‹ Julie (volume 2)Chapitre 85 sur 187 · PARTIE 111, LETTfi£ XX · texte numérisé non relu

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réellement ce que milord Edouard croit être ; en quoi je le trouve bien supérieur à tous nous autres gens h sentiment qui nous admirons tant nous-mêmes; car le cœur nous trompe en mille manières , et n'agit que par un principe toujours suspect : mais la raison n'a d'autre fin que ce qui est bien ; ses règles sont sûres, claires, faciles ; dans la conduite de la vie; et jamais elle ne s'égare que dans d'inutiles spéculations qui ne sont pas faites pour elle.

Le plus grand goût de M. de Wolmar est d'observer. Il aime k juger des caractères des hommes et des actions qu'il voit faire. Il en juge avec une profonde sagesse et la plus parfaite impartialité. Si un ennemi lui faisait du mal, il en discuterait les motifs et les moyens aussi paisiblement que s'il s'agissait d'une chose indifférente. Je ne sais comment il a entendu parler de vous , mais il m'en a parlé plusieurs fois lui-même avec beaucoup d'estime, et je le connais incapable de déguisement. J'ai cru remarquer quelquefois qu'il m'observait durant ces entretiens ; mais il y a grande apparence que cette prétendue remarque n'est que le secret reproche d'une conscience alarmée. Quoi qu'il en soit, j'ai fait en cela mon devoir; la crainte ni la honte ne m'ont point inspiré de réserve injuste, et je vous ai rendu justice auprès de lui , conune je la lui rends auprès de vous.

J'oubliais de vous parler de nos revenus et de leur administration. Le débris des biens de M. de Wolmar, joint à celui de mon père , qui ne s'est réservé qu'une pension , lui fait une fortune honnête et modérée , dont il use noblement et sagement, en maintenant chez lui non l'incommode et vain appareil du luxe , mais l'abondance, les véritables commodités de la vie * , et le nécessaire chez

> n n'y a pas d'association plus commune que celle du faste et de la lésine. Oq prend sur la nature , sur les vrais plaisirs , sur le besoin même , tout ce qu'on donne à l'opinion. Tel homme orne son palais aux dépens de sa cuisine . tel antre aime mieux une belle vaRselle qu'un bon dtner ; tel autre fait un

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ses voisins indigents. L'ordre qu'il a mis dans sa maison est rimage dé celui qui règne au fond de son âme , et semble imiter dans un petit ménage Tordre établi dans le gouvernement du monde. On n'y voit ni cette inflexible régularité qui donne plus de gêne que d'avantage et n'est supportable qu'à celui qui l'impose* ni cette confusion mal entendue qui pour trop avoir ôte l'usage de tout. On y reconnaît toujours la main du maître , et l'on ne la seiit jamais; il a si bien ordonné le premier arrangement qu'à présent tout va tout seul, et qu'on jouit à la fois de la règle et de la liberté.

Voilà , mon bon ami , une idée abrégée, mais fidèle, du caractère de M. de Wolmar , autant que je l'ai pu connaître depuis que je vis avec lui. Tel il m'a paru le premier jour , tel il me paraît le dernier sans aucune altération ; ce qui me fait espérer que je l'ai bien vu , et qu'il ne me reste plus rien à découvrir; car je n'imagine pas qu'il pût se montrer autrement sans y perdre.

Sur ce tableau vous pouvez d'avance vous répondre à vous-même; et il faudrait me mépriser beaucoup pour ne pas me croire heureuse avec tant de sujet de l'être K Ce qui m'a longtemps abusée , et qui peut-être vous abuse

repas d'appareil, et meurt de faim tout le reste de l'année. Quand Je vols un buffet de vermeil , Je m'attends à du vin qui m'empoisonne. Combien de /ois , dans des malsons de campagne, en respirant le firais au matin, l'aspect d'un beau Jardin vous tente t On se lève de bonne heure , on se promène , on gagne de l'appétit, on veut déjeuner : l'officier est sorti, ou les provisions manquent, ou madame n'a pas donné ses ordres, ou l'on vous fait ennuyer d'attendre. Quelquefois on vous prévient , on vient magnifiquement vous offrir de tout , à condition que vous n'accepterez rien. Il faut rester à Jenn Jusqu'à trois heures, ou déjeuner avec des tulipes. Je me souviens de m'étre promené dans un trè84>cau parc , dont on disait que la maitresse aimait beaucoup le café et n'en prenait Jamais , attendu qu'il coûtait quatre sous la tasse ; mais elle donnait de grand cœur mille écus à son Jardinier. Je crois que J'aimerais mieux avoir des charmilles moins bien taillées, et prendre du café plus souvent.

> Apparemment qu'elle n'avait pas découvert encore le fatal secret qui la tourmenta si fort dans la suite , ou qu'elle ne voulait pas alors le conller à son ami.

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encore , c*esl la pensée que l'amour est nécessaire pour \ former un heureux mariage. Mon ami, c'est une erreur : Thonnêteté , la vertu , de certaines convenances moins de conditions et d'âges que de caractères et d'humeurs , suffisent entre deux époux ; ce qui n'empêche point qu'il ne résulte de cette union un attachement très-tendre, qui, pour n'être pas précisément de l'amour, n'en est pas moins doux , et n'en est que plus durable. L'amour est accompagné d'une inquiétude continuelle de jalousie ou de privation , peu convenable au mariage , qui est un état de jouissance et de paix. On ne s'épouse point pour penser uniquement l'un à l'autre, mais pour remplir conjointe- | ment les devoirs de la vie civile, gouverner prudemment la maison, bien élever ses enfants. Les amants ne voient jamais qu'eux, ne s'occupent incessamment que d'eux, et la seule chose qu'ils sachent faire est de s*aimer. Ce n'est pas assez pour des époux , qui ont tant d'autres soins à remplir. Il n'y a point de passion qui nous fasse une si forte illusion que l'amour : on prend sa violence pour un signe de sa durée; le cœur surchargé d'un sentiment si doux retend pour ainsi dire sur l'avenir, et tant que cet amour dure on croit qu'il ne finira point. Mais , au contraire, c'est son ardeur même qui le consume; il s'use ' avec la jeunesse, il s'efface avec la beauté, il s'éteint sous les glaces de l'âge; et, depuis que le monde existe, on n'a jamais vu deux amants en cheveux blancs soupirer l'un pour l'autre. On doit donc compter qu'on cessera de s'adorer tôt ou tard; alors , l'idole qu'on servait détruite, on se voit réciproquement tel qu'on est. On cherche avec étonnement l'objet qu'on aima ; ne le trouvant plus , on se dépite contre celui qui reste , et souvent l'imagination le défigure autant qu'elle l'avait paré. Il y a peu de gens, dit La Rochefoucauld \ qui ne soient honteux de s'être aimés,

> Réflexions morales, n» 177.

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quand Usne s'aiment plus *. Combien alors il efilà craindre que Tennui ne succède à des sentiments trop vifs; que leur déclin, sans s'arrêter à Tindifférence , ne passe jusqu'au dégoût; qu'on ne se trouve enfin tout à fait rassasiés l'un de l'autre , et que pour s'être trop aimés amants on n'en vienne à se ha! r époux ! Mon cher ami , vous m'avez toujours paru bien aimable, beaucoup trop pour mon innocence et pour mon repos; mais je ne vous ai jamais vu qu'amoureux : que sais-je ce que vous seriez devenu cessant de l'être? L'amour éteint vous eût toujours laissé la vertu, je l'avoue; mais en est-ce assez pour être heureux dans un lien que le cœur doit serrer? et combien d'hommes vertueux ne laissent pas d'être des maris insupportables? Sur tout cela vous en pouvez dire autant de moi.

Pour M. de Wolmar, nulle illusion ne nous prévient l'un pour Tautre : nous nous voyons teisque nous sommes; le sentiment qui nous joint n'est point l'aveugle transport des c<Burs passionnés , mais l'immuable et constant attachement de deux personnes honnêtes et raisonnables, qui, destinées à passer ensemble le reste de leurs jours, sont contentes de leur sort et tâchent de se le rendre doux l'une à l'autre. Il semble que, quand on nous eût formés exprès pour nous unir, on n'aurait pu réussir mieux. S'il avait le cœur aussi tendre que moi, il serait impossible que tant de sensibilité de part et d'autre ne se heurtât quelquefois, et qu'il n'en résultât des querelles. Si j'étais aussi tranquille que lui, trop de froideur régnerait entre nous, et rendrait la société moins agréable et moins douce. S'il ne m'aimait point, nous vivrions mal ensemble ; s'il m'eût trop aimée, il m'eût été importun. Chacun des deux est précisément ce qu'il faut a l'autre : il m'éclaire et je l'anime; nous en valons mieux réunis, et il

■ Je serais bien surpris que Jalie eût lu et cité La Rochefoucauld en toute autre occasion : Jamais son triste liyre ne sera goûté des bonnes gens.

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