‹ Julie (volume 2)Chapitre 81 sur 187 · PARTIE III, LETTRB XYIII · texte numérisé non relu

PARTIE III, LETTRB XYIII

feux; je me sentis tout autre au dedans de moi; enfin les transports effrénés d'une passion rendue furieuse par les obstacles me jetèrent dans le plus affreux désespoir qui puisse accabler une âme; j*osai désespérer de la vertu. Votre lettre, plus propre à réveiller les remords qu'a les prévenir, acheva de m'égarer. Mon cœur était si corrompu , que ma raison ne put résister aux discours de vos philosophes; des horreurs dont Tidée n*avait jamais souillé mon esprit osèrent s*y présenter. La volonté les combattait encore, mais Timagination s'accoutumait à les voir; et si je ne portais pas d'avance te crime au fond de mon cœur, je n'y portais plus ces résolutions généreuses qui seules peuvent lui résister.

J'ai peine à poursuivre : arrêtons un moment. Rappelezvous ces temps de bonheur et d'innocence où ce feu si vif et si doux dont nous étions animés épurait tous nos sentiments , où sa sainte ardeur ^ nous rendait la pudeur plus chère et l'honnêteté plus aimable, où les désirs mêmes ne semblaient naître que pour nous donner l'honneur de les vaincre et d'en être plus dignes l'un de l'autre. Relisez nos premières lettres, songez à ces moments si courts et trop peu goûtés où l'amour se parait k nos yeux de tous les charmes de la vertu , et on nous nous aimions trop pour former entre nous des liens désavoués par elle.

Qu'étions- nous? et que sommes-nous devenus? Deux tendres amants passèrent ensemble une année entière dans le plus rigoureux silence : leurs soupirs n'osaient s'exhaler, mais leurs cœurs ^'entendaient ; ils croyaient souffrir, et ils étaient heureux. A force de s'entendre ils se parlèrent; mais, contents de savoir triompher d'eux-mêmes et de s'en rendre mutuellement l'honorable témoignage, ils passé* rent une autre année dans une réserve non moins sévère; ils se disaient leurs peines, et ils étaient heureux. Ces longs combats furent mal soutenus; un instant de faiblesse

* SalQte ardeur t Julie, ah! Julie, quel mot pour une /cmine aussi bien guérie que vous croyez l'6tre !

les égara; ils s'oublièrent dans les plaisirs : mais s*ils cessèrent d'être chastes, au moins ils étaient fidèles, au moins le ciel et la nature autorisaient les nœuds qu'ils avaient formés, au moins la vertu leur était toujours chère, ils l'aimaient encore et la savaient encore honorer; ils s'étaient moins corrompus qu'avilis. Moins dignes d'être heureux ; ils l'étaient pourtant encore.

Que font maintenant ces amants si tendres, qui brûlaient d'une flamme si pure , qui sentaient si bien le prix de l'honnêteté? Qui l'apprendra sans gémir sur eux? Les voila livrés au crime, l'idée même de souiller le lit conjugal ne leur fait plus d'horreur... Ils méditent des adultères I Quoi I sont-ils bien les mêmes? leurs âmes n'ont-elles point changé? Comment cette ravissante image que le méchant n'aperçut jamais peut-elle s'effacer des cœurs où elle a brillé? comment l'attrait de la vertu ne dégoûte-t-il pas pour toujours du vice ceux qui l'ont une fois connue? Combien de siècles ont pu produire ce changement étrange? quelle longueur de temps put détruire un si charmant souvenir, et faire perdre le vrai sentiment du bonheur à qui l'a pu savourer une fois? Ah! si le premier désordre est pénible et lent, que tous les autres sont prompts et faciles! Prestige des passions, tu fascines ainsi la raison , tu trompes la sagesse et changes la nature avant qu'on s'en aperçoive ! On s'égare un seul moment de la vie, on se détourne d'un seul pas de la droite route ; aussitôt une pente inévitable nous entraine et nous perd ; on tombe enfin dans le gouffre, et l'on se réveille épouvanté de se trouver couvert de crimes avec un cœur né pour la vertu. Mou boa ami, laissons retomber ce voile : avons-nous besoin de voir le précipice affreux qu'il nous cache pour éviter d'en approcher? Je reprends mon récit.

M. de Wolmar arriva, et ne se rebuta pas du changement de mou visage. Mou père ne me laissa pas respirer. Le deuil de ma mère allait finir, et ma douleur était à l'épreuve du temps. Je ne pouvais alléguer ni l'un ni l'autre

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