PARTIE 111, LETTRE X\1I
un charme qui nous ferait aimer à souffrir, s'en priver en s'ôtant la vie , n'esUce pas faire a Tinstant même tout ce qu'on craint de l'avenir?
Penses-y bien , jeune homme : que sont dix, vingt, trente ans pour un être immortel? La peine et le plaisir passent comme une ombre; la vie s'écoule en un instant; elle n'est rien par elle-même , son prix dépend de son emploi. Le bien seul qu'on a fait demeure, et c'est par lui qu'elle est quelque chose.
Ne dis donc plus que c'est un mal pour loi de vivre, puisqu'il dépend de toi seul que ce soit un bien, et que si c^est un mal d'avoir vécu, c'est une raison de plus pour vivre encore. Ne dis pas non plus qu'il t'est permis de mourir, car autant vaudrait dire qu'il t'est permis de n'être pas homme , qu'il t'est permis de te révolter contre l'auteur de ton être, et de tromper ta destination. Mais, en ajoutant que ta mort ne fait de mal à personne, songes-tu que c'est à ton ami que tu l'oses dire?
Ta mort ne fait de mal à personne ! J'entends ; mourir à nos dépens ne t'importe guère , tu comptes pour rien nos regrets. Je ne te parle plus des droits de l'amitié que tu méprises : n'en est-il point de plus chers encore * qui t'obligent à te conserver? S'il est une personne au monde qui Tait assez aimé pour ne vouloir pas te survivre , et à qui ton bonheur manque pour être heureuse, penses-tu ne lui rien devoir? Tes funestes projets exécutés ne troublerontils point la paix d*une âme rendue avec tant de peine à sa première innocence? Ne crains-tu point de rouvrir dans ce cœur trop tendre des blessures mal refermées? ne crains-tu point que ta perte n'en entraîne une autre encore plus cruelle, en ôtant au monde et à la vertu leur plus digne ornement? et, si elle le survit, ne crains- tu point d'exciter dans son sein le remords, plus pesant à supporter que la vie? Ingrat ami , amant sans délicatesse,
> Des droits plan chers que ceux de l'amltlé! et c'Cot un sage qui le dit! Mais ce prétendu sage était amoureux lul-mémc.
442 LA NOUVELLE liELOÏSE.
seraS'lu toujours occupé de loi-même? Ne songeras-ttt jamais qu'à les peines? N'es-lu point sensible au bonheui* de ce qui te fui cher? et ne saurais-lu vivre pour celle qui voulut mourir avec toi ?
Tu parler des devoirs du magistrat et du père de famille) et parce qu'ils ne te sont pas imposés, lu te crois affranchi de tout : et la société à qui lu dois ta conservation, tes talents, tes lumières; la patrie à qui tu appartiens, les malheureux qui ont besoin de toi, ne leur dois-tu lien? O l'exact dénombrement que tu fais! parmi les devoirs que tu comptes, lu n'oublies que ceux d'homme et de citoyen. Où est ce vertueux patriote qui refuse de vendre son sang à un prince étranger, parce qu'il ne doit le vei-ser que pour son pays, et qui veut maintenant le répandre en désespéré contre l'expresse défense des lois? liCS lois, les loiS) jeune homme! le sage les méprise*t-il? Socrate innocent, par respect pour elles, ne voulut pas sortir de prison : lu ne balances point à les violer pour sortir injustement de la vie , et tu demandes : Qtiel mal fais-je?
Tu veux t'auioriser par des exemples; tu m'oses nommer des Romains. Toi, des Romains! il t^appartienl bien d'oser prononcer ces noms illustres! Dis-moi, Êmlus mourut-il en amant désespéré? et Caton déchira-l-il ses entrailles pour sa maîtresse? Homme petit et faible, qu'y a-l-il entre Caton et toi? Montre-moi la mesure commune de cette àme sublime et de la tienne. Téméraire, ah ! taistoi. Je crains de profaner son nom par son apologie. A ce nom saint et auguste, tout ami de la vertu doit mettre le front dans la poussière , et honorer en silence la mémoire du plus grand des hommes.
Que tes exemples sont mal choisis I et que tu juges bassement des Romains, si lu penses qu'ils se crussent en droit de s'ôler la vie aussitôt qu'elle leur était a charge ! Regarde les beaux temps de la république, et cherche si (u y verras un seul citoyen vertueux se délivrer ainsi du poids de ses devoirs, même après les plus cruelles Infor-
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tuiics. Régulus retouruant a Carthage préviut-il par sa mort les (ourmeuts qui ratteodaient? Que n'eût point donné Posthumius pour que celle ressource lui fût permise aux Fourches Caudines ? Quel effort de courage le sénat même n'admira-t-il pas dans le consul Varron pour avoir pu survivre k sa défaite! Par quelle raison tant de généraux se laissèrent-ils volontairement livrer aux ennemis , eux à qui l'ignominie était si cruelle , et à qui il en coûtait si peu de mourir? C'est qu'ils devaient à la patrie leur sang, leur vie et leurs derniers soupirs, et que la honte ni les revers ne les pouvaient détourner de ce de* voir sacré. Mais quand les lois furent anéanties , et que l'Etat fut en proie k des tyrans, les citoyens reprirent leur liberté naturelle et leurs droits sur eux-mêmes. Quand Rome ne fut plus , il fut permis k des Romains de cesser d'être : ils avaient rempli leurs fonctions sur la terre; ils n'avaient plus de patrie; ils étaient en droit de disposer d'eux, et de se re^re k eux-mêmes la liberté qu'ils ne pouvaient plus rendre k leur pays. Après avoir employé leur vie k servir Rome expirante et k combattre pour les lois, ils moururent vertueux et grands comme ils avaient vécu ; et leur mort fut encore un tribut k la gloire du n(mi romain, afin qu'on ne vit dans aucun d'eux le spectacle indigne de vrais citoyens servant un usurpateur.
Mais toi , qui es-tu? qu'aS-tu fait? Crois-tu t'oxcuser sur ton obscurité? ta faiblesse t'exemp(e-t-elle de les devoirs? et, pour n'avoir ni nom ni rang dans ta patrie, en es-tu moins soumis k ses lois? Il te sied bien d'oser parler de mourir, tandis que tu dois l'usage de ta vie k tes semblables! Apprends qu'une mort telle que tu la médites est honteuse et furtive; c'est un vol fait au genre humain. Avant de le quitter , rends-lui ce qu'il a fait pour toi. Mais je ne tiens a rien>.. jesuis inutile au inondé... Philosophe d'un jour! ignores-tu que tu ne saurais faire un pas sur la terre sans y trouver quelque devoir k remplir^ etque (ont homme est utile k l'humanité par cela seul qu'il existe?
£couie-moi, jeune insensé : lu m*es cher, j'ai pitié de tes erreurs. S'il te reste an fond du cœur le moindre sentiment de vertu , yiens , que je t'apprenne k aimer la vie. Chaque fois que tu seras tenté d'en sortir , dis en toimême : « Que je fasse encore une bonne action avant que » de mourir. » Puis va chercher quelque indigent à secourir , quelque infortuné k consoler , quelque opprimé k défendre. Rapproche de moi les malheureux que mon. abord intimide : ne crains d'abuser ni de ma bourse ni de mon crédit; prends, épuise mes biens, fais-moi riche. Si cette considération te retient aujourd'hui, elle te retiendra encore demain , après-demain , toute ta vie. Si elle ne te retient pas, meurs : tu n'es qu'un méchant.
LETTRE XXIII. — DE HILORD EDOUARD A l' AMANT DE JULIE.
Je ne pourrai, mon cher, vous embrasser aujourd'hui comme je l'avais espéré , et l'on me retient encore pour deux jours k Kensington. Le train de la cour est qu'on y travaille beaucoup sans rien faire , et que toutes les affaires s'y succèdent sans s'achever. Celle qui m'arrête ici depuis huit jours ne demandait pas deux heures : mais conmie la plus importante affaire des ministres est d'avoir toujours l'air affairé, ils perdent plus de temps k me remettre qu'ils n'en auraient mis k m'expédier. Mon impatience un peu trop visible n'abrège pas ces délais. Vous savez que la cour ne me convient guère; elle m'est encore plus insupportable depuis que nous vivons ensemble, et j'aime cent fois mieux partager votre mélancolie que l'ennui des valets qui peuplent ce pays.
Cependant, en causant avec ces empressés fainéants, il m'est venu une idée qui vous regarde , et sur laquelle je n'attends que votre aveu pour disposer de vous. Je vois qu'en combattant vos peines vous souffrez k la fois du mal et de la résistance. Si vous voulez vivre et guérir, c'est
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moins parce que Tbonneur et la raison l'exigent, que pour complaire à vos amis. Mon cher, ce n'est pas assez : il faut reprendre le goût de la vie pour en bien remplir les devoirs; et avec tant d'indifférence pour toute chose, on ne réussit jamais à rien. Nous ayons beau faire Tun et l'autre, la raison seule ne vous rendra pas la raison. Il faut qu'une multitude d'objets nouveaux et frappants vous arrachent une partie de l'attention que votre cœur ne donne qu'à celui qui l'occupe. Il faut, pour vous rendre a vous-même, que vous sortiez d'au dedans de vous, et ce n'est que dans l'agitation d'une vie active que vous pouvez retrouver le repos.
Il se présente pour cette épreuve une occasion qui n'est pas à dédaigner ; il est question d'une entreprise grande, belle , etteHe que bien des âges n'en voient pas de semblables. Il dépend de vous d'en être témoin et d*y concourir. Vous verrez le plus grand spectacle qui puisse frapper les yeux des hommes ; votre goût pour l'observation trouvera de quoi se contenter. Vos fonctions seront honorables; elles n'exigeront, avec les talents que vous possédez, que du courage et de la santé. Vous y trouverez plus de péril que de gêne ; elles ne vous en conviendront que mieux. Enfin votre engagement ne sera pas fort long. Je ne puis vous en dire aujourd'hui davantage, parce que ce projet sur le point d'éclore est pourtant encore un secret dont je ne suis pas le maître. J'ajouterai seulement que si vous négligez cette heureuse et rare occasion, vous ne la retrouverez probablement jamais , et la regretterez peut-être toute votre vie.
J'ai donné ordre à mon coureur, qui vous porte cette lettre , de vous chercher où que vous soyez , et de ne point revenir sans votre réponse; car elle presse, et je dois donner la mienne avant de partir d'ici.