‹ Julie (volume 2)Chapitre 84 sur 187 · PARTIE llî, LETTBE XIX · texte numérisé non relu

PARTIE llî, LETTBE XIX

lettre. Si vous m'étiez moins cher, elle serait plus courte. Avant de la finir, il me reste une grâce à vous demander. Un cruel fardeau me pèse sur le cœur. Ma conduite passée est ignorée de M. de Wolmar ; mais une sincérité sans réserve fait partie de la fidélité que je lui dois. J'aurais déjà cent fois tout avoué, vous seul m'avez retenue. Quoique je connaisse la sagesse et la modération de M. de Wolmar, c'est toujours vous compromettre que de vous nommer , et je n'ai point voulu le faire sans votre consentement. Serait-ce vous déplaire que de vous le demander? aurais-je trop présumé de vous ou de moi en me flattant de l'obtenir? Songez, je vous supplie, que cette réserve ne saurait être innocente, qu'elle m'est chaque jour plus cruelle, et que jusqu'à la réception de votre réponse je n'aurai pas un instant de tranquillité.

LBTTBE XIX. — RÉPONSE.

Et vous ne seriez plus ma Julie? Ah! ne dites pas cela , digne et respectable fenime; vous Têtes plus que jamais. Vous êtes celle qui méritez les hommages de tout Funivers; vous êtes celle que j'adorai en commençant d être sensible a la véritable beauté; vous êtes celle que je ne cesserai d'adorer, même après ma mort, s'il reste encore en mon âme quelque souvenir des attraits vraiment célestes qui l'enchantèrent durant ma vie. Cet effort décourage qui vous ramène à toute votre vertu ne vous rend que plus semblable à vous-même. Non , non , quelque supplice que j'éprouve à le sentir et le dire , jamais vous ne fûtes mieux ma Julie qu'au moment que vous renoncez à moi. Hélas ! c'est en vous perdant que je vous ai retrouvée. Mais moi dont le cœur frémit au seul projet de vous imiter, moi tourmenté d'une passion criminelle que je ne puis ni sup* porter ni vaincre , suis-je celui que je pensais être? Étais-je digne de vous plaire? Quel droit avais-je de vous importuner de mes plaintes et de mon désespoir? C'était bien »

moi (l'oser soupirer pour vous ! Et qu'étais-je pour vous aimer?

Insensé! comme si je n'éprouvais pas assez d'humiliations sans enrechereber de nouvelles 1 Pourquoi compter des différences que l'amour fit disparaître? Il m'élevait, il m'égalait à vous; sa flamme me soutenait; nos cœurs s'étaient confondus; tous leurs sentiments nous étaient communs , et les miens partageaient la grandeur des vôtres. Me voila donc retombé dans toute ma bassesse! Doux espoir, qui nourrissais mon âme et m'abusas si longtemps, te voilà donc éteint sans retour! Elle ne sera point à moi! je la perds pour toujours ! elle fait le bonheur d'un autre!... O rage! ô tourment de l'enfer!... Infidèle! ah! devais-tu jamais...? Pardon, pardon, madame ; ayez pitié de mes fureurs. O Dieu! vous l'avez trop bien dit, elle n'est plus... elle n'est plus, cette tendre Julie à qui je pouvais montrer tous les mouvements de mon cœur! Quoi! je me trouvais malheureux, et je pouvais me plaindre!... elle pouvait m'écouterl J'étais malheureux!... que suis-je donc aujourd'hui?... Non, je ne vous ferai plus rougir de vous ni de moi. C'en est fait, il faut renoncer l'un a l'autre; il faut nous quitter : la vertu même en a dicté l'arrôt; votre main l'a pu tracer. Oublions-nous... oubliez-moi du moins. Je l'ai résolu, je le jure; je ne vous parlerai plus de moi.

Oserai-je vous parler de vous encore , et conserver le seul intérêt qui me reste au monde, celui de votre bonheur? En m'exposant l'état de votre âme, vous ne m'avez rien dit de votre sort. Ah ! pour prix d'un sacrifice qui doit être senti de vous, daignez me tirer de ce doute insupportable. Julie , êtes-vous heureuse ? Si vous l'êtes , donnez-moi dans mon désespoir la seule consolation dont je sois susceptible; si vous ne l'êtes pas, par pitié daignez me le dire, j'en serai moins longtemps malheureux.

Plus je réfléchis sur l'aveu que vous méditez, moins j'y puis consentir; et le même motif qui m'ôta toujours le

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courage de vous faire un refus me doit rendre inexorable sur celui-ci. Le sujet est de la dernière importance, et je vous exhorte à bien peser mes raisons. Premièrement, il me semble que votre extrême délicatesse vous jette à cet égard dans Terreur, et je ne vois point sur quel fondement la plus austère vertu pourrait exiger une pareille confession. Nul engagement au monde ne peut avoir un effet rétroactif; On ne saurait s'obliger pour le passé , ni promettre ce qu'on n'a plus le pouvoir de tenir : pourquoi devrait-on compte à celui à qui Ton s'engage de Tusage antérieur qu'on a fait de sa liberté, et d'une fidé lité qu'on ne lui a point promise? Ne vous y trompez pas, Julie; ce n'est pas à votre époux, c'est à votre ami que vous avez manqué de foi. Avant la tyrannie de votre ^ père , le ciel et la nature nous avaient unis l'un à l'autre. Vous avez fait, en formant d'autres nœuds, un crime que l'amour ni l'honneur peut-être ne pardonnent point, et c'est à moi seul de réclamer le bien que M. de Wolmar m'a ravi.

S'il est des cas où le devoir puisse exiger un pareil aveu , c'est quand le danger d'une rechute oblige une fenune prudente à prendre des précautions pour s'en garantir. Mais votre lettre m'a plus éclairé que vous ne pensez sur vos vrais sentiments. En la lisant, j'ai senti dans mon propre coeur combien le vôtre eût abhorré de près, même au sein de l'amour, un engagement criminel dont l'éloignement nous ôtait l'horreur.

Dès la que le devoir et l'honnêteté n'exigent pas cette confidence, la sagesse et la raison la défendent ; car c'est risquer sans nécessité ce qu'il y a de plus précieux dans le mariage, l'attachement d'un époux, la mutuelle confiance, la paix de la maison. Avez-vous assez réfléchi sur une pareille démarche? Connaissez-vous assez votre mari pour être sûre de l'effet qu'elle produira sur lui? Savezvous combien il y a d'honunes au monde auxquels il n'en faudrait pas davantage pour concevoir une jalousie effré-

née, un mépris invincible, et peut-être attenter aux jours d'une femme ? Il faut pour ce délicat examen avoir égard aux temps , aux lieux , aux caractères. Dans le pays où je suis , de pareilles confidences sont sans aucun danger, et ceux qui traitent si légèrement la foi conjugale ne sont pas gens à faire une si grande affaire des fautes qui précédèrent l'engagement. Sans parler des raisons qui rendent quelquefois ces aveux indispensables, et qui n'ont pas eu lieu pour vous, je connais des femmes assez médiocrement estimables qui se sont fait à peu de risques un mérite de cette sincérité, peut-être pour obtenir a ce prix une confiance dont elles pussent abuser au besoin. Mais dans des lieux où la sainteté du mariage est plus respectée , dans des lieux où ce lien sacré forme une union solide , et où les maris ont un véritable attachement pour leurs femmes, ils leur demandent un compte plus sévère d'elles-mêmes; ils veulent que leurs cœurs n'aient connu que pour eux un sentiment tendre ; usurpant un droit qu'ils n'ont pas, ils exigent qu'elles soient à «ux seuls avant de leur appartenir, et ne pardonnent pas plus l'abus de la liberté qu'une infidélité réelle.

Croyez-moi, vertueuse Julie, défiez-vous d'un zèle sans fruit et sans nécessité. Gardez un secret dangereux que rien ne vous oblige à révéler, dont la communication peut vous perdre et n'est d'aucun usage à votre époux. S'il est digne de cet aveu, son âme en sera contristée^ et vous l'aurez affligé sans raison. S'il n'en est pas digne , pourquoi voulez-vous donner un prétexte à ses torts envers vous? Que savez-vous si votre vertu , qui vous a soutenue contre les attaques de votre cœur, vous soutiendrait encore contre des chagrins domestiques toujours renaissants? N'empirez point volontairement vos maux, de peur qu'ils ne deviennent plus forts que votre courage , et que vous ne retombiez a force de scrupules dans un état pire que celui dont vous avez eu peine à sortir. La sagesse est la base de toute vertu : consultez-la , je vous en conjure,

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dans la plus importante occasion de votre vie ; et si ce fatal secret vous pèse si cruellement, attendez du moins pour vous en décharger que le temps, les années, vous donnent une connaissance plus parfaite de votre époux, et ajoutent dans son cœur, à l'effet de votre beauté, l'effet plus sûr encore des charmes de votre caractère, et la douce habitude de les sentir. Enfin, quand ces raisons , toutes solides qu'elles sont , ne vous persuaderaient pas, ne fermez point l'oreille à la voix qui vous les expose. O Julie ! écoutez un homme capable de quelque vertu , et qui mérite au moins de vous quelque sacrifice par celui qu'il vous fait aujourd'hui.

Il faut finir cette lettre. Je ne pourrais, je le sens, m'empêcher d'y reprendre un ton que vous ne devez plus entendre. Julie, il faut vous quitter! si jeune encore, il faut déjà renoncer au bonheur! 0 temps qui ne dois plus revenir, temps passé pour toujours, source de regrets éternels! plaisirs, transports, douces extases, moments délicieux, ravissements célestes! mes amours, mes uniques amours, honneur et charme de ma vie! adieu pour jamais !

Vous me demandez si je suis heureuse. Cette question me touche , et en la faisant vous m'aidez à y répondre ; car, bien loin de chercher l'oubli dont vous parlez, j'avoue que je ne saurais être heureuse si vous cessiez de m*aimer : mais je le suis à tous égards, et rien ne manque à mon bonheur que le vôtre. Si j'ai évité dans ma lettre précédente de parler de M. de Wolmar, je l'ai fait par ménagement pour vous. Je connaissais trop votre sensibilité pour ne pas craindre d'aigrir vos peines; mais votre inquiétude sur mon sort m'obligeant à vous parler de celui dont il dépend , je ne puis vous en parler que d'une manière digne de lui , comme il convient à son épouse et à une amie de la vérité.

416 LA NOUVELLE UELOÏSE.

M. de Wolmar a près de cinquante ans ; sa vie unie , réglée , et le calme des passions , lui ont conservé une constitution si saine et un air si frais , qu'il paraît à peine en avoir quarante ; et il n'a rien d'un âge avancé que l'expérience et la sagesse. Sa physionomie est noble et. prévenante, son abord simple et ouvert; ses manières sont plus honnêtes qu'empressées; il parle peu et d'un grand sens, mais sans affecter ni précision ni sentences. Il est le même pour tout le monde , ne cherche et ne fuit personne, et n'a jamais d'autres préférences que celles de la raison.

Malgré sa froideur naturelle, son cœur, secondant les intentions de mon père, crut sentir que je lui convenais, et pour la première fois de sa vie il prit un attachement. Ce goût modéré^ mais durable, «'est si bien réglé sur les bienséances , et s'est maintenu dans une telle égalité , qu'il n'a pas eu besoin de changer de ton en changeant d'état, et que, sans blesser la gravité conjugale, il conserve avec moi depuis son mariage les mêmes manières qu'il avait auparavant. Je ne l'ai jamais vu ni gai ni triste, mais toujours content; jamais il ne me parle de lui , rarement de moi ; il ne me cherche pas , mais il n'est pas fâché que je le cherche, et me quitte peu volontiers. Il ne rit point ; il est sérieux sans donner envie de l'être ; au contraire^ son abord serein semble m'inviter à l'enjouement; et comme les plaisirs que je goûte sont les seuls auxquels il paraît sensible, une des attentions que je lui dois est de chercher à m'amuser. En un mot, il veut que je sois heureuse : il ne me le dit pas , mais je le vois; et vouloir le bonheur de sa fenmie, n'est-ce pas l'avoir obtenu?

Avec quelque soin que j'ai pu l'observer, je n*ai su lui trouver de passion d'aucune espèce que celle qu'il a pour moi. Encore cette passion est^elle.si égale et si tempérée, qu'on dirait qu'il n'aime qu'autant qu'il veut aimer, et qu'il ne le veut qu'autant que la raison le permet. Il est

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