de fuir, et je n'avais point encore appris de votre fille cet art cruel de vaincre l'amour par lui-même, qu'elle m'a depuis si bien enseigné. Bannissez vos craintes , je vous en conjure. Y a-t*il quelqu'un au monde à qui son repos, sa félicité , son honneur, soient plus chers qu'à moi? ]\on , ma parole et mon cœur vous sont garante de l'engagement que je prends au nom de mon illustre ami comme au mien. Nulle indiscrétion ne sera commise , soyez-en sûre, et je rendrai le dernier soupir sans qu'on sache quelle douleur termina mes jours. Calmez donc celle qui vous consume , et dont la mienne s'aigrit encore; essuyez des pleurs qui m'arrachent l'âme; rétablissez votre santé , rendez à la plus tendre fille qui fut jamais le bonheur auquel elle a renoncé pour vous; soyez vous-même heureuse par elle ; vivez enfin , pour lui faire aimer la vie. Ah ! malgré les erreurs de l'amour , être mère de Julie est encore un sort assez beau pour se féliciter de vivre.

350 L4 NOUVELLE HBLOiSE.

LETTBE ni. — DE l' AMANT DE JULIE A MADAME d'ORBE,

Bir LUI ENVOYANT LA LETTRE PRECEDENTE.

Tenez, cruelle, voilà ma réponse. En la lisant, fondez en larmes si vous connaissez mon cœur , et si le vôtre est sensible encore ; mais surtout ne m'accablez plus de cette estime impitoyable que vous me vendez si cher, et dont vous faites le tourment de ma vie.

Votre main barbare a done osé les rompre, ces doux nœuds formés sous vos yeux presque dès l'enfance , et que votre amitié semblait partager avec tant de plaisir t Je suis donc aussi ma^ureux que vous le voulez et que je puis l'être 1 Ahl connaissez-vous tout le mal que vous faites? Sentez-vous bien que vous m'arrachez l'âme, que ce que vous m'ôtez est sans dédommagement , et qu'il vaut mieux cent fois mourir que de ne plus vivre Tun pour Tautre? Que me parlez-vous du bonheur de Julie? En peut-il être sans le contentement du cœur? Que me parlez-vous du danger de sa mère? Ah ! qu'est-ce que la vie d'une mère, la mienne , la vôtre , la sienne même , qu'est-ce que l'existence du monde entier auprès du sentiment délicieux qui nous unissait? Insensée et farouche vertu ! j'obéis a ta voix sans mérite; je t'abhorre en faisant tout pour toi. Que sont tes vaines consolations contre les vives douleurs de l'âme? Va, triste idole des malheureux, tu ne fais qu'augmenter leur misère en leur ôtant les ressources que la foHuae leur laisse. J'obéirai pourtant; oui, cruelle, j'obéirai : jelieviendrai, s'il se peut, insensible et féroce comme vous. J'oublierai tout ce qui me fut cher au monde. Je ne veux plus entendre ni prononcer le nom de Julie ni le vôtre <.

> On lit dans l'édition de i soi, je ne veux plus entendre prononcer le nom de Julie ni le vôtre. Ce n'est pas sans doute de son chef que l'éditeur « supprimé le premier ni , qui en effet rend la phrase au moins singulière dans sa construction; mais comme 11 ne s'est pas expliqué sur ce point, nous

PÀBTIE III, LBTTBE lY. S.Sl

Je ne veux plus m*en rappeler l'insupportable souvenir. Un dépit, une rage inflexible m'aigrit contre tant de revers. Une dure opiniâtreté me tiendra lieu de courage : il m'en a trop coûté d'être sensible ; il vaut mieux renoncer à rhumanité.

LETTBE IV. — DE MADAME d'oBBE A l'XMANT DE JULIE.

Vous m'avez écrit une lettre désolante; mais il y a tant d'amour et de vertu dans votre conduite, qu'elle efface l'amertume de vos plaintes : vous êtes trop généreux pour qu'on ait le courage de vous quereller. Quelque éïnportement qu'on laisse paraître, quand on sait ainsi sMnunoler à ce qu'on aime, on mérite plus de louanges que- de reproches; et, malgré vos injures, vous ne me fûtes jamais si cher que depuis que je connais si bien tout ce que vous valez.

Rendez grâce à cette vertu que vous croyez haïr, et qui /ait plus pour vous que votre amour même. Il n'y a pas jusqu'à ma tante que vous n'ayez séduite par un sacrifice dont elle sent tout le prix. Elle n'a pu lire votre lettre sans attendrissement; elle a même eu la faiblesse de la laisser voir à sa fille ; et l'effort qu'a fait la pauvre Julie pour contenir à cette lecture ses soupirs et ses pleurs Ta fait tomber évanouie.

Cette tendre mère, que vos lettres avaient déjk puissamment émue, commence à connaître, par tout ce qu'elle voit, combien vos deux cœurs sont hors de la règle commune, et combien votre amour porte un caractère naturel de sympathie , que le temps ni les efforts humains ne sauraient effacer. Elle, qui a si grand besoin de consolation , consolerait volontiers sa fille, si la bienséance ne la rete-

avons dû nous reporter à la leçon première , telle qu'elle existe dans les deux éditions originales, dans celle de GenèTe, et dans le manuscrit de madame de Luxembourg.

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Dail ; et je la vois trop près d'en devenir la confidente pour qu'elle ne me pardonne pas de l'avoir été. Elle s'échappa hier jusqu'à dire en sa présence , un peu indiscrètement ^ peutrétre : Ahl s'il ne dépendait que de moi...! Quoi* qu'elle se retînt et n'achevât pas, je vis, au baiser ardent que .Tulie imprimait sur sa main , qu'elle ne l'avait que trop entendue. .Te sais même qu'elle a voulu plusieurs fois parler k son inflexible époux; mais , soit danger d'exposer sa fille aux fureurs d'un père irrité, soit crainte pour ellemême, sa timidité Ta toujours retenue; et son affaiblissement, ses maux, augmentent si sensiblement, que j'ai peur de la voir hors d'état d'exécuter sa résolution avant qu'elle Tait bien formée.

Quoi qu'il en soit, malgré les fautes dont vous êtes cause , cette honnêteté de cœur qui se fait sentir dans votre amour mutuel lui a donné une telle opinion de vouis, qu'elle se fie a la parole de tous deux sur l'interruption de votre correspondance, et qu'elle n'a pris aucune précaution pour veiller de plus près sur sa tille. Effectivement , si Julie ne répondait pas à sa confiance , elle ne serait plus digne de ses soins , et il faudrait vous étouffer Tun et l'autre si vous étiez capables de tromper encore la meilleure des mères, et d'abuser de l'estime qu'elle a pour vous.

Je ne cherche point à rallumer dans votre cœur une espérance que je n*ai pas moi-même; mais je veux vous montrer , comme il est vrai , que le parti le plus honnête est aussi le plus sage , et que s'il peut rester quelque ressource à votre amour , elle est dans le sacrifice que l'hon*neur et la Iraison vous imposent. Mère, parents, amis, tout est maintenant pour vous , hors un père , qu'on gagnera par cette voie , ou que rien ne saurait gagner. Quelque imprécation qu'ait pu vous dicter un moment de désespoir , vous nous avez prouvé cent fois qu'il n'est point

t Claire, êtcs-vous ici moins indiscrète ? est-ce la dernière fois que vous le serez ?

PABTIE 111, LETTBB Y. :)5.3

de route plus sûre pour aUer au bonheur que^ celle de la vertu. Si Tou y parvient , il est plus pur , plus solide et plus doux par elle ; si on le manque , elle seule peut en dédommager. Reprenez donc courage ; soyez homme , ek soyez encore vous-même. Si j'ai bien connu votre cœur , la manière la plus cruelle pour vous de perdre Julie serait d'être indigne de Tobtenir.

LBTTBE V. — PB JULIE A SON AMAMT.

Elle ti'e6t plus. Me» yeiix ont vu fermer les siens pour jamais; ma bouche a reçu son dernier soupir ; mon nom fut le dernier mot qu'elle prononça; son dernier regard fut tourné sur moi. Non , ce n^était pas la vie qu'elle semblait quitter , j'avais trop peu su la lui rendre chère; c'était a moi seule qu'elle s'arrachait. Elle me voyait saûs guide et sans espérance, accablée de mes malheurs et de mes fautes : mourir ne fut rien pbur elle , et son cceur n'a gémi que d'abandonner sa fille dans cet état. Elle n'eut que trop de raison. Qu'avait-elle à regretter sur la terre? Qu'est-ce qui pouvait ici-bas valoir à ses yeux lé prix immortel de sa pa^ tience et de ses vertus, qui l'attendait dans le ciel? Que lui restaitril à faire au monde , sinon d'y pleurer mon opprobre? Ame pure et chaste , digne épouse et mère incomparable , tu vis maintenant au séjour de la gloire et de la félicité ; tu vis! et moi, livrée au repentir et au désespoir, privée à jamais de tes soins , de tes conseils, de tes douces caresses, je suis morte au bonheur, k la paix, a Tinnocence : je ne sens plus que ta perte , je ne vois 'plus que ma honte ; ma vie n'est plus que peine et douleur. Ma mère , ma tendre mère , hélas ! je suis bien plus morte que toi.

Mon Dieu 1 quel transport égare une infortunée et lui fait oublier ses résolutions? Où viens-je verser mes pleurs et pousser mes gémissements ? C'est le cruel qui les a causés que j'en rends le dépositaire ! C'est avec celui qui fait

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les malheurs de ma vie que j'ose les déplorer ! Oui , oui, barbare , partagez les tourments que vous me faites souffrir. Vous par qui je plongeai le couteau dans le sein matemeb y gémissez des maux qui me viennent de vous, et sentez avec moi Thorreur d'un parricide qui fut votre ouvrage. A quels yeux oserais-je paraître aussi méprisable que je le suis ? Devant qui m'avilirais-je au gré de mes remords ? Quel autre que le complice de mon crime pourrait assez le connaître? C'est mon plus insupportable supplice de n'être accusée que par mon c<Êur , et de voir attribuer au bon naturel les larmes impures qu'un cuisant repentir m'arrache. Je vis , je vis en frémissant la douleur empoisonner, hâter les derniers jours de ma triste mère. En vain sa pitié pour moi Tempôcha d'en convenir , en vain elle affectait d'attribuer le progrès de son mal a la cause qui l'avait produit ; en vain ma cousine gagnée a tenu le même langage : rien n'a pu tromper mon cœur déchiré de regret ; et, pour mon tourment éternel , je garderai jusqu'au tombeau l'affreuse idée d'avoir abrégé la vie de celle à qui je la dois.

O vous que le ciel suscita dans sa colère pour me rendre malheureuse et coupable, pour la dernière fois recevez dans votre sein des larmes dont vous êtes l'auteur. Je ne viens plus, comme autrefois, partager avec vous des peines qui devaient nous être communes. Ce sont les soupirs d'un dernier adieu qui s'échappent malgré moi. C'en est fait, l'empire de l'amour est éteint dans une âme livrée au seul désespoir. Je consacre le reste de mes jours a pleurer la meilleure des mères ; je saurai lui sacrifier des sentiments qui lui ont coûté la vie; je serais trop heureuse qu'il m'en coûtât assez de les vaincre , pour expier tout ce qu'ils lui ont fait souffrir. Ah 1 si son esprit immortel pénètre au fond de mon cœur , il sait bien que la victime que je lui sacrifie n'est pas tout a fait indigne d'elle. Partagez un effort que vous m'avez rendu nécessaire. S'il vous reste quelque respect pour la mémoire d'un nœud si cher et si

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funeste , c'est par lui que je vous conjure de me fuir k jamais , de ne plus m'écrire , de ne plus aigrir mes remords, de me laisser oublier, s'il se peut, ce que nous fûmes l'un k l'autre. Que mes yeux ne vous voient plus; que je n'entende plus prononcer votre nom ; que votre souvenir ne vienne plus agiter mon cœur. J'ose parler encore au nom d'un amour qui ne doit plus être ; k tant de sujets de douleur n'ajoutez pas celui de voir son dernier vœu méprisé. Adieu donc pour la dernière fois, unique et cher... Ah I fille insensée 1... Adieu pour jamais.

LETTBE VI. — DB l' AMANT DB JU(.1E A MADAME d'OBBE.

Enfin le voile est déchiré ; cette longue illusion s'est évanouie, cet espoir si doux s'est éteint : il ne me reste pour aliment d'une flamme éternelle qu'un souvenir amer et délicieux qui soutient ma vie, et nourrit mes tourments du vain sentiment d'un bonheur qui n'est plus.

Est-il donc vrai que j'ai goûté la félicité suprême? Suis-je bien le même être qui fut heureux un jour? Qui peut sentir ce que je souffre n'est-il pas né pour toujours souffrir? Qui peut jouir des biens que j'ai perdus peut-il les perdre et vivre encore? et des sentiments si contraires peuventils germer dans un même cœur? Jours de plaisir et de gloire, non, vous n'étiez pas d'un mortel; vous étiez trop beaux pour devoir être périssables. Une douce extase absorbait toute votre durée, et la rassemblait en un point conmic celle de l'éternité. 11 n'y avait pour moi ni passé ni avenir, et je goûtais k la fois les délices de mille siècles. Hélas 1 vous avez disparu comme un éclair. Cette éternité de bonheur ne fut qu'un instant de ma vie. Le temps a repris sa lenteur dans les moments de mon désespoir, et l'ennui mesure par longues années le reste infortuné de mes jours.

Pour achever de me les rendre insupportables, plus les

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afflietions m'accablent, plus tout ce qui m'étaitcher semble se détacher de moi. Madame , il se peut que tous m'aimiez encore; mais d'autres soins tous appellent, d'autres devoirs vous occupent. Mes plaintes , que vous écoutiez ayec intérêt, sont maintenant indiscrètes; Julie, Julie ellemême se décourage et m'abandonne. Les tristes remords ont chassé l'amour. Tout est changé pour moi ; mon cœur seul est toujours le même, et mon sort en est plus affreux.

Mais qu'importe ce que je suis et ce que je dois être? Julie souffre, est-il temps de songer à moi? Ah! ce sont ses peines qui rendent les miennes plus amères. Oui, j'aimerais mieux qu'elle cessât de m'aimer et qu'elle fût heureuse.... Cesser de m'aimer!.... l'espère-t-elle?... Jamais, jamais. Elle a beau me défendre de la voir et de lui écrire. Ce n'est pas le tourment qu'elle s'ôte, hélas I c'est le consolateur. La perte d'une tendre mère la doit-elle priver d'un plus tendre ami? croit-elle soulager ses maux en les multipliant? O amour 1 est-ce a tes dépens qu'on peut venger la nature?

Non, non ; c'est en vain qu'elle prétend m'oublier. Son tendre cœur pourra-t-il se séparer du mien? Ne le retiensje pas en dépit d'elle? Oublie-tK)n des sentiments tels que nous les avons éprouvés? et peut-on s'en souvenir sans les éprouver encore? L'amour vainqueur fit le malheur de sa vie; l'amour vaincu ne la rendra que plus à plaindre. Elle passera ses jours dans la douleur, tourmentée à la fois de vains regrets et de vains désirs , sans pouvoir jamais contenter ni l'amour ni la vertu.

Ne croyez pas pourtant qu'en plaignant ses erreurs je me dispense de les respecter. Après tant de sacrifices , il est trop tard pour apprendre à désobéir. Puisqu'elle com^ mande, il suffit ; elle n'entendra plus parler de moi. Jugez si mon sort est affreux. Mon plus grand désespoir n'est pas de renoncer à elle. Ah ! c'est dans son cœur que sont mes douleurs les plus vives, et je suis plus malheureux de son

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infortune que de la mienne. Vous qu'elle aime plus que toute chose, et qui seule, après moi, la savez clignement aimer; Claire, aimable Glaire, vous êtes Tunique bien qui lui reste. Il est assez précieux pour lui rendre supportable la perte de tous les autres. Dédommagez-la des consolations qui lui sont ôtées et de celles qu'elle refuse; qu'une sainte amitié supplée à la fois auprès d'elle à la tendresse diine mère, à celle d'un amant, aux charmes de tous les sentiments qui devaient la rendre heureuse. Qu'elle le soit, s'il est possible, a quelque prix que ce puisse être. Qu'elle recoiivre la paix et le repos dont je l'ai privée; je sentirai moins les tourments qu'elle m'a laissés. Puisque je ne suis plus rien à mes propres yeux , puisque c'est mon sort de passer ma vie à mourir pour elle, qu'elle me regarde comme n'étant plus , j'y consens si cette idée la rend plus tranquille. Puisse-t-elle retrouver près de vous ses premières vertus, son premier bonheur I puisse-t-elle être encore par vos soins tout ce qu'elle eût été sans moi !

Hélas! elle était fille, et n'a plus de mère! Voila la perte qui ne se répare point, et dont on ne se console jamais quand on a pu se la reprocher. Sa conscience agitée lui redemande cette mère tendre et chérie, et dans une douleur si cruelle l'horrible remords se joint k son affliction. O Julie ! ce sentiment affreux devait-il être connu de toi? Vous qui fûtes témoin de la maladie et des derniers moments de cette mère infortunée, je vous supplie, je vous conjure , dites-moi ce que j'en dois croire. Déchirez-moi le cœur si je suis coupable. Si la douleur de nos fautes l'a fait descendre au tombeau , nous sommes deux monstres indignes de vivre ; c'est un crime de songer a des liens si funestes , c'en est un de voir le jour. Non, j'ose le croire, un feu si pur n'a point produit de si noirs effets. L'amour nous inspira des sentiments trop nobles pour en tirer les forfaits des âmes dénaturées. Le ciel, le ciel serait-il injuste? et celle qui sut immoler son bonheur aux auteurs de ses jours méritait-elle de leur coûter la vie?

358 LA NOIIYRLLE HÉLOÎSC.

LETTRE VII. — BBPONSE.

Comment pourrait-on vous aimer moins en vous estimant chaque jour davantage? comment perdrai»-je mes anciens sentiments pour vous , tandis que vous en méritez chaque jour de nouveaux? Non , mon cher et digne ami , tout ce que nous fûmes les uns aux autres dès notre première jeunesse , nous le serons le reste de nos jours; et si notre mutuel attachement n'augmente plus, c'est qu'il ne peut plus augmenter. Toute la différence est que je vous aimais conune mon frère, et qu'à présent je vous aime comme mon enfant; car, quoique nous soyons toutes deux plus jeunes que vous, et même vos disciples, je vous regurde un peu comme le nôtre. £n nous apprenant à penser, vous avez appris de nous a être sensible; et, quoi qu'en dise votre philosophe anglais, cette éducation vaut ^ien l'autre : si c'est la raison qui fait Tbommcj c'est le sentiment qui le conduit.

Savez-vous pourquoi je parais avoir changé de conduite envers vous? Ce n'est pas , croyez-moi , que mon cœur ne soit toujours le même, c'est que votre état est changé. Je favorisai vos feux tant qu'il leur restait un rayon d'espérance; depuis qu'en vous obstinant d'aspirer à Julie vous ne pouvez plus que la rendre malheureuse, ce serait vous nuire que de vous complaire. J'aime mieux vous savoir moins à plaindre , et vous rendre plus mécontent. Quand le bonheur commun devient impossible, chercher le sien dans celui de ce qu'on aime , n'est-ce pas tout ce qui reste à faire à l'amour sans espoir?

Vous faites plus que sentir cela, mon généreux ami, vous l'exécutez dans le plus douloureux sacrifice qu'ait jamais fait un amant fidèle. En renonçant à Julie, vous achetez son repos aux dépens du vôtre, et c'est à vous que vous renoncez pour elle.

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