PARTIE IV) LETTRE I
qu'on ne sait ce qu*e$t devenu le reste. Il n'est plus, il n'est plus ; un secret pressentiment me Tannonce. L'infortuné n'aura pas été plus épargné que tant d'autres. La mer, les maladies, la tristesse bien plus cruelle, auront abrégé ses jours. Ainsi s'éteint tout ce qui brille un moment sur la terre. Il manquait aux tourments de ma conscience d'avoir a me reprocher la mort d'un honnête honune. Ah I ma chère, quelle âme c'étaitque la sienne I... comme il savait aimer I... Il méritait de vivre... Il aura présenté devant le souverain juge une âme faible, mais saine etaimantla vertu... Je m'efforce en vain de chasser ces tristes idées , à chaque instant elles reviennent malgré moi. Pour les bannir ou pour les régler, ton amie a besoin de tes soins; et puisque je ne puis oublier cet infortuné, j'aime mieux en causer avec toi que d'y penser toute seule.
Regarde, que de raisons augmentent le besoin continuel que j'ai de t'a voir avec moi ! Plus sage et plus heureuse , si les mêmes raisons te manquent , ton cœur sent-il moins le même besoin? S'il est bien vrai que tu ne veuilles point te remarier, ayant si peu de contentement de ta famille, quelle maison te peut mieux convenir que celle-ci? Pour moi, je souffre à te savoir dans la tienne; car, malgré ta dissimulation , je connais ta manière d'y vivre, et ne suis point dupe de Tair folâtre que tu viens nous étaler à Cia» rens. Tu m'as bien reproché des défauts en ma vie; mais j'en ai un très-grand à te reprocher à ton tour : c'est que ta douleur est toujours concentrée et solitaire. Tu te caches pour t'affliger, comme si tu rougissais de pleurer devant ton amie. Glaire, je n'aime pas cela. Je ne suis point injuste comme toi ; je ne blâme point tes regrets ; je ne veux pas qu'au bout de deux ans , de dix , ni de toute ta vie , tu cesses d'honorer la mémoire d'un si tendre époux ; mais je te blâme, après avoir passé tes plus beaux jours a pleurer avec ta Julie, de lui dérober la douceur de pleurer à son tour avec loi, et de laver par de plus dignes larmes la
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honte de celles qu'elle versa dans ton sein. Si tu es fâch^ de t'affliger, ah! ta ne connais pas la véritable affliction. Si tu Y prends une sorte de plaisir , pourquoi ne veux-tu pas que je le partage? Ignores-tu que la communication des cœurs imprime à la tristesse je ne sais quoi de doux et de touchant que n'a pas le contentement? et l'amitié n'at-elle pas été spécialement donnée aux malheureux pour le soulagement de leurs maux et la consolation de leurs peines?
Voilà, ma chère, des considérations que lu devrais faire, et auxquelles il faut ajouter qu'en te proposant de venir demeurer avec moi , je ne te parle pas moins au nom de mon mari qu^au mien. Il m'a paru plusieurs fois surpris , presque scandalisé , que deux amies telles que nous n'habitassent pas ensemble; il assure te l'avoir dit à toi-même, et il n'est pas homme à parler inconsidérément Je ne sais quel parti tu prendras sur mes représentationa; j'ai lieu d'espérer qu'il sera tel que je le désire. Quoi qu'il en soit, le mien est pris, et je n'en changerai pas. Je n'ai point oublié le temps où tu voulais me suivre en Angleterre. Amie incomparable , c'est a présent mon tour. Tu connais mon aversion pour la ville , mon goût pour la campagne , pour les travaux rustiques , et l'attachement que trois ans de séjour m'ont donné pour ma maison de Clarens. Tu n'ignores pas non plus quel embarras c'est de déménager avec toute une famille , et combien ce serait abuser de la complaisance de mon père de le transplanter si souvent. Eh bien 1 si tu ne veux pas quitter ton ménage et venir gouverner le mien, je suis résolue à prendre une maison à Lausanne, où nous irons tous demeurer avec toi. Arrange-toi là-dessus ; tout le veut , mon cœur, mon devoir , mon bonheur, mon honneur conservé , ma raison recouvrée, mon état, mon mari , mes enfants, moi-même; je te dois tout; tout ce que j'ai de bien me vient de toi ; je ne vois rien qui ne m'y rappelle, et sans toi je ne suis rien. Viens donc, ma bién-aimée, mon ange lulélaire, viens con-
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server Ion ouvrage, viens jouir de tes bienfaits. N'ayons plus qu'une famille, comme nous n'avons qu'une âme pour la chérir; tu veilleras sur l'éducation de mes fils , je veillerai sur celle de ta fille : nous nous partagerons les devoirs de mère, et nous en doublerons les plaisirs. Nous élèverons nos cœurs ensemble à celui qui purifia le mien par tes soins ; et, n'ayant plus rien à désirer en ce monde, nous attendrons en paix l'autre vie dans le sein de l'innocence et de l'amitié.
LBTTBB II. — BBPONSB DB MAJ>ÂMB d'OBBB A MADAMB DB WOLMAB.
Mon Dieu! cousine, que ta lettre m'a donné de plaisir! Charmante prêcheuse!... charmante en vérité, mais prêcheuse pourtant... pérorant a ravir. Dès œuvres, peu de nouvelles. L'architecte athénien... ce beau diseur... tu sais bien?... dans ton vieux Plutarque... Pompeuses descriptions, superbe temple! Quand il a tout dit, Fautre revient; un homme uni, Tair simple, grave et posé... comme qui dirait ta cousine Claire.... D'une voix creuse , lente et même un peu nasale.... Ce quHl a dit^ je le ferai. Il se tait, et les mains de battre. Adieu l'homme aux phrases i. Mon enfant, nous sommes ces deux architectes; le temple dont il s'agit est celui de l'amitié.
Résumons un peu les belles choses que tu m'as dites. Premièrement, que nous nous aimions, et puis, que je t'étais nécessaire ; et puis , que tu me Tétais aussi ; et puis, qu'étant libres de passer nos jours ensemble, il les y fal-
1 Le trait dont 11 s'agit ici, rapporté par Platarqae , Jnttrvction pour eemi» qui manient les affcAtti d'eitat (chap. ly ), Test anssl par Montaigne : « Les Athéniens estoient à choisir de deux architectes k conduire une grande » fabricque : le premier, plus affété, se présenta avec nn beau discours prénié- » dite sur le subject de ceste besoigne , et tlroit le Jugement du peuple à sa » favenr, ; mais Paultre en trois mots : Seigneurs athéniens , ce quê cettuy a A éiet , ie le/era^. » Llv. t , chap. xxv.
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lait passer. £l tu «s trouvé tout cela toute seule! Sans meulir, tu csuue éloquente personne! Oh bien! que je t'apprenne à quoi je m'occupais de mon côté taudis que tu méditais cette sublime lettre. Après cela tu jugeras toimême lequel vaut le mieux de ce que tu dis ou de ce que je fais.
A peine eus-je perdu mon mari, que tu remplis le vide qu'il avait laissé, dans mon coeur. De son vivant il en partageait avec toi les affections; dès quli ne fut plus, je ne fus qu'à toi seule, et, selon ta remarque sur l'accord de la tendresse maternelle et de Tamitié, ma fille même n'était pour nous qu'un lien de plus. Non -seulement je résolus dès lors de passer le reste de ma vie avec toi , mais je formai un projet plus étendu. Pour que nos deux familles n'en fissent qu'une, je me proposai , supposant tous les rapports convenables, d'unir un jour ma fille à Ion fils aine; et ce nom de mari, trouvé par plaisanterie, me parut d'heureux augure pour le lui donner un jour tout de bon.
Dans ce dessein , je cherchai d'abord h lever les embarras d'une succession embrouillée; et, me trouvant assez de bien pour sacrifier quelque chose à la liquidation du reste, je ne songeai qu'à mettre le partage de ma fille eu effets assurés et à l'abri de tous procès. Tu sais que j'ai des fantaisies sur bien des choses : ma folie dans celleci était de te surprendre. Je m'étais mis en tête d'entrer un beau matin dans ta chambre, tenant d'une main mon enfant, de l'autre un portefeuille, et de te présenter l'un et l'autre avec un beau compliment pour déposer en tes mains la mère , la fille et leur bien, c'est-à-dire la dot de celle-ci. Gouverne-la, voulais-je te dire, comme il convient aux intérêts de ton fils; car c'est désormais son affaire et la tienne : pour moi , je ne m'en mêle plus.
Remplie de cette charmante idée, il fallut m'en ouvrir à quelqu'un qui m'aidât à l'exécuter. Or devine qui je choisis pour celte confidence. Un certain M. de Wolmar :