‹ Julie (volume 2)Chapitre 78 sur 187 · PARTIE ni, LETTBE XVIÏI · texte numérisé non relu

PARTIE ni, LETTBE XVIÏI

depuis votre éloiguement : la pire de toutes était la crainte d'être oubliée. Le séjour où vous étiez me faisait trembler; votre manière d'y vivre augmentait mon effroi; je croyais déjà vous voir avilir jusqu'à n'être plus qu'un homme à bonnes fortunes. Cette ignominie m'était plus cruelle que tous mes maux ; j'aurais mieux aimé vous savoir malheureux que méprisable : après lant de peines auxquelles j'étais accoutumée, votre déshonneur était la seule que je ne pouvais supporter.

Je fus rassurée sur des craintes que le ton de vos lettres commençait à confirmer , et je le fus par un moyen qui eût pu mettre le comble aux alarmes d'une autre. Je parle du désordre où vous vous laissâtes entraîner , et dont le prompt et libre aveu fut de toutes les preuves de votre franchise celle qui m'a le plus touchée. Je vous connaissais trop pour ignorer ce qu'un pareil aveu devait vous coûter, quand même j'aurais cessé de vous être chère; je vis que l'amour, vainqueur de la honte, avait pu seul vous l'arracher. Je jugeai qu'un cœur si sincère était incapable d'une infidélité cachée ; je trouvai moins de tort dans votre faute que de mérite à la confesser, et, mo rappelant vos anciens engagements, je me guéris pour jamais de la jalousie.

Mon ami , je n'en fus pas plus heureuse : pour un tourment de moins, sans cesse il en renaissait mille autres, et je ne connus jamais mieux combien il est insensé de chercher dans l'égarement de son cœur un repos qu'on ne trouve que dans la sagesse. Depuis longtemps je pleurais en secret la meilleure des mères, qu'une langueur mortelle consumait insensiblement. Babi, a qui le fatal effet de ma chute m'avait forcée a me confier , me trahit, et lui découvrit nos amours et mes fautes. A peine eus-je retiré vos lettres de chez ma cousine, qu'elles furent surprises. Le témoignage était convaincant ; la tristesse acheva d'ôter h ma mère le peu de forces que son mal lui avait laissées. Je faillis expirer de regret k ses pieds. Loin de m'expo?"

h la morl que je méritais , elle voila ma liontc , et se contenta iVen gémir : vous-même, qui l'aviez si cruellement abusée, ne pûtes lui devenir odieux. Je fus témoin dé l'effet que produisit votre lettre sur son cœur tendre et compatissant. Hélas I elle désirait votre bonheur et le mien. £lle tenta plus d'une fois... Que sert de rappeler une espérance à jamais éteinte? Le ciel en avait autrement ordonné. Elle finit ses tristes jours dans la douleur de n'avoir pu fléchir un époux sévère, et de laisser une fille si peu digne d'elle.

Accablée d'une si cruelle perte , mon âme n'eut plus de force que pour la sentir; la voix de la nature gémissante étouffa les murmures de l'amour. Je pris dans une espèce d'horreur la cause de tant de maux ; je voulus étouffer enfin l'odieuse passion qui me les avait attirés, et renoncer à vous pour jamais. Il le fallait sans doute; n'avais-je pas assez de quoi pleurer le reste de ma vie, sans chercher incessamment de nouveaux sujets de larmes? Tout semblait favoriser ma résolution. Si la tristesse attendrit Pâme, une profonde affliction l'endurcit. Le souvenir de ma mère mourante effaçait le vôtre; nous étions éloignés, l'espoir m'avait abandonnée. Jamais mon incomparable amie ne fut si sublime ni si digne d'occuper seule tout mon cœur; sa vertu, sa raison, son amitié, ses tendres caresses , semblaient l'avoir purifié : je vous crus oublié, je me crus guérie. Il était trop tard; ce que j'avais pris pour la froideur d'un amour éteint n'était que l'abattement du désespoir.

Comme un malade qui cesse de souffrir en tombant en faiblesse se ranime a de plus vives douleurs, je sentis bientôt renaître toutes les miennes quand mon père m'eut annoncé le prochain retour de M. de Wolmar. Ce fut alors que l'invincible amour me rendit des forces que je croyais n'avoir plus. Pour la première fois de ma vie j'osai résister en face a mon père ; je lui protestai nettement que jamais M. de Wolmar ne me serait rien , que j'étais de-

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