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rose à peine vous dire les bizarres idées qui me viennent là-dessus; mais elles sont consolantes, et cela m'enhardit. Premièrement, je crois que le véritable amour a cet avantage aussi bien que la vertu, qu'il dédommage de tout ce qu'on lui sacrifie, et qu'on jouit en quelque sorte des privations qu'on s'impose par. le sentiment même de ce qu'il en coûte et du motif qui nous y porte. Vous vous témoignerez que Julie a été aimée de vous comme elle méritait de l'être , et vous Tea aimerez davantage, et vous en serez plus heureux. Cet amourpropre exquis qui sait payer toutes les vertus pénibles mêlera son charme à celui de l'amour. Vous vous direz : Je sais aimer, avec un plaisir plus durable et plus délicat que vous n'en goûteriez à dire : Je possède ce que j'aime. Car celui-ci s'use a.force d'en jouir, mais l'autre demeure toujours, et vous en jouiriez encore quand même vous n'aimeriez plus.
Outre cela, s'il est vrai , comme Julie et vous me l'avez tant dit, que l'amour soit le plus délicieux sentiment qui paisse entrer dans le cœur humain , tout ce qui le prolonge et le fixe , même au prix de mille douleurs , est encore un bien. Si l'amour est un désir qui s'irrite par les obstacles , comme vous le disiez encore , il n'est pas bon qu'il soit content; il vaut mieux qu'il dure et soit malheureux, que de s'éteindre au sein des plaisirs. Vos feux, je l'avoue , ont soutenu l'épreuve de la possession , celle du temps, celle de l'absence et des peines de toute espèce; ils ont vaincu tous les obstacles, hors le plus puissant de tous, qui est de n'en avoir plus à vaincre, et de se nourrir uniquement d'eux-mêmes. L'upivers n'a jamais vu de passion soutenir cette épreuve : quel droit avezvous d'espérer que la vôtre l'eût soutenue? Le temps eût joint au dégoût d'une longue possession le progrès de l'âge et le déclin de la beauté : il semble se fixer en votre faveur par votre séparation; vous serez toujours l'un pour l'autre à la fleur des ans; vous vous verrez sans
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cesse tels que voâs VDus vîtes en vous quittant ; et vos coBHrs, unis jusqu'au tombeau, prolongeront dans une illusion charmante votre jeunesse avec vos amours.
Si vous n'eussiez point été heureux , une insurmontable inquiétude pourrait vous tourmenter ; votre cœur regret* terait, en soupirant, les biens dont il était digne; votre ardente imagination vous demanderait sans cesse ceux que vous n'auriez pas obtenus. Mais Tamour n'a (^>nt de délices dont il ne vous ait comblé, et, pour parler comme VOUS; vous avez épuisé durant une année les plaisirs d'une vie entière. Souvenez-vous de cette lettre si passionnée, écrite le lendemain d'un rendez-vous tmnéraire ; je l'ai lue avec une émotion qui m'était inconnue : on n'y voit pas l'état permanent d'une âme attendrie, mais le derni^ délire d'un cœur brûlant d'amour et ivre de volupté; vous jugeâtes vous-même qu'on n'éprouvait point de pareils transports deux fois en la vie, et qu'il fallait mourir après les avoir sentis. Mon ami, oe fut là le comble; et , quoi que la fortune et l'amour eussent fait pour vous, vos feux ,et votre bonheur ne pouvaient plus que décliner. Cet instant fut aussi le commencement de vos disgrâces, et votre amante vous fut ôtée au moment que vous n'aviez plus de sentiments nouveaux à goûter auprès d'elle : €omme si le sort eût vonlu garantir votre cœur d'un épuisement inévitable, et vous laisser dans le souvenir de vos plaisirs passés un plaisir plus doux que tous ceux dont vous pourriez jouir encore.
Consolez-vous donc de la perte d'un bien qui vous eût toi\iours échappé , et vous eût ravi de plus celui qui vous reste. Le bonheur et l'amour se seraient évanouis à la £ois; vous avez au moins conservé le sentiment : on n'est point sans plaisirs quand on aime encore. L'image de l'amour éteint effraye plus un cœur tendre que celle de l'amour malheureux , et le dégoût 4e ce qu'on possède est un état cent fois pire que le regret de ce qu'on a perdu.
Si les reproches que ma désolée cousine se fait sur la
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mort de sa mère étaient fondés, ce cruel souvenir empoisonnerait , je l'avoue , celui de vos amours , et une si funeste idée devrait à jamais les éteindre ; mais n'en croyez pas a ses douleurs , elles la trompent , ou plutôt le chimérique motif dont elle aime à les aggraver n'est qu'un prétexte pour en justifier l'excès. Cette âme tendre craint toujours de ne pas s'affliger assez, et c'est une sorte de plaisir pour elle d'ajouter au sentiment de ses peines tout ce qui peut les aigrir. Elle s'en impose , soyez-en sûr ; elle n'est pas sincère avec elle-même. Ah I si elle croyait bien sincèrement avoir abrégé les jours de sa mère , son cœur en pourrait-il supporter l'affreux remords? Non, non , mon ami , elle ne la pleurerait pas , elle l'aurait suivie. La maladie de madame d'Étange est bien connue ; c'était une hydropisie de poitrine dont elle ne pouvait revenir, et l'on désespérait de sa vie avant même qu'elle eût découvert votre correspondance. Ce fut un violent chagrin pour elle; mais que de plaisirs réparèrent le mal qu'il pouvait lui faire! Qu'il fut consolant pour cette tendre mère de voir , en gémissant des fautes de sa fille , par combien de vertus elles étaient rachetées, et d'être forcée d'admirer son âme en pleurant sa faiblesse! Qu'il lui fut doux de sentir combien elle en était chérie ! Quel zèle infatigable! quels soins continuels! quelle assiduité sans relâche! quel désespoir de l'avoir affligée! que de regrets ! que de larmes ! que de touchantes caresses I quelle inépuisable sensibilité ! C'était dans les yeux de la fille qu'on lisait tout ce que souffrait la mère; c'était elle qui la servait les jours, qui la veillait les nuits; c'était de sa main qu'elle recevait tous les secours. Vous eussiez cru voir une autre Julie : sa délicatesse naturelle avait disparu, elle était forte et robuste ; les soins les plus pénibles ne lui coûtaient rien , et son âme semblait lui donner un nouveau corps. Elle faisait tout, et paraissait ne rien faire; elle était partout, et ne bougeait d'auprès d'elle : on la trouvait sans cesse à genoux devant son lit ,
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la bouche collée sur sa main, gémissant ou de sa faute ou du mal de sa mère , él confondant ces deux sentiments pour s'en affliger davantage. Je n'ai vu personne entrer les derniers jours dans la chambre de ma tante sans être émue jusqu'au! larmes du plus attendrissant de tous les spectacles. On voyait l'effort que faisaient ces deux cœurs pour se réunir plus étroitement au moment d*une funeste séparation; on voyait que le seul regret de se quitter occupait la mère et la fille , et que vivre ou mourir n'eût été rien pour elles si elles avaient pu rester ou partir ensemble.
Bien loin d'adopter les noires idées de Julie , soyez sûr que tout ce qu'on peut espérer des secours humains et des consolations du cœur a concouru de sa part à retarder le progrès de la maladie de sa mère, et qu'infailliblement sa tendresse et ses soins nous l'ont conservée plus longtemps que nous n'eussions pu faire sans elle. Ma tante elle-même m'a dit cent fois que ses derniers jours étaient les plus doux moments de sa vie , et que le bonheur de sa fille était la seule chose qui manquait au sien.
S*il faut attribuer sa perte au chagrin , ce chagrin vient de plus loin , et c'est à son époux seul qu'il faut s'en prendre. Longtemps inconstant et volage , il prodigua les feux de sa jeunesse k mille objets moins dignes de plaire que sa vertueuse compagne ; et quand l'âge le lui eut ramené , Il conserva près d'elle cette rudesse inflexible dont les maris infidèles ont accoutumé d'aggraver leurs torts. Ma pauvre cousine s'en est ressentie; un vain entêtement de noblesse et cette roideur de caractère que rien n'amollit ont fait vos malheurs et les siens. Sa mère, qui eut toujours du penchant pour vous , et qui pénétra son amour quand il était trop tard pour l'éteindre, porta longtemps en secret la douleur de ne pouvoir vaincre le goût de sa fille ni l'obstination de son époux , et d'être la première cause d'un mal qu'elle ne pouvait plus guérir. Quand vos Htres surprises lui eurent appris jusqu'où vous aviez