PARTIE III, LETTRE XVUI
terminée à mourir fille; qu'il était maître de ma vie, mais non pas de mon cœur, et que rien ne me ferait cbanger de volonté. Je ne tous parlerai ni de sa colère ni des traitements que j'eus à souffrir. Je fus inébranlable : ma timidité surmontée m'avait portée à l'autre extrémité; et si j'avais le ton moins impérieux que mon père , je IV vaîs tout aussi résolu.
Il vit que j'avais pris mon parti, et qu'il ne gagnerait rien sur moi par autorité. Un instant je me crus délivrée de ses persécutions; mais que devin^-je quand tout à coup je visa mes pieds le plus sévère des pères attendri et fondant en larmes? Sans me permettre de le relever il me serrait les genoux, et, fixant ses yeux mouillés sur les miens, il me dit d'une voix touchante que j'entends encore au dedans de moi : Ma fille , respecte les cheveux blancs de ton malheureux père; ne le fais pas descendre avec douleur au tombeau, comme celle qui te porta dans son . sein : ah! veux- tu donner la morte toute ta famille? Concevez mon saisissement. Cette attitude, ce ton, ce geste, ce discours, cette affreuse idée, me bouleversèrent au point que je me laissai aller demi-morte entre ses bras, et ce ne fut qu'après bien des sanglots dont j'étais oppressée que je pus lui répondre d'une voix altérée et faible : O mon père I j'avais des armes contre vos menaces, je n'en ai point contre vos pleurs; c'est vous qui ferez mourir votre fille.
Nous étions tous deux tellement agités^ que nous ne pûmes de longtemps nous remettre. Cependant, en repassant en moi-même ses derniers mots , je conçus qu'il était plus instruit que je n'avais cru , et, résolue de me prévaloir contre lui de ses propres connaissances, je me préparais a lui faire, au péril de ma vie, un aveu trop longtemps différé, quand , m'arrétant avec vivacité , comme s'il eût prévu et craint ce que j'allais lui dire, il me parla ainsi :
« Je ne sais quelle fantaisie indigne d'une fille bien née
392 LA NOUVELLE HBLOlSE.
» VOUS nourrissez au fond de voire cœur : il est temps d« » sacrifier au devoir et à riionnêteté une passion bon- )» teuse qui vous déshonore, et que vous ne satisferez » jamais qu'aux dépens de ma vie. Écoutez une fois ce D que l'honneur d'un père et le vôtre exigent devons, et » jugez-vous vous-même.
9 M. de Wolmar est un honmie d'une grande naissance, » distingué par toutes les qualités qui peuvent la soute- » nir, qui jouit de la considération publique, et qui la mé- » rite. Je lui dois la vie; vous savez les engagements que » j'ai pris avec lui. Ce qu'il faut vous apprendre encore, » c'est qu'étant allé dans son pays pour mettre ordre à » ses affaires, il s'est trouvé enveloppé dans la dernière » révolution , qu'il y a perdu ses biens , qu'il n'a lui- » même échappé à l'exil en Sibérie que par un bonheur » singulier , et qu'il revient avec le triste débris de sa » fortune , sur la parole de son ami , qui n'en manqua » jamais à personne. Prescrivez-moi maintenant la ré- » ception qu'il faut lui faire à son retour. Lui dirai-je : » Monsieur, je vous promis ma fille tandis que vous étiez » riche; mais a présent que vous n'avez plus rien je me » rétracte, et ma fille ne veut point de vous? Si ce n'est » pas ainsi que j'énonce mon refus, c'est ainsi qu'on » l'interprétera : vos amours allégués seront pris pour » un prétexte , ou ne seront pour moi qu'un affront de » plus; et nous passerons, vous pour une fille perdue, » moi pour un malhonnête homme qui sacrifie son de- ») voir et sa foi a un vil intérêt, et joint l'ingratitude à » l'infidélité. Ma fille, il est trop tard pour finir dans » l'opprobre une vie sans tache, et soixante ans d'hon- » neur ne s'abandonnent pas en un quart d'heure.
» Voyez donc , continua-l-il , combien tout ce que vous » pouvez me dire est à présent hors de propos; voyez si I) des préférences que la pudeur désavoue, et quelque feu »> passager de jeunesse, peuvent jamais être mis en ba- » lance avec le devoir d'une fille et l'honneur compromis