PARTIE III, LETTBB XXI
punir. Fuyons donc sans scrupule tous les maux que nous pouvons fuir; il ne nous en restera que trop à souffrir encore. Délivrons-nous sans remords de la vie même, aussitôt qu'elle est un mal pour nous , puisqu'il dépend de nous de le faire, et qu'en cela nous n'offensons ni Dieu ni les hommes. S'il faut un sacrifice à l'Être suprême, n'est-ce rien que de mourir? Offt*ons à Dieu la mort qu'il noos impose par la voix de la raison , et versons paisiblement dans son sein notre âme qu'il redemande.
Tels sont les préceptes généraux que le bon sens dicte h tous les hommes , et que la religion autorise *. Revenons h nous. Vous avez daigné m'ouvrir votre cœur; je connais vos peines, vous ne souffrez pas moins que moi ; vos maux s«nt sans remède ainsi que les miens , et d'autant plus sans remède, que les lois de l'honneur sont plus immuables que celles de la fortune. Vous les supportez, je l'avoue, avec fermeté. La vertu vous soutient; un pas de plus, elle vous dégage. Vous me pressez de souffrir; miîord, j'ose vous presser de terminer vos souffrances, et je vous laisse à juger qui de nous est le plus cher à l'autre.
Que tardons-nous a faire un pas qu'il faut toujours faire? Attendrons-nous que la vieillesse et les ans nous attachent bassement a la vie après nous en avoir ôté les
< L'étrange lettre pour la délibération dont II s'agit! Ralwnnc-t-on si paisiblement sur une question pareille quand on l'examine pour soi? la lettre est-elle fabriquée, on l'auteur ne veut-U qu'être réfuté? Ce qui peut tenir fu doute , e'est re&eiuple de Robeck qu'il cite , et qui semble autoriser le sien. Robeck délibéra si posément, qu'il eut la patience de faire un livre, nn gros livre , bien long, bien pesant , bien froid ; et quand 11 eut éubli , selon lui, qu'il était permis de se donner la mort , 11 se la donna avec la même tranquillité. Défions-nous des préjugés de siècle et de nation. Quand ce n'est pas la mode de se tuer, on n'imagine que des enragés qui se tuent ; tous les actes de courage sont autant de chimères pour les âmes faibles; chacun ne juge des autres que par sol : cependant combien n'avonsnous pas d'exemples attostéa d'hommes sages en tout autre point, qui, sans remords, sans fureur, sans désespoir, renoncent ft la vie uniquement parce qu'elle leur est à charge . et meurent plus tranqulllfuicnt qu'ils n'ont vécu î
charmes , et que nous tratnions arec effort , ignominie el douleur, un corps infirme et cassé? Nous sommes dans rage où la vigueur de Tâme la dégage aisément dé ses en* traves , et où Fhomme sait encore mourir ; plus tard , il se laisse en gémissant arracher la vie. Profitons d'un temps où l'ennui de vivre nous rend la mort désirable ; craignons qu'elle ne vienne avec ses horreurs au moment où nous n'en voudrons plus. Je m'en souviens, il fut un instant où je ne demandais qu'une heure au ciel , et où je serais mort désespéré si je ne l'eusse obtenue. Ah! qu'on a de peine à briser les nœuds qui lient nos cœurs a la terre 1 et qu'il est sage de la quitter aussitôt qu'ils sont rompus I Je le sens , milord , nous sommes dignes tous deux d'une habitation plus pure : la vertu nous la montre, et le sort nous invite à la chercher. Que l'amitié qui nous joint nous unisse encore à notre dernière heure. Oh I quelle volupté pour deux vrais amis de finir leurs jours volontairement dans les bras l'un de l'autre, de confondre leurs derniers soupirs , d'exhaler a la fois les deux moitiés de leur âmel Quelle douleur, quel regret peut empoisonner leurs derniers instants? Que quittent-ils en sortant du monde? ils s'en vont ensemble ; ils ne quittent rien.
LETTBB XXII. — BÉP0N8E.
Jeune homme, un aveugle transport t'égare : sois plus discret, ne conseille point en demandant conseil : j'ai connu d'autres maux que les tiens. J'ai l'âme ferme ; je suis Anglais. Je sais mourir; car je sais vivre, souffrir en homme. J'ai vu la mort de près, et la regarde avec trop d'indifférence pour l'aller chercher. Parlons de toi.
Il est vrai , tu m'étais nécessaire; mon âme avait besoin de la tienne; tes soins pouvaient m'être utiles; ta raison pouvait m'éclairer dans la plus importante affaire de ma vie : si je ne m'en sers point , k qui t'en prends-tu? Où estelle? qu'est-elle devenue? que peux-tu faire? à quoi es-tu
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bon dans l'état où te voilà? quels services puis*je espérer de toi? Une douleur insensée te rend stupide et impitoyable : lu n'es pas un homme, tu n'es rien; et si je ne regardais à ce que tu peux être, tel que tu es, je ne vois rien dans le monde au-dessous de loi.
Je n'en veux pour preuve que ta lettre même. Autrefois je trouvais en toi du sens, de la vérité; tes sentiments étaient droits, tu pensais juste , et je ne t'aimais pas seulement par goût, mais par choix, comme un moyen de plus pour moi de cultiver la sagesse. Qu'ai-je trouvé maintenant dans les raisonnements de cette lettre dont tu parais si content? Un misérable et perpétuel sophisme, qui , dans régarement de ta raison , marque celui de ton cœur, et que je ne daignerais pas même relever si je n'avais pitié de ton délire.
Pour renverser tout cela d'un mot, je ne veux te demander qu'une seule chose : Toi qui crois Dieu existant, l'àme immortelle, et la liberté de l'homme, tu ne penses* pas , sans doute, qu'un être intelligent reçoive un corps et soit placé sur la terre au hasard seulement pour vivre , souffrir et mourir? il y a bien peut-être à la vie humaine un but, une lin, un objet moral? Je te prie de me répondre clairement sur ce point; après quoi nous reprendrons pied k pied ta lettre, et tu rougiras de l'avoir écrite.
Mais laissons les maximes générales , dont on fait souvent beaucoup de bruit sans jamais en suivre aucune ; car il se trouve toujours dans l'application quelque condition particulière qui change tellement l'état des choses, que chacun se croit dispensé d'obéir à la règle qu'il prescrit aux autres; et l'on sait bien que tout homme qui pose des maximes générales entend qu'elles obligent tout le monde, excepté lui. Encore un coup, parlons de toi.
Il t'est donc permis, selon toi, de cesseï' de vivre? La preuve en est singulière, c'est que tu as envie de mourir. Voilà certes un argument fort commode pour les scélérats :
ils doivent Célre bien obligés des armes que tu leur fournis; il n'y aura plus de forfaits qu'ils ne justiQent par la tentation de les commettre ; et dès que la violence de la passion l'emportera sur Thorreur du crime, dans le désir de mal faire ils en trouveront aussi le droit.
Il t'est donc permis de cesser de vivre? Je voudrais bien savoir si tu as commencé. Quoil fus-tu placé sur la terre pour n'y rien faire? Le ciel ne t'imposa-t-il point avec la vie une tâche pour la remplir? Si tu as fait ta journée avant le soir, repose4oi le reste du jour^ lu le peilï; mais voyons ton ouvrage. Quelle réponse tiens- tu prête au juge suprême qui te demandera compte de ton temps? Parle, que lui diras-tu? J'ai séduit une fille honnête; j'aban^ donne un ami dans ses chagrins. Malheureux 1 trouve-moi ce juste qui se vante d'avoir assez vécu, que j'apprenne de lui comment il faut avoir porté la vie pour être en droit de la quitter.
Tu comptes les maux de l'humanité; tu ne rougis pas d'épuiser des lieux communs cent fois rebattus, et lu dis : La vie est un mal. Mais regarde, cherche dans l'ordre des choses si tu y trouves quelques biens qui ne soient point mêléâ de maux. Est^^ce donc à dire qu'il n'y ait aucun bien dans l'univers? et peux-^tu confondre ce qui est mal par sa nature avec ce qui ne souffre lis mal que par accident? Tu l'as dit toi-même, la vie passive de l'homme n'est rien, et ne regarde qu'un corps dont il sera bientôt délivré; mais sa vie active et morale » qui doit influer sur tout son être , consiste dans l'exercice de sa volonté. La vie est un mal pour le méchant qui prospère , et un bien pour l'honnête homme infortuné ; car ce n'est pas une modification passagère, mais son rapport avec son objet, qui la rend bonne ou mauvaise. Quelles sont enfin ces douleurs si cruelles qui te forcent de la quitter? Penses-tu que je n'aie pas démêlé , sous ta feinte impartialité dans le dénombrement dos maux de cette vie, la honte de parler des tiens? Crois-moi, n'abandonne pas a la fois toutes
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tes vertus; garde au moins ion ancienne francliise, et dis ouvertement à ton ami : J'ai perdu l'espoir de corrompre une honnête femme, me voilà forcé d'être lionmie de bien; j'aime mieux mourir.
Tu t'ennuies de vivre, et tu dis : La vie est un mal. Tôt ou tard tu £eras consolé, et tu diras : La vie est un bien. Tu diras plus vrai sans mieux raisonner ; car rien n'aura changé que toi. Change donc dès aujourd'hui; et puisque c'est dans la mauvaise disposition de ton âme qu'est tout le mal, corrige tes affections déréglées, et ne brûle pas ta maison pour n'avoir pas la peine de la ranger. Je souffre, me dis-tu ; dépend-il de moi de ne pas souffrir? D'abord c'est changer l'état de la question ; car il ne s'agit pas de savoir si lu souffres , mais si c'est un mal pour toi de vivre. Passons. Tu souffres , tu dois chercher a ne plus souffrir. Voyons s'il est besoin de mourir pour cela.
Considère un moment le progrès naturel des maux de rame directement opposé au progrès des maux du corps , comme les deux substances sont opposées par leur nature. Ceux-ci s'invélèrent, s'empirent en vieillissant, et détruisent enHn cette machine mortelle. Les autres, au contraire, altérations externes et passagères d'un être immortel et simple, s'effacent insensiblement et le laissent dans sa forme originelle , que rien ne saurait changer. La tristesse, l'ennui, les regrets, le désespoir, sont des douleurs peu durables qui ne s'enracinent jamais dans l'âme; et Tcxpérience dément toujours ce sentiment d'amertume qui nous fait regarder nos peines comme éternelles. Je dirai plus * je ne puis croire que les vices qui nous corrompent nous soient plus inhérents que nos chagrins; non-seulement je pense, qu'ils périssent avec te corps qui les occasionne, mais je ne doute pas qu'une plus longue vie ne pût suifûre pour corriger les hommes, et que plusieurs siècles de jeunesse ne nous apprissent qu'il n'y a rien de meilleur que la vertu.
Quoiqu'il en soit, puisque la plupart de nos maux phv-
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siques ne font qu'augmenter sans cesse, de violentes douleurs du corps , quand elles sont incurables , peuvent autoriser un homme à disposer de lui; car toutes ses facultés étant aliénées par la douleur, et le mal étant sans remède , il n'a plus l'usage ni de sa volonté ni de sa raison; il cesse d'être homme avant de mourir, et ne fait, en s'ôtant la vie, qu'achever de quitter un corps qui l'embarrasse , et où son âme n'est déjà plus. 'SL
Mais il n'en est pas ainsi des douleurs de l'âme , qui , pour vives qu'elles soient, portent toujours leur remède avec elles. En effet, qu'est-ce qui rend un mal quelconque intolérable? c'est sa durée. Les opérations de la chirurçie sont communément beaucoup plus cruelles que les souffrances qu'elles guérissent; mais la douleur du mal est permanente , celle de l'opération passagère , et Ton préfère celle-ci. Qu'est-il donc besoin d'opération pour des douleurs qu'éteint leur propre durée , qui seule les rendrait insupportables? £st-il raisonnable d'appliquer d'aussi violents remèdes aux maux qui s'effacent d'eux-mêmes? Pour qui fait cas de la constance et n'estime les ans que le peu qu'ils valent , de deux moyens de se délivrer des mêmes souffrances , lequel doit être préféré de la mort ou du temps? Attends, et tu seras guéri. Que demandes-tu davantage?
Ah ! c'est ce qui redouble mes peines de songer qu'elles finiront! Vain sophisme de la douleur; bon mot sans raison, sans justesse, et peut-être sans bonne foi. Quel absurde motif de désespoir que l'espoir de terminer sa misère M Même en supposant ce bizarre sentiment, qui n'aimerait mieux aigrir un moment la douleur présente par l'assurance de la voir finir, comme on sacrifie une plaie pour la faire cicatriser? et quand la douleur aurait
■ Non, mllord, on ne termine pas ainsi sa misère, on y met le comble ; on rompt les derniers nœuds qui nous attachaient au bonheur. En regrettant ce qui nous fut cher, on tient encore à l'objet de sa douleur par sa douleur même , et cet ctat est moins affreux que de ne tenir plus à rien.